Et merde alors !

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On savait – et on a maintes fois écrit – que Donald Trump n’est pas apte à diriger les États- Unis. Davantage que la sortie du livre-dénonciation Fire and Fury, ses derniers propos sur l’immigration, prononcés vendredi, selon lesquels des pays africains et Haïti seraient des pays de merde («shithole countries»), dépassent toutes les limites du permissible. C’est du jamais entendu en diplomatie moderne. Cela pue non seulement le racisme mais traduit une sacrée ignorance, (si ce n’est une tentative de réécriture), de l’histoire de l’humanité, de l’esclavage, du colonialisme et du peuplement des États-Unis. Plus que jamais, Trump se mue en un monument de bêtise humaine, dangereux pour l’avenir du monde.

L’ONU et l’Union africaine n’ont pas tardé à dénoncer les remarques «blessantes, choquantes et dérangeantes» du président des États-Unis. Trump a porté un coup cinglant, et peut-être irréversible, entre Washington, D.C. et les pays africains. En une phrase, il a cassé tout le travail accompli, depuis des décennies, pour rapprocher les États-Unis du continent africain. Ils sont nombreux à monter au créneau afin de relativiser l’écart de langage : «L’Amérique est un pays bien plus grand qu’un homme.» C’est, en effet, un pays d’une diversité inouïe, avec sans doute la population la plus bigarrée de la planète. Même si la première puissance économique et militaire a encore plusieurs défis sociétaux à régler, n’empêche que les problèmes inhérents au continent africain ne sont pas comparables, à cause de la pauvreté absolue qui est assez répandue. Raison pour laquelle il ne faut pas enfoncer le clou. D’ailleurs, l’activiste kenyan Boniface Mwangi a raison de souligner qu’«il ne faut pas confondre les dirigeants de merde que nous élisons, aux États-Unis comme en Afrique, avec nos pays», faisant ainsi écho aux voix qui rappellent que «le continent africain, malgré le fait qu’il est passé de la traite à la dette, est le plus béni de tous», mais, comme Haïti, forcé de payer, jusqu’à tout récemment, une dette colossale à la France pour retrouver sa liberté, «l’Afrique a été violée par des impérialistes, en collaboration avec des dirigeants merdiques pendant des générations».

Le danger avec le langage extrémiste d’un Trump ou d’un Le Pen, c’est que cela réveille d’autres esprits extrémistes. Comme cette réponse, du tac au tac, de Kemi Sera, écrivain franco-béninois, considéré comme une figure du radicalisme noir, qui devient la riposte de l’Afrique aux Trumpistes : «Le sanglier Donald Trump permet à toutes celles et ceux parmi les Africains et afro-descendants, qui rêvaient des États-Unis, et plus globalement de l’Occident, de se rappeler que ce pays et, plus globalement, cette civilisation, s’est construite sur le génocide des Amérindiens et l’esclavage des Noirs. Trump est la face décomplexée de la barbarie du suprémacisme occidental dans toute sa puanteur. (Dire cela ne signifie pas que tous les Occidentaux sont des barbares, bien évidemment).» Et d’ajouter une couche sur le premier président non-blanc des States, en l’occurrence Barack Obama, né d’un père kenyan : «Obama a fait l’objet d’une sélection (bien longtemps avant son élection) visant à permettre aux USA, par son intermédiaire, d’endormir la majorité des populations du monde pendant huit ans en leur faisant croire que l’Amérique était une nation de démocratie, voulant propager la justice et le droit des opprimés dans le monde. Obama a fait perdre du temps aux damnés de la terre (pour les naïfs qui l’ont cru). Sans le vouloir, son sanglier de successeur nous permet de comprendre (si nous ne le savions pas déjà, bien sûr) que si nous ne nous prenons pas en charge nous-mêmes, personne ne le fera pour nous !» L’écrivain Kemi Sera pointe, enfin, un doigt accusateur vers les programmes d’aide au développement : «Trump permet aussi à celles et ceux qui rêvaient des financements de l’USAID, ou des ambassades US en Afrique, de saisir que l’heure est venue de ne plus attendre le poisson, mais bel et bien d’apprendre à pêcher. Bien évidemment, nos pays, qu’il nomme pays de merde, sauront se souvenir de ces propos, nous qui accueillons depuis trop longtemps vos bases militaires sans sourciller. Merci de permettre aux nombreux endormis de se réveiller.»

***

«Pourquoi tous ces gens issus de pays de merde viennent-ils donc chez nous ?» Si le langage du successeur de Barack Obama est impardonnable, même s’il tente depuis de minimiser ses propos sur Twitter, le monde gagnerait à se pencher sans passion sur le fond de la question, afin d’apporter des éléments de réponse. La question de l’immigration, en ce début du XXIe siècle, anime tous ceux et celles qui l’ont porté au pouvoir, qui ont voté pour le Brexit en Grande-Bretagne ou le Front national en France. Cette question restera d’actualité en raison des mouvements des populations du Sud vers le Nord, des nouvelles donnes démographiques en Afrique, en Europe et aux États-Unis, et de la tension grandissante autour des frontières. S’adapter à la mondialisation, ou accepter le repli identitaire de tous les Trump de la Terre. Il n’y a pas que ces deux seules options. Il y a bien d’autres alternatives. Beaucoup de spécialistes de l’étude des États-nations démontrent, au contraire, que la globalisation et le repli nationaliste ne sont pas antagoniques, mais qu’ils fonctionnent ensemble. Aujourd’hui, plus que jamais, il nous faut sortir de cette impasse et construire un nouvel universalisme, dans le respect de tout un chacun...

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