Le Morne : passé recomposé, présent imparfait

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Des scènes de vie loin d’être mornes : un gamin profitant des derniers rayons du soleil au jardin d’enfants.

Des scènes de vie loin d’être mornes : un gamin profitant des derniers rayons du soleil au jardin d’enfants.

Le Morne, deux mondes. Il y a le chemin qui mène vers les plages, les hôtels étoilés, les étrangers bronzés, les surfeurs, les «touristes» mauriciens. Et puis l’autre, qui vous conduit jusqu’au village, chez les ti dimounn. Le tout, sous l’oeil ou plutôt le one eye de la montagne star.

En ce jeudi après-midi, dans le ciel du Morne, une belle silhouette se dessine. Celle de Madame La Montagne, devenue encore plus célèbre depuis l’ouverture de la fameuse voie d’accès. Du côté de la plage, les kitesurfeurs et leur matériel qui coûte la peau de leur arrière-train doré, des hommes et des femmes «rôtis» à souhait, des hôtels qui font scintiller leurs quatre ou cinq étoiles. Et puis de l’autre, encore des clichés, mais d’un autre genre : des enfants, qui se promènent torse et pieds nus. Des villageois oisifs, au chômage, qui font le guet devant leurs bicoques pieds dans l’eau. Sur cette image de carte postale, il y a le soleil, la mer et la pauvreté.

Et ceux qui se battent toujours, en 2016, pour avoir des toilettes. Non, pas de beaux vêtements, mais des sanitaires décents. Parmi eux, Marie-Rosemay Denis. «Il y a des ONG et Le Morne Heritage Trust Fund qui font installer des W.-C chez ceux qui en ont fait la demande. J’étais sur la liste des bénéficiaires, mais mon nom a été enlevé. Il y a des gens qui sont plus dans le besoin que moi. Mais quand même…» se désole-t-elle. En attendant, en cas d’envie pressante, elle va faire un petit tour chez les voisins, avec qui elle partage des cabinets d’aisance qui mettent mal à l’aise.

Un peu plus loin, Marie-Josée et un «échantillon» de sa ribambelle d’enfants, petits, grands, moyens, elle en a sept en tout. Sur le bord de la route, face à la mer, pour «tras lavi-la», elle vend des faratas, du minn bwi, parfois. «Tou dimounn nek pé koz montagn, montagn, montagn. Nou, nou ankor pé kas ros isi», fulmine-t-elle, devant son tawa fumant.

Marie-Josée et ses faratas vendus en bord de mer.

Une fois qu’elle s'est lancée, plus moyen de l’arrêter. «Ou koné komyé zanfan pa al lékol isi ?» Combien ? «Boukou papa !» Oui, l’éducation est gratuite, concède l’indignée. «Me si péna kas, ki pou amenn dan dipin ? Ki pou met lor lédo bann pitila ?» Et les aides sociales ? Pas suffisantes. Pour soulager les villageois, selon Marie-Josée, il faudrait, par exemple, que les autorités leur permettent de vendre des souvenirs, des produits artisanaux, au pied du Morne Brabant. «Mé pa koné si pou gagn permi.»

Une solution qui ne plaît pas tout à fait à Joe Ramalingum, qui a été, pendant 27 ans, conseiller du village. Pour lui, il faut éviter de «souiller» davantage ce lieu chargé d’histoire. Des histoires, il en a des centaines à raconter, sur les conditions dans lesquelles vivent les plus démunis. Dont les squatters de Dilo-Pourri, par exemple. «Ena enn paké nouvo inn vini sa bann dernyé banané-la…» Ceux qui se sont installés dans ce coin de paradis sans doute pour oublier l’enfer du quotidien quand on est un sans-le-sou. «Ena ladan péna kouran, péna twalet…» Oui, encore elles.

A-t-on une idée du nombre de «dimounn vréman mizer» qui habitent au Morne ? Une quinzaine de familles, soit une soixantaine de personnes. «Bann byen byen mizer mem pé dir ou la.» Comment les recense-t-on ? Grâce à leurs vêtements troués ? «Il y a des officiers qui le font. On va dans les écoles, notamment. On interroge les voisins, les gens pauvres étant souvent réticents à se confier.»

Lui en tout cas, n’a pas sa langue dans sa poche; Anil Lollbeeharry, responsable du projet Nou tou Ansam. Ce qui mine le village, dit-il, c’est le manque d’activités, de prise en charge, l’échec scolaire. «Isi, ou trouv zanfan pé ramas ti krab tout la zourné.» Et puis, il y a aussi et surtout l’absence de perspectives. «Lontan, mo mem mo bann fami ti éna kabri. Bolom ti pé vann zanimo, nou ti pé viv byen. Zordi, kan lapes ourit inn fermé, kan peser pa gagn pwason, népli kapav fer nanyé. Nepli ena later, terin pou planté, pou nouri zanimo, kouma oulé dimounn débat ?»

Il se lance alors dans un plaidoyer pour que ceux qui ont été dépossédés de leurs terres obtiennent justice. Mais ça, c’est un autre chapitre du livre consacré au Morne. Un roman qui s’est écrit à travers les siècles, depuis «léritaz nou anset». En attendant, les laissés-pour-compte, eux, restent enchaînés à ce fléau qu’est la pauvreté.

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