Publicité

Clifford Montagne Longue, rescapé: «Je n’étais jamais sorti en dehors du port avec le remorqueur Sir Gaëtan»

6 septembre 2020, 21:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Clifford Montagne Longue, rescapé: «Je n’étais jamais sorti en dehors du port avec le remorqueur Sir Gaëtan»

On sent qu’il pèse ses mots. Clifford Montagne Longue aurait préféré ne pas reparler des circonstances du naufrage du remorqueur Sir Gaëtan, le lundi 31 août. Premier marin à avoir été secouru par l’hélicoptère de la police, il est l’un des huit membres d’équipage du remorqueur de la Mauritius Ports Authority (MPA) qui a coulé au large de Poudre-d’Or. Trois de ses collègues ont trouvé la mort. À vendredi, le capitaine était toujours porté manquant.

Choc d’être passé à deux doigts de la mort ? Détresse de savoir que trois collègues ne s’en sont pas sortis ? Lundi soir, Clifford Montagne Longue avait pu quitter l’hôpital SSRN, à Pamplemousses. Blessure aux pieds, des bleus aux jambes. Mais mardi, il y a été à nouveau admis. «Li pa dormi aswar. Res kriyé ar douler», confie l’une de ses proches.

Jeudi après-midi, à l’heure de la visite à l’hôpital, c’est entouré de parents et amis que le seaman se confie. Des questions restent posées quant à l’ordre donné à l’équipage du remorqueur de sortir pour récupérer la barge L’Ami Constant. Cette embarcation sans moteur ni équipage, appartenant à la compagnie Taylor Smith, était à Pointe-d’Esny pour transporter des déchets du vraquier MV Wakashio. Sa poupe est drossée sur les récifs au large de Pointe-d’Esny depuis le 25 juillet.

«Life jacket-la li vié mem»

Avant de prendre de l’emploi à la MPA, Clifford Montagne Longue a été marin. «Kan mo ti travay lor gro bato, monn pas par mové tan.» Êtes-vous déjà sorti par mauvais temps avec le remorqueur Sir Gaëtan ? «Non. Nous travaillons dans le port.» Êtes-vous déjà sorti en dehors du port avec le Sir Gaëtan ? «Non, jamais.»

Il se souvient du capitaine leur donnant l’ordre d’enfiler les gilets de sauvetage parce que l’eau commençait à monter, «anba» dans la salle des machines. Est-ce vrai que les gilets de sauvetage du Sir Gaëtan étaient tellement vieux que les bandes fluorescentes avaient pâli ? Une thèse expliquant pourquoi l’hélicoptère de la police a mis un peu de temps à repérer les membres de l’équipage, dans la nuit. Clifford Montagne Longue nuance «life jacket-la li vié mem. Ce sont d’anciens modèles qui sont là depuis qu’on a ce bateau».

Cela fait 11 ans que Clifford Montagne Longue, seaman, est employé par la MPA. Dans quel état était le Sir Gaëtan ? «Léta ti inpé korek. Mo pa dir ou 100%.» Il prend une respiration. D’une voix plus forte – en faisant un effort –, il explique qu’il travaille selon un système de rotation. Lundi, il a pris le travail à 6 heures. En principe, son shift se termine à 14 heures. «Nous sommes sortis du port vers 8 heures - 8 h 30.» Direction Pointe-d’Esny, pour récupérer la barge L’Ami Constant.

Le remorqueur arrive à Pointe-d’Esny «vers 15 heures». Il est prévu qu’il soit rentré au port dans la soirée. Une fois la barge attachée au remorqueur, les deux embarcations prennent la direction de Port-Louis. C’est en route que «problem-la koumans déroulé».

Est-ce que le «rwayar» ou le câble qui relie la barge au remorqueur s’est cassé ? Clifford Montgane Longue précise : «Éna enn lakord ki amar avek enn rwayar ki fer enn form vé. Le câble est sur la barge. Nous ajustons une corde avec ce câble.» Selon ses explications, c’est la pièce qui tient le «rwayar» qui s’est cassé. «Ler mo viré, mo trouv rwayarla dan dilo.»

Comme la barge s’est détachée du remorqueur, il faut «fer enn lopérasion» pour la récupérer. Comment le remorqueur a-t-il été endommagé ? Est-ce parce que la barge, en se cognant au remorqueur, a fait un trou dans la coque du Sir Gaëtan ? «Mo pa koné si labarzla inn tap ar li.» A-t-il ressenti un choc ? «Plusieurs chocs», dit-il. Sans compter que la mer est démontée à ce moment-là.

Avec son collègue Elvis Eléonore, ils sont montés à bord d’un canot de sauvetage. «Life raft-la inn déviré.» L’hélicoptère de la police l’a récupéré, avant de secourir son collègue. Combien de temps est-il resté dans l’eau ? Clifford Montagne Longue préfère ne pas repenser à cette eau glacée. «Environ trois heures…» À quoi pense-t-il à ce moment-là ? «Mo pé mor. Nou dir la, fini.»

Et l’appel de détresse ? «Le capitaine a communiqué par radio et par téléphone», assure le seaman. A-t-il pensé à appeler sa famille dans ce moment-là ? «Panik lor nou. Pa gagn létan tir téléfonn.»

Eric Eléonore, fils d’un rescapé : «c’est la première fois que je vois de la peur dans ses yeux»

À jeudi après-midi, Elvis Eléonore, l’un des rescapés du naufrage du «Sir Gaëtan», était toujours admis à l’hôpital SSRN. Son fils aîné, Eric, explique que même si la santé de son père s’améliore, ce dernier est toujours «fragile». C’est pourquoi il n’a pu assister aux funérailles de ses collègues. «Bannla ti vinn sers li, mé linn trouvé li pa kapav afront sa.» Il partageait une longue amitié avec son collège Lindsay Plassan, qui n’a pu être sauvé du naufrage. Les deux hommes se côtoyaient au travail, mais aussi à Résidence Barkly, où ils habitaient. Eric Eléonore décrit son père comme un homme aimant son métier, un passionné de la mer… Avec «plus de 30 ans de carrière dans la navigation». La première fois que le fils revoit son père après le sauvetage, Eric Eléonore affirme : «C’est la première fois que je vois de la peur dans ses yeux. “Bann zénérasion avan zot konténir zot santiman. Zamé zot pou montré zot fébles.” Mais là, ça se voyait que mon père avait vu la mort…»

Publicité