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Abandonnée à la naissance, Emma, 22 ans, se construit une nouvelle vie
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Abandonnée à la naissance, Emma, 22 ans, se construit une nouvelle vie
Une des pires choses qui puisse arriver à une personne est d’ignorer ses origines. Emma (prénom d’emprunt), 22 ans, qui s’exprime dans un bon français, est dans ce cas. Elle grandit dans une institution avec d’autres filles et garçons. Lorsqu’elle est en âge de comprendre, elle apprend qu’elle a été abandonnée alors qu’elle n’avait que deux mois dans une maison délabrée à Bois-Marchand. Elle ignore l’identité de ses parents et ne sait même pas si le nom de famille qu’elle porte est vraiment le sien.
Cette réalité la heurte de plein fouet. Emma est scolarisée jusqu’en Form V. Un des responsables du centre la décourage de prendre part aux examens du School Certificate en lui disant qu’elle n’a pas le potentiel pour étudier jusqu’à la fin du secondaire. «Mo krwar sirtou ki mo ti pé apros mo 18 ans é ki mo ti pou bizin trouv enn lot sant. Li pa ti lé gagn mo traka.»
Elle suit un cours de Housekeeping qu’elle aime mais ne peut le compléter en raison d’ennuis de santé dont l’origine est encore indéterminée. Par moments, ses jambes deviennent comme du coton et ne la portent plus. Elle tombe et a du mal à se remettre debout. À sa majorité, elle doit trouver un autre centre d’accueil et se met en quête. À chaque porte frappée, on la rejette «parski mo péna okenn zistwar ek kontext familial. Mo’nn santi mwa mal».
Son «frère» l’envoie à l’hôpital
La jeune fille se met à téléphoner à d’autres filles et garçons, qui sont passés par le centre d’accueil où elle a grandi et avec qui elle avait sympathisé. Elle supplie de l’héberger ne serait-ce que pour un mois. Un des garçons qui vit avec une tante dans une banlieue port-louisienne accepte de la recueillir. Employé dans un centre d’appels, il réussit même à la faire embaucher.
Les choses vont comme sur des roulettes durant les trois premières années. Puis, pour une sordide histoire de contribution financière que la tante juge insuffisante, elle les met à la porte. Emma et celui qu’elle considère comme son «frère» trouvent de l’emploi à mi-temps dans le Nord, de même qu’une maison non loin de là.
Sauf que son «frère» s’attend à ce qu’elle s’attelle aussi aux tâches ménagères. Emma ne l’entend pas de cette oreille, estimant qu’il faut un partage desdites tâches. Une discussion entre eux dégénère et il la roue de coups et la bastonne. Elle passe dix jours à l’hôpital pour sérieuses ecchymoses et déchirures musculaires multiples. Il est hors de question pour elle de revivre avec lui.
La nuit sur un banc…
Recommence alors la période des appels à ses anciens amis du centre ou d’école. Tous n’ont pas de place pour elle. Finalement, la Family Protection Unit lui trouve une place dans un centre de réhabilitation. Le hic est qu’elle doit être rentrée avant la nuit tombée alors que certaines de ses rotations dans le centre d’appels l’obligent à travailler jusqu’à 23 h 30. Elle doit demander une dérogation auprès de sa direction en expliquant son cas. Une demande acceptée, sauf que ses collègues la taxent de «chouchou de la direction» et ils lui mènent la vie dure.
À deux reprises, elle passe la nuit sur un banc car les portes du centre sont déjà fermées à l’heure où elle rentre. «Il fallait tenir jusqu’au matin», dit-elle. «Le stress était là car j’ignorais qui allait accepter de m’héberger.» Ses ennuis de santé se poursuivent et au final, elle perd son emploi.
À force de téléphoner à des centres de transition, elle tombe sur Safe Haven, qui appartient à Gender Links (GL) et qui est géré par Anushka Virahsawmy. Le premier contact téléphonique est positif et la met en confiance. «La façon dont la directrice de Safe Haven m’a parlé m’a fait me sentir bien.» C’est ainsi qu’elle a été admise à Safe Haven depuis le 6 septembre dernier.
«Lavi pli fasil pou mwa zordi»
Elle dit avoir énormément gagné depuis. «Je suis heureuse car j’ai trouvé un endroit où vivre. De plus, ce centre m’autorise à travailler et à faire mes rotations. De ce fait, j’arrive à me concentrer sur mon travail à 100 %. Autrefois, je craignais de dire le fond de ma pensée et je masquais la vérité. Je l’ai fait une fois ici et personne n’a été dupe. Anushka m’a expliqué qu’il faut toujours dire la vérité et qu’ensemble, on peut trouver une solution. Franchement, je me sens plus stable depuis que je suis arrivée ici. Lavi pli fasil pou mwa zordi.»
La directrice de GL apprend aussi à ses bénéficiaires à gérer leur argent et faire un budget. Emma a encore des progrès à faire à ce niveau car au lieu de prendre son petit-déjeuner au centre où les bénéficiaires sont logés, nourris et blanchies, elle achète des gâteaux et fume dix cigarettes par jour. Ce qui absorbe les trois quarts de son salaire. Si bien qu’elle est incapable de faire des économies. En faisant le compte, Anushka Virahsawmy estime qu’Emma dépense Rs 42 000 par an alors que cette somme pourrait constituer un dépôt éventuel sur un compte Plan, Épargne, Logement (PEL) et qu’ainsi, elle pourrait obtenir une petite maison de la NHDC.
«Nous sommes là pour guider nos bénéficiaires mais nous ne pouvons pas leur instiller l’envie d’économiser. Il faut qu’Emma prenne cette décision.» La jeune fille déclare en avoir envie. «Mon rêve est d’économiser et de faire grossir mon compte PEL afin que je puisse avoir ma petite maison. Mo anvi gagn mo lakaz pou mwa.»
Et quid d’un éventuel mari ? «Misié ki pou vinn kot mwa. Pa mwa ki pou al kot misié.» Voilà qui est clair…
90 % de réussite pour Safe Haven
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<figure class="image" style="display:inline-block"><img alt="" height="330" src="/sites/lexpress/files/images/anushka-virahsawmy.jpg" width="620" />
<figcaption>Anushka Virahsawmy, directrice de Safe Haven.</figcaption>
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<p style="text-align: justify;">Ce centre de transition de GL n’a qu’un an et demi d’existence et 32 jeunes femmes y ont séjourné jusqu’ici. Actuellement, <em>Safe Haven</em> abrite sept femmes et quatre enfants. Pour Anushka Virahsawmy, on peut parler de success story.<em> «La manière dont nous fonctionnons est à la base de ce succès car nous sommes beaucoup à l’écoute des filles, qui sont là pour apporter des changements dans leur vie.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Si elle autorise Emma à rentrer tard, c’est en raison des impératifs de son emploi. <em>«Nos règlements sont très sévères. Nous avons un système d’avertissement. Le premier avertissement est donné pour une faute sans gravité comme une sortie non autorisée. Le deuxième avertissement est pour une faute plus grave ou pour la répétition d’une faute. À la troisième faute, nous demandons à la fille de partir.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Cela n’est arrivé que dans deux cas jusqu’ici. Les autres filles qui sont passées par ce centre ont réussi à réintégrer leurs familles respectives ou ont trouvé du travail et louent une maison. <em>«Elles vivent leur vie. C’est parfois compliqué pour elles car c’est la première fois qu’elles prennent leur indépendance et qu’elles tiennent une maison. Cela a été le cas pour quatre d’entre elles qui ont loué une maison à Moka. Parfois, le gaz arrive à manquer et elles n’ont plus de sous pour en acheter. Nous sommes là. Car même si elles ont quitté le centre, nous tenons à faire un suivi avec elles. C’est lorsqu’elles ont quitté le centre qu’elles réalisent à quel point elles y étaient choyées.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Elle estime son taux de succès à 90 %. Les filles sont censées quitter ce centre de transition au bout d’un an. Mais si elles ne sont pas encore prêtes, la directrice de GL les garde et les évalue mensuellement. Leur plus gros problème, dit-elle, c’est de gérer leur budget. Presque toutes fument.<em> «Nou pa la pou anpes zot fer bann zafer. Nou met réday kan bizin, mé sé zot ki bizin pran zot responsabilité. (…) Si elles arrêtaient de fumer, elles auraient pu économiser et payer un dépôt pour une maison.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Un récent article de presse disait que les centres de transition ne fonctionnent pas. «<em>Chez nous, ça fonctionne. C’est vrai que c’est dur car nos jeunes filles sortent de Rehabilitation et de Correctionnal Youth Centres et d’autres centres d’accueil où elles n’ont pas connu la liberté et veulent la vivre. Certaines partent mais reviennent ensuite et nous les reprenons car tout le monde commet des erreurs. Chacun a ses propres problématiques et il n’y a pas de ‘quick fix’. Nous devons être patients. Elles doivent parfois prendre des petites claques dans la vie pour qu’elles apprennent la leçon.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Si elle trouve bien que la CDU essaie de reconnecter les filles avec leurs familles d’origine, elle trouve qu’il faudrait enquêter sur la motivation des aînés. <em>«Souvent, les parents ont rejeté la fille pendant des années. Et subitement, quand elle devient majeure, ils veulent la récupérer. En allant au fond des choses, on réalise que les parents les utilisent et les font travailler pour ensuite prendre leur argent. Est-ce cela la vraie autonomisation ? Il serait intéressant de savoir auprès de la CDU quel est le taux de réussite de ces reconnections familiales et si cette instance effectue un suivi ou pas à ce sujet.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">GL cherche à acheter une maison en location-bail pour y transférer <em>Safe Haven</em> afin que ce centre de transition puisse à terme revenir à l’organisation. GL élabore actuellement un gros projet sur la santé sexuelle et les droits reproductifs des jeunes car trop de jeunes filles sont enceintes et déscolarisées ou vivent des mariages précoces. </p>
<p style="text-align: justify;"><em>«Nous devons donner aux jeunes les outils pour qu’ils comprennent leurs corps et se protègent. Il y a une grande hypocrisie par rapport à la sexualité à Maurice. Il faudrait qu’il y ait une clinique consacrée aux jeunes où ils pourraient recevoir des conseils en toute confidentialité.» </em></p>
<p style="text-align: justify;">Ces thèmes de grossesses et de mariages précoces ont été soulevés par GL dans son contre-rapport devant le comité sur la Convention pour l’Élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes à Genève en octobre. Et toutes ses recommandations ont été retenues.</p>
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