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Arnaud Poulay: «Le peuple agaléen subit un déracinement»

14 janvier 2019, 20:15

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Arnaud Poulay: «Le peuple agaléen subit un déracinement»

Des ouvriers indiens auraient informé les Agaléens de leur prochaine évacuation avec les travaux en cours. Qu’en est-il en réalité?
Aucune évacuation n’a été officiellement annoncée à ce stade. Nous avons vu les travailleurs indiens arpenter le terrain. Ils viendront y installer leurs habitations. Il est clair qu’après la concrétisation du projet, une dizaine de familles devront quitter la région de La Fourche. L’évacuation sera inévitable à l’avenir. Mais dans quelles conditions ? Nous ne le savons pas. D’autant qu’il nous faudra des dédommagements.

Comment réagissent les Agaléens à cela?
Bien qu’aucun document officiel n’ait été soumis, cela a créé une petite panique parmi les habitants. Certains y ont leurs habitations depuis plus de 30 ans alors que d’autres attendent toujours un logement. De plus, dans le dernier Budget, la construction de logements avait été annoncée. Je suis stupéfait de voir que rien n’a été fait à ce jour. À ce stade, il y a 24 demandes pour les habitants d’Agalega et bien plus pour les natifs vivant à Maurice. Nous sommes toujours dans l’attente.

Mais où serez-vous relogés?
À ce jour, on l’ignore complètement. Peut-être qu’après les travaux, les familles seront relogées au village Vingt-Cinq, situé au centre d’Agalega. Avec le port et la piste, ce sera dangereux d’habiter à La Fourche, notamment avec le bruit, la pollution avec les avions qui atterriront. Agalega est et sera toujours partie prenante du développement à condition que ce soit bien fait.

«Nous étions 2 000 Agaléens sur l’île. Aujourd’hui, il n’y en reste que 350.»

En 2018, le manque de soins que vous dénonciez vous a valu une lettre d’expulsion. La situation s’est-elle améliorée pour vous depuis?
Je ne me sens pas en sécurité. Surtout quand je viens à Maurice pour des performances artistiques avec mon groupe. Et tout ça, parce que je me suis engagé dans un combat contre l’État. Je ne sais ce qui peut m’arriver. J’ai déjà été intimidé dans mon travail car je milite pour qu’il y ait plus de transparence dans les projets.

Pourquoi le gouvernement ne nous présente-t-il pas une maquette pour nous dire exactement ce qui sera implanté ? C’est à travers les médias et les ouvriers indiens venus sur place que nous avons découvert qu’un port et un aéroport seront construits. Mais que se cache-t-il derrière cela, nous l’ignorons totalement.

Lors de votre expulsion finalement avortée, vous dénonciez l’opacité des autorités. Votre position est-elle justifiée?
Elle l’est totalement. Il faut qu’il y ait du développement dans notre île. Après tout, Agalega fait partie de la République de Maurice. Ce ne sont pas que les Agaléens qui doivent savoir ce qui se trame dans le pays mais aussi les Rodriguais, les Chagossiens, les Mauriciens.

Depuis les années 1990, nous assistons à plein de changements où, face à la domination, des natifs ont quitté Agalega. Par exemple, certains possèdent des contrats pour les terres, d’autres non. À cette époque, nous étions 2 000 Agaléens sur l’île. Aujourd’hui, il n’en reste que 350.

Chacun a droit aux terres et à un logement. Cela vaut aussi bien pour les Agaléens que les Mauriciens. Le pire, c’est qu’il faut travailler pour l’Outer Islands Development Corporation (OIDC) pour bénéficier d’un logement. Et comme ce n’est pas le cas pour tout le monde, le peuple subit un déracinement.

Que faudrait-il faire pour empêcher ce déracinement?
Déjà, il faut changer la loi qui oblige à travailler pour cette instance. D’ailleurs, une île ne peut être gérée par une compagnie. On assimile trop souvent Agalega à une destination pour la pêche et puis s’en va, comme St-Brandon. Or, il y a une vie sur l’île. Et devant les projets de développement, nous devons savoir ce qu’il en adviendra pour l’avenir de nos enfants. Nous ne sommes opposés à aucun pays étranger. Cela aurait pu être la France ou une tout autre nation qui aurait décroché un contrat pour les travaux mais on ne nous a rien dit.

Quel est votre sentiment face à cela?
Je suis bien triste. Je n’aurai jamais imaginé qu’Agalega se retrouverait dans une telle posture. Un développement ne peut se faire en secret. Il n’y a aucun plan. Pourquoi est-ce confidentiel ? Je pense à nos enfants, aux futures générations. Regardez ce qui se passe avec la scolarité. Les efforts devraient être davantage concentrés pour que demain les Agaléens puissent être bien éduqués et devenir professeurs, policiers et exercer d’autres métiers.

Avec cette «posture», faut-il se préparer à un «Chagos bis repetita»?
Ce ne serait pas exactement un deuxième Chagos car nous avons les droits de l’homme. Mais des doutes subsistent. En novembre 2018, des donations de lait ont été faites par le gouvernement indien aux enfants des écoles préscolaires, primaires et secondaires. Je n’ai pas de mot pour ça. On dirait qu’on dupe le peuple agaléen.

«Une île ne peut être gérée par une compagnie. On assimile trop souvent Agalega à une destination pour la pêche et puis s’en va, comme St-Brandon. Or, il y a une vie sur l’île.»

De plus, le gouvernement indien vient avec un hôpital moderne, gratuitement. Je n’y crois pas trop. Nous avons un dispensaire et des malades qui demandent une assistance mais on n’entend pas d’intervention du ministère de la Santé. Où est Husnoo ? Agalega ne fait-il pas partie de sa propre circonscription au n°3 (Port-Louis Maritime–Port-Louis Est) ? La présence des Indiens est réelle. On n’a rien contre eux. Ces ouvriers travaillent et ont même dû quitter leur famille pour être ici.

Quelles dispositions ont été prises pour s’installer?
Ils ont apporté toutes leurs affaires y compris des toilettes mobiles, les tentes. Actuellement, ils sont une centaine. Et d’autres viendront. Mais soyons clairs : les Indiens ne sont pas en cause. Le gouvernement mauricien a tout mis entre leurs mains.

Avant, il y avait un projet de développement des Sud-Africains. C’était dans la transparence. Puis, celui-ci a été annulé. Et depuis 2003, la présence indienne est récurrente…

Au point d’y installer une base militaire?
Nous sentons qu’il y aura une présence militaire car des officiers indiens font le va-et-vient entre l’OIDC et Maurice. Bien sûr, rien n’est dit officiellement. Et cela a été démenti par l’État mais nous savons que tout sera sous haute surveillance, notamment concernant le port et la piste d’atterrissage.

Quelles actions prévoyez-vous à la suite de ces développements?
Déjà, il faut se mobiliser, pousser à la réflexion, faire une marche pacifique au besoin. Nous ne pouvons laisser notre terre nous être arrachée comme ça. Même si l’OIDC veut ma tête, je continuerai à me battre pour la vérité. Je n’ai pas été élu par l’homme mais je défendrai les droits des Agaléens pour sauver mon peuple.

 

Bio express

<p style="text-align: justify;">Âgé de 34 ans, Arnaud Poulay travaille actuellement comme <em>&laquo;Handyman&raquo; </em>à l&rsquo;<em>Outer Islands Development Corporation</em>. Il est parallèlement musicien et chanteur au sein du groupe Zanfan Losean Agalega. Il est le président de La Voix des Agaléens, association existant depuis six mois. Celle-ci a été créée après qu&rsquo;il s&rsquo;est insurgé contre le manque de soins hospitaliers prévalant dans l&rsquo;île. Une lettre d&rsquo;expulsion avait été émise à son encontre puis annulée en 2018.</p>

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