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Drogue à Maurice: un marché de plus de Rs 20 milliards

16 août 2017, 13:07

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Drogue à Maurice: un marché de plus de Rs 20 milliards

Il ne faut pas se voiler la face. L’argent sale provenant de la corruption, voire du trafic de drogue, gagne du terrain. Les sommes se conjuguent en milliards. La Commission d’enquête sur la drogue présidée par l’ex-juge Paul Lam Shang Leen étale au grand jour actuellement l’ampleur de ce trafic avec des chiffres qui donnent le tournis. Les spécialistes financiers évaluent le marché de la drogue à plus de Rs 20 milliards.

Du coup, les activités liées à l’économie clandestine explosent et prennent des proportions alarmantes. Pire, elles entraînent dans leur sillage un dysfonctionnement du système financier et un manque à gagner conséquent pour le fisc. Car aujourd’hui, la taille du marché de l’économie parallèle équivaut à un tiers du produit intérieur brut (Rs 460 milliards), soit plus de Rs 150 milliards, selon des études.

Aujourd’hui, ceux qui opèrent et font fructifier cette économie sont connus de tous et opèrent au nez et à la barbe des autorités. Dans cette galerie de personnages hétéroclites on trouve tout : marchands ambulants, trafiquants de drogue, petits dealers, préparateurs et revendeurs de drogue synthétique, chauffeurs de taxis marrons, enseignants ayant érigé les leçons particulières au rang d’industrie, propriétaires de snacks, opérateurs de paris clandestins, promoteurs de Ponzi Schemes, propriétaires d’ateliers mécaniques ou encore opérateurs de transport illégaux, pour ne citer que ceux-là.

Certes, il faut faire la différence entre une activité légalement reconnue – mais opérant dans l’illégalité – comme les marchands ambulants et celle qui est carrément illicite et criminelle comme le trafic de drogue. L’économiste Swadicq Nuthay trouve que les opérateurs évoluant au niveau de l’économie parallèle, tels les marchands de quatre saisons, offrent une certaine résilience à l’économie du pays et y ajoutent du dynamisme dans un climat d’affaires marqué par la morosité et une baisse de consommation.

«Aujourd’hui, la consommation est tirée dans une grande mesure par les opérateurs de cette économie parallèle. Bien entendu, je ne fais pas l’apologie de cette pratique, mais on ne peut pas les mettre dans le même panier avec les marchands de la mort.» Ces derniers qui, dit-il, sont en train d’écorner l’image de Maurice de par leurs activités, avec des risques

énormes pour la réputation de deux secteurs économiques qui reposent sur l’élément de confiance : les services financiers et le tourisme. Sans compter les conséquences sociales avec la recrudescence de vols et d’agressions en tout genre par des jeunes pour se payer une dose à Rs 300, sans oublier d’autres conséquences aux effets ravageurs avec l’alcoolisme et la violence.

Aujourd’hui, le marché de la drogue rivalise avec celui des marchands ambulants et, dans certains cas, la ligne de démarcation peut même être assez ténue car l’un s’en sert comme couverture pour s’adonner à l’autre. «Le milieu des marchands ambulants reste incontestablement le fer de lance de cette économie informelle, non souterraine. Cette activité est génératrice de revenus conséquents qui ne sont pas déclarés. Dans bien des cas, ces marchands ont un second emploi. Ils voyagent en première classe sur certaines lignes pour bénéficier d’excédents de poids. Ils règlent leurs achats avec des Gold Cards. C’est souvent un commerçant officiellement en règle et qui possède un compte bancaire qui finance la facture de ces importations contre des avances», analyse un observateur économique.

La taille de l’économie parallèle est-elle en régression ? À cette question, l’économiste Azad Jeetun note que son poids économique a baissé. «Avec le Business Registration Number, toutes les entreprises, qu’elles soient petites ou grandes, doivent être enregistrées. De plus, avec une TVA à 15 %, c’est un facteur de dissuasion pour ne pas demeurer dans le noir», explique-t-il. Et d’ajouter que les procédures d’enregistrement des sociétés ont été grandement simplifiées, ce qui encourage les opérateurs de l’économie clandestine à se joindre à l’économie réelle.

Autre son de cloche de cet expert-comptable, qui a voulu l’anonymat. Il ne croit pas que l’économie parallèle ou le segment lié au petit commerce soit en régression. «Comment, dans une période de morosité ambiante où les touristes ne dépensent pas comme avant ; où il n’y a pas de création d’emplois significative, et où toutes les grosses sociétés du pays n’enregistrent pas de gros profits, la valeur de la TVA continue-telle d’augmenter ?», interroge-t-il. Celle-ci est en effet passée de Rs 26 milliards en 2014 à un montant estimé à Rs 32,8 milliards en 2017, soit une hausse d’un peu plus de 26,2 %. Et d’insister qu’il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures puisque «ce qui dope la consommation aujourd’hui est l’argent provenant de l’économie clandestine».

Blanchiment d’argent

Force est de constater que la présence des revenus provenant d’activités illégales, voire criminelles, comme la drogue, la corruption et autres, peut inciter les protagonistes dans ces milieux à blanchir cette masse d’argent noir dans le circuit économique normal en s’appropriant des plus belles villas du littoral ou des voitures de luxe. Mieux, en l’investissant. Ça a été le cas des Ponzi Schemes qui sont venus démontrer, si besoin est, les limites du secteur financier traditionnel. Notamment avec ces liquidités de centaines de millions de roupies qui se retrouvent subitement en liberté. Plus grave : la démarche de certains investisseurs, visant à blanchir leur argent sale en l’injectant dans des plans d’investissements aux taux rémunérateurs défiant toute concurrence comme le Super Cash Back Gold. «L’environnement de taux d’intérêt bas a, sans nul doute, favorisé la recherche de produits avec des rendements plus attrayants », reconnaît l’analyste financier Imrit Ramtohul.

La balle est aujourd’hui dans le camp de la Mauritius Revenue Authority. Il n’y a pas trente-six solutions. Il faut que l’autorité fiscale s’engage à régulariser les opérateurs de l’économie parallèle et les encourage à se joindre à l’économie réelle. L’amnistie fiscale introduite en 2006 pour la première fois par l’ex-ministre des Finances, Rama Sithanen, avait permis à la MRA d’engranger l’année suivante plus de Rs 1 milliard de revenus fiscaux. Faut-il réfléchir à un nouvel exercice tout en traquant les évasions fiscales pour récupérer les milliards cachés dans des coffres-forts bien protégés ou sous des matelas… ?

En une nuit, en novembre dernier, l’Inde a anéanti les activités illicites suivant la décision du Premier ministre Narendra Modi de retirer de la circulation les gros billets pour tenter d’enrayer l’évasion fiscale. C’est une décision qui peut visiblement être répliquée à Maurice, à condition que le Premier ministre fasse preuve d’une volonté de fer. L’image saisissante des liasses de billets tombant du coffre-fort de l’ex-Premier ministre est encore fraîche dans les mémoires...