Publicité

Dhiren Moher: «Nous voyons des couples ‘normaux’ infectés par le sida»

7 mai 2017, 12:15

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Dhiren Moher: «Nous voyons des couples ‘normaux’ infectés par le sida»

Le nouveau président de Prévention, information et lutte contre le sida applaudit le retour de la méthadone pour les nouveaux usagers voulant en finir avec la drogue. Dhiren Moher dit aussi sa conviction qu’il est possible d’enrayer la progression du VIH à Maurice.

Avec la décision de l’ancien ministre Gayan de stopper le programme de traitement à la méthadone, la crainte des ONG était que le VIH-sida, qui était jusque-là sous contrôle, ne relève la tête. Est-ce le cas ?
C’est difficile à dire car, pendant presque deux ans, les communications ont été coupées entre le ministère de la Santé sous la tutelle d’Anil Gayan et les organisations non gouvernementales (ONG). Par conséquent, nous ne recevions plus les chiffres mensuels à propos des personnes vivant avec le VIH. Cela devrait changer avec le nouveau ministre. 

Par contre, sur le terrain, comme Prévention, information et lutte contre le Sida (PILS) propose des tests de dépistage, nous notons une nouvelle forme de contamination, hors des groupes dits vulnérables que sont les usagers de drogue injectable, les travailleuses du sexe, les personnes homosexuelles. Nous voyons des couples «normaux» qui sont infectés. Ce sont des personnes qui viennent faire un test pour la première fois alors que la maladie est à un stade avancé, c’est-à-dire qu’ils présentent déjà des infections opportunistes. 

Cela complique notre tâche car nous devons leur donner un encadrement plus spécifique. Il faut s’attendre à une résurgence de la maladie. Il ne faut pas oublier que les usagers de drogue injectable sont les jeunes qui n’ont pas fait de tests de dépistage et qui prennent différentes drogues simultanément – gandia, héroïne, psychotropes, drogue synthétique, combinées à de l’alcool. 

La réintroduction de la méthadone est-elle une bonne chose ?
La méthadone est le meilleur médicament de substitution du programme de réduction de risques du VIH que l’on peut trouver à Maurice et ailleurs. Introduire le suboxone avait pour but de donner une autre option. Mais dans tous les pays où le suboxone a été introduit, il n’a pas eu l’effet escompté. La méthadone a toujours été le médicament de substitution par excellence, mais son plus gros problème à Maurice demeure sa distribution. 

Nicholas Ritter, directeur de PILS, et moi avons rencontré le ministre Anwar Husnoo juste après sa nomination. Nous avons évoqué avec lui toute la problématique de la méthadone, à commencer par la façon dont ce médicament est préparé. Car il n’est pas possible que les usagers prennent leur dose le matin et qu’à 15 heures, ils éprouvent des symptômes de manque. C’est à se demander si ceux qui la préparent savent ce qu’ils font. Les préparateurs de méthadone ont-ils reçu une formation préalable ? La méthadone est censée permettre à l’usager de fonctionner normalement jusqu’à la prise de sa prochaine dose le lendemain matin. Autrement, c’est contre-productif. L’usager sur méthadone qui ressent les symptômes de manque recommencera à se droguer. 

Trouvez-vous normal que cette distribution se fasse très tôt le matin et dans la cour des postes de police ? 
Le lieu de distribution aussi pose problème. La méthadone est un médicament. Et comme tout médicament, il devrait être distribué à l’hôpital et ses usagers doivent être encadrés à l’hôpital. Ensuite, il ne faut pas oublier que bon nombre d’usagers ont des affaires de police et ne viendront pas au poste chercher leur méthadone. Pour que le programme de réduction de risque, qui repose grandement sur la méthadone, soit un succès, il faut le revoir complètement. Nous avons exposé tout cela au ministre Husnoo, qui est médecin. Il comprend très bien les enjeux et a été à l’écoute. 

Il y a une autre problématique dont personne ne parle et c’est le certificat de caractère. On demande aux gens de changer de regard et de mentalité par rapport aux usagers de drogue qui veulent changer de vie, mais le certificat de caractère pèse de tout son poids sur leurs épaules. Un employeur n’est pas légalement tenu d’exiger ce document d’un futur employé. Mais il le fait et dès que le casier judiciaire n’est pas vierge, la personne n’est pas employée. 

À toute fin utile, je rappelle que dans le manifeste électoral de l’alliance Lepep, il est écrit qu’elle va réviser le certificat de caractère, mais rien n’a été fait. Je crois qu’il est grand temps que l’Attorney General revoie cela. Les parlementaires de tous bords politiques devraient l’exiger aussi. Ne pas le faire, c’est condamner les usagers de drogue voulant changer de vie et leurs familles à la pauvreté et à tous ses corollaires. 

À part la distribution de la méthadone, qu’est-ce qui a été fait pour les communautés de personnes vivant avec le VIH ? Elles sont toujours les laissées-pour-compte. C’est pour cette raison que je me suis positionné pour présider PILS. Je veux veiller à ce que les groupes vulnérables ne subissent pas la discrimination et que les personnes séropositives ne deviennent pas les nouveaux pauvres de la société. 

Quelle a été votre première décision à la présidence ? 
J’ai commencé à rétablir la communication entre les ONG et les différents ministères. Anil Gayan a fait un tort immense au pays en stoppant le programme de méthadone. Le pire est que ce n’est même pas l’argent du gouvernement qui subventionne ce programme mais celui du Global Fund et pour lequel il y a des règlements à respecter. Nicholas Ritter et moi avons soulevé avec le ministre Husnoo la question du revival du National Aids Committee. Cela fait très longtemps que ce comité ne s’est pas réuni et que le Premier ministre ne l’a pas présidé. La dernière réunion c’était sous Navin Ramgoolam, qui n’y a siégé qu’une seule fois. 

Je suis aussi très concerné par la drogue qui circule dans nos prisons. Il faudrait mettre en place un programme de réduction de risque au sein des prisons car, si on pratique un test de dépistage sur la personne qui est condamnée à purger sa peine, ce n’est pas le cas lorsqu’elle sort de prison. Pourquoi ne pas proposer de la méthadone aux détenus qui veulent en finir avec la drogue au sein de l’univers carcéral et leur distribuer des préservatifs ? On aura beau faire l’autruche mais les détenus ont des relations sexuelles en prison. Le détenu libéré retrouve la société et mène une vie normale et est actif sexuellement. Si on ne le protège pas en prison, il deviendra un problème pour la société lorsqu’il sera libre. 

Je porte en moi un rêve, qui n’est pas si fou : je pense qu’il est possible pour Maurice de devenir le premier pays où l’on aura stoppé la propagation du VIH. J’y crois. Les anti-rétroviraux se sont améliorés et aujourd’hui, un seul comprimé suffit pour empêcher la prolifération du virus dans l’organisme. Si l’on en croit les chiffres de 2014, il y avait 6 200 personnes séropositives à Maurice et entre 60 et 70 % d’entre elles étaient aussi infectées par l’hépatite C. Autant le gouvernement fournit des antirétroviraux aux personnes vivant avec le VIH, autant il ne distribue aucun médicament pour l’hépatite C. Et ces médicaments coûtent très cher dans le privé. 

J’estime aussi qu’il faudrait créer un département d’immunologie à l’hôpital A. G. Jeetoo, comme c’est le cas à l’hôpital Victoria, car le plus grand nombre de personnes vivant avec le VIH vont en consultation au dispensaire de la rue Volcy Pougnet, à Port-Louis. En cas de complications, elles doivent se rendre à l’hôpital Jeetoo et là, la confidentialité n’est pas toujours de mise, les dossiers se perdent, il y a des cafouillages, etc. Un département d’immunologie au sein de cet établissement traiterait non seulement des personnes vivant avec le VIH, mais aussi toutes celles ayant une maladie du système immunitaire. 

Je pense aussi qu’il faut consolider le réseau des ONG qui œuvrent pour la même cause. Il me semble que certaines d’entre elles craignent de rejoindre le réseau et de faire du plaidoyer comme PILS le fait, de peur de perdre leur financement. C’est en luttant ensemble que nous serons plus forts. PILS est là pour faire des critiques constructives, pour apporter des suggestions et des solutions. 

Aujourd’hui, les nouveaux pauvres sont les personnes vivant avec le VIH. Elles viennent chercher à manger chez nous alors que PILS n’est pas mandaté pour nourrir les gens. Il y a d’autres ONG dont c’est le mandat. Or, dès qu’elles apprennent que la personne est séropositive, elles nous la réfèrent. Je fais un appel aux ONG et à la société civile : nous devons travailler tous ensemble. 

Qu’y a-t-il de nouveau chez PILS ? 
PILS a changé son approche et va vers les gens au sein de la communauté, au lieu d’attendre qu’ils viennent à elle. Nous avons une caravane médicalisée qui va dans la cour des postes de police où la méthadone est distribuée et nous proposons des tests de dépistage gratuits. Nous le faisons à des heures spécifiques pour éviter la stigmatisation. Il y a des tas de mesures simples que l’on pourrait prendre pour relever le niveau de la santé à Maurice.

 

Publicité