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Irfan Rahman: l’efficacité discrète
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Irfan Rahman: l’efficacité discrète
Ce seront les quatrièmes élections d’Irfan Rahman en tant que commissaire électoral. Quelle que soit la fonction qu’il a occupée jusqu’ici, l’homme a toujours été d’une grande discrétion. Ce qui ne le rend pas moins effi cace. Portrait.
Un gentilhomme. C’est l’impression que laisse dans son sillage Irfan Rahman, 53 ans, fils d’Osman Rahman, négociant et footballeur émérite au sein de l’équipe Muslim Scouts et de la sélection nationale, et de Zohra Mohamed. Ce qui fait de lui le petit-fils de sir Abdool Razack Mohamed, négociant et politicien, fondateur du Comité d’action musulman, récemment rebaptisé Comité d’action mauricien. Mais, contrairement à ce que l’on peut croire, Irfan Rahman, qui est l’aîné de deux enfants, n’a pas tout eu sur un plateau. C’est même l’inverse car les affaires de la famille enregistrent un déclin. C’est d’ailleurs en tant qu’employé d’usine qu’Osman Rahman termine sa vie.
Pourtant, Irfan Rahman ne regrette pas l’enfance qu’il n’a pas eue. «Ce n’est pas une bonne chose de tout avoir facilement. Une vie simple m’a appris le partage.» Il fréquente l’école De la Salle où ses instituteurs lui apprennent «l’intégrité, la rigueur et les valeurs morales». Boursier, c’est au collège Royal de Port-Louis qu’il poursuit sa scolarité secondaire. Sir Abdool Razack Mohamed occupealors le portefeuille de ministre du Logement et des terres.
De ce grand-père qui finit par vivre chez lui, il tire un bel enseignement. Un jour qu’il se rend au ministère, sir Abdool Razack Mohamed exhibe un carton émanant de sa Majesté la reine Elizabeth, le conviant à un banquet sur le paquebot Britannia. «Ki ou dir beta ?», lui demande le patriarche. Face à son émerveillement, son grand-père lui rappelle que ledit carton est adressé au poste et non à l’homme. «Ce fut une grande leçon de modestie.»
Si jusqu’en Form V, il étudie les sciences, il change son fusil d’épaule en Form VI et opte pour le français, l’anglais et pour l’économie qui vient juste d’être introduite. D’ailleurs, la classe ne comprend que lui et l’enseignant. Il perfectionne son français au contact des soeurs Désiré Latour et Christiane Constantin, faiseuses de lauréats de l’Alliance française, qui sont des amies de sa mère.
La politique le fascine, d’autant plus que son grand-père reçoit plusieurs politiciens comme sir Harilal Vaghjee, sir Gaëtan Duval, Cassam Uteem ou encore Raouf Bundhun. Dans ces moments-là, Irfan Rahman sert le thé. Il se souvient aussi qu’au plus fort des grèves dans le port, un syndicaliste moustachu répondant au nom de Paul Bérenger est reçu par son grand-père et qu’il sert à cet invité du thé et des pistachios d’Iran.
Ce qui l’oriente vers les études de droit, ce sont les visites régulières à son grand-père de pointures du droit comme sir Cassam Moollan et Louis Edwin Venchard, aussi appelé Baby. Lorsqu’il obtient son Higher School Certifi cate, Irfan Rahman part pour Londres où, admis au Gray’s Inn, il étudie et est called to the Bar. Il regagne Maurice et intègre le cabinet de son oncle en tant que junior.
Au bout de deux ans, il accepte une proposition d’intégrer le Parquet en tant que Crown Counsel car il veut poursuivre sa formation juridique. Et il ne le regrette pas, même si le salaire est moins attrayant. Le Parquet ne comprend à l’époque que neuf avocats. Il plaide devant des juges tels que sir Cassam Moollan, sir Victor Glover, Rajsoomer Lallah et Robert Ahnee. «C’était des ténors du droit. Je n’oublierai jamais une séance particulière où deux membres du Parquet, qui s’étaient présentés avant moi devant Robert Ahnee avaient passé un mauvais quart d’heure avec lui. Lorsque mon tour est arrivé, il a dit : ‘Jamais deux sans trois !’ Là, c’était fini, j’avais perdu le nord», raconte-il en riant. «Plaider devant de tels juges obligeait à redoubler de vigilance et à bien fi celer ses dossiers.»
Au bout de deux ans, il est nommé magistrat à la cour de Mapou et fait le tour de l’île, siégeant aussi à Rodrigues. Après dix ans, il devient Senior Magistrate en cour intermédiaire. Une des affaires entendues qui l’a le plus marqué est celle d’une femme battue par son mari qui a fini par ébouillanter ce dernier à mort. Il l’a acquittée. Il avoue qu’il n’aimait pas envoyer les gens en prison, à moins que ce soit pour des délits graves. «Comme j’étais aussi président du Prison Board, j’avais appris à connaître l’univers carcéral et j’avais compris que jeter des gens en prison leur ferait plus de tort et qu’il valait mieux qu’ils se réforment en société. Sauf dans des cas extrêmes comme le viol où j’appliquais alors la sentence maximale. Dans de tels cas, j’étais sans pitié», dit-il.
Sur insistance de Yusuf Aboobaker, à l’époque membre de l’Electoral Supervisory Commission (ESC) et aujourd’hui président de cette instance avec qui il est en étroite consultation, Irfan Rahman agit pour son plus grand bonheur comme Returning Offi cer à quatre reprises. S’il avait attendu quelques années, il aurait sans doute été juge aujourd’hui. Mais lui ne voyait pas les choses ainsi. C’est par hasard qu’il postule pour remplir le poste de commissaire électoral en se disant que ce faisant, il serait au plus près de la politique sans avoir à s’impliquer. Sur les quatre postulants, c’est lui qui est retenu pour remplir le poste.
Depuis sa nomination comme commissaire électoral, lui et son équipe comprenant six personnes qui lui sont dévouées, ont organisé trois élections générales. Là, il en sera à sa quatrième joute. Le professionnel qu’il est est parfois exaspéré lorsqu’il entend des personnes dire qu’il aurait dû prendre les actions nécessaires contre certaines pratiques inacceptables sur le terrain. À cela, il cite la Constitution du pays où il est clairement stipulé que le commissaire électoral a la responsabilité d’enregistrer les électeurs, d’organiser les élections et d’appliquer «such powers as may be prescribed». Le hic est que le législateur n’a jamais défini les pouvoirs en question. «Seuls les tribunaux sont habilités à sanctionner des délits tels que les tentatives de corruption. Ce sont des affaires pénales sur lesquelles je n’ai aucune autorité légale, ni l’ESC d’ailleurs. C’est franchement exaspérant que les gens pensent que nous cautionnons X, Y et Z.»
Il rappelle qu’après l’invalidation du siège d’Ashock Jugnauth ayant occasionné une partielle en 2009, l’ESC a conçu et imprimé un code de conduite. Il se dit heureux de voir que certaines des dispositions prescrites entrent progressivement dans les moeurs électorales. «Les ministres téléphonent pour savoir s’ils peuvent faire ci ou ça.» Pour les élections du 10 décembre, Suresh Seebaluck, chef de cabinet, a émis deux circulaires aux chefs de départements de la Fonction publique, leur interdisant de procéder à des nominations ou d’accorder des promotions avant que le nouveau gouvernement issu des urnes ne s’installe.
C’est aussi pour limiter les cas d’usurpation d’identité que l’ESC exige cette fois que l’électeur présente une pièce d’identité et que le smartphone soit interdit dans les centres de vote. Car la rumeur veut que des électeurs malhonnêtes puissent ainsi monnayer leur vote. Autre exaspération du commissaire électoral : le nombre de fonctionnaires qui le sollicitent pour pouvoir travailler lors du scrutin de décembre. «Je reçois une cinquantaine
de demandes par jour. Ils téléphonent, viennent à la commission, écrivent et cela fait une pression insoutenable. Et ils ne sont pas contents lorsqu’on leur dit que le nombre requis est déjà atteint».
Les électeurs aussi peuvent être source de problème. Chaque année en janvier, les fonctionnaires de la commission électorale font du porte à porte pour actualiser les registres électoraux. Et pour les électeurs absents, en mai, la commission électorale ouvre pendant plus de 15 jours des centres d’enregistrement à travers le pays, de même qu’à Rodrigues et Agaléga, afin qu’ils viennent vérifier si leur nom figure bien sur les registres et s’il est bien orthographié. «Ils sont peu nombreux à aller vérifier. Cette année, sur 936 000 électeurs, seulement 1 100 d’entre eux sont venus le vérifier. Et à la veille des élections, des électeurs nous demandent par écrit pourquoi ils ne sont pas enregistrés !»
Ce parcours n’a pas empêché le commissaire électoral de fonder une famille. Il a épousé Shaïsta, qui lui a donné une fi lle, Uzma, 18 ans, qui étudie l’économie et les fi nances à l’université de Manchester. Mais il considère également les enfants de sa soeur Nishat, à savoir Tariq qui étudie la médecine à Manchester, et Zarah, qui étudie la comptabilité à Newcastle, comme ses propres enfants.
Irfan Rahman a toutefois deux regrets au niveau professionnel : qu’aucun Premier ministre n’ait introduit la machine de vote électronique indienne alors que sir Anerood Jugnauth, Paul Bérenger et Navin Ramgoolam ont été tour à tour en Inde du temps où ils étaient Premier ministre pour la voir et en sont retournés emballés. Il regrette aussi que le décompte des voix pour les législatives ne se fasse pas le jour même.
Le plafond des dépenses électorales par candidat de parti le fait sourire car tout le monde sait que les dites dépenses excèdent les Rs 250 000 prescrites. «Lorsque les candidats viennent déposer leurs reçus, j’appelle les montants indiqués le prix Bata car ils se situent juste au dessous du seuil autorisé. Là encore, la commission électorale n’y peut rien, ni l’ESC. C’est au législateur de décider.»
Dans le passé, n’y a-t-il pas eu un Select Committee présidé par l’ancien Attorney General Emmanuel Leung Shing qui a planché sur cette question ? Où a fi ni ce rapport pourtant déposé au Parlement ? Pour toute réponse, Irfan Raman nous adresse son plus beau sourire. Encore sa légendaire discrétion…
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