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Course du temps : terrible et belle

Jeudi 28 décembre 2006 : de Pretoria, je viens d?appeler Ariane pour la prévenir du retard que j?aurai dans l?envoi de ma contribution à la page culturelle du premier janvier 2007. Contribution que je m?arrange à livrer le plus souvent avec un peu d?avance, question de pouvoir y apporter d?éventuelles modifications de dernière heure?

Cette fois, ce ne sera pas le cas, parce que j?ai longuement hésité entre les sujets qui s?offraient à moi en cette fin d?année. Un choix entre l?hommage au poète Emmanuel Juste, que la tragique surprise des circonstances dans lesquelles j?ai appris sa mort ? je vous en dirai plus long dans le courant de janvier 07 ? ne cesse de m?émouvoir, au point d?être, aujourd?hui encore, dans la quasi-impossibilité de mesurer combien tristement absurde en est la réalité. Tant et si bien que l?hommage, pourtant dû et bien dû, ne serait pas rendu en mots aussi pleinement martelés que je souhaite qu?ils soient. Le sens des italiques n?échappera pas, j?en suis sûr, aux nombreux lecteurs-témoins de la poésie d?Emmanuel Juste. Il est aussi que prendre le temps de formuler un adieu c?est déjà quelque part n?accepter qu?une mince fraction d?une dure donnée de l?ordre des choses. D?où le délai que je m?accorde?

Un deuxième sujet aurait pu être le 100ème Anniversaire de la naissance de Alexandre Bhujoharry, maître d?entre les maîtres. Un pédagogue hors pair qui aura permis l?éclosion et l?épanouissement de toute une génération d?intellectuels mauriciens. J?entends encore ? et ce n?est pas qu?un écho, mais bien une voix à jamais vivante pour des milliers d?entre nous, qui vibre forçant la mémoire à coups de dix, de cent et plus passages entiers de Shakespeare, dans le texte ? oui, j?entends encore Alex, comme nous l?aimons tous le nommer, nous léguer la meilleure part, souvent gratis : Merci Monsieur !? Mais, malgré la belle solidarité de mon ami et collègue Yvan Martial, à qui j?ai demandé tardivement et illico photocopie des trois premiers de ses articles sur Alexandre Bhujoharry, publiés dans l?express, en contribution méritée au 100ème Anniversaire cité plus haut, j?ai dû renoncer, peur d?encombrer un thème plutôt que célébrer une mémoire, du moins de ma part. J?attends de lire dans la livraison en date du 1er janvier 2007, le 4ème volet du document, déjà pertinent, de Martial, pour, à mon tour, traiter de l?événement?

J?écris de nuit? Tard, très tard dans la nuit de cette avant-veille de fin d?année? Et voilà qu?il se met à pleuvoir. Une de ces bonnes et belles pluies d?été sud-africain qui vous donnent folle envie de sortir marcher nu au c?ur de la nuit? Mais je n?ai plus le toupet de mon adolescence à Port-Louis où nous courions, nus sous la pluie, le temps que les adultes nous ordonnent de rentrer nous vêtir, sous peine d?appeler la police ou le curé? Il pleut, j?écris de nuit, plein du regret de n?être pas un arbre. Celui-là même que j?étais autrefois, et que je redeviendrai un jour, comme je l?ai tant de fois écrit, en étant sûr de mon avenir végétal?

Et voici que m?assaille et me comble, le besoin de retrouver les dix premières strophes du poème inédit J?étais un arbre autrefois, que j?ai écrit ces jours-ci. Je vous le laisse en confidence publique, en vous souhaitant, pour 2007, la plénitude en tout ce que chacune et chacun de vous désire et espère :

1? si jamais le jour se lève / sans n?avoir rien cédé / des manèges de la lumière / ce qui ne donne pas à voir / jusqu?à l?âme déguenillée / un corps déjà malhabile / à porter le poids des ans

2? si jamais la nuit s?annonce / sans n?avoir rien payé / de la dette de paquets de rêves / où le poème avalise / le voyage de longs sommeils / à toujours revisiter / mêmes contrées de déshérence

3? alors paroles imitent nues / rumeurs poussière de silence / descendue sur le grand âge / en saison crépusculaire / certes tout n?est pas aboli / mais combien mauvais le signe / quand l?arbre totem ne saigne plus

4? quel vide sans le végétal / sans racine inaugurale / l?aube souterraine de l?ébène / de la fougère et de l?herbe / humides du sang de la terre / tout cela qui perce et pousse / pour donner un visage au monde

5? tout cela que je raconte / avec des mots cabossés / la juste et l?injuste folie / d?avoir trop regardé / la mer et de m?être laissé prendre / au jeu de l?interroger / sur l?horizon immobile

6 qu?y a-t-il de sorcier / de l?autre côté des brisants / sinon une ligne au lointain / oublieuse de cadencer / ce qui l?aurait métissée / avec le reste de la danse / secrète des grands fonds marins

7? voilà bien des années que / nous croyons savoir relire / l?évangile des océans / ses versets et ses proverbes / baptiser de noms étranges / les lieux où la mer s?épelle / en lettres douces et barbares

8? sonnent et résonnent au hasard / Gorée triste embarcadère / d?une nègre cargaison / alors que bandonéonne / Buenos Aires c?ur tango / d?égale nègre palpitation / sans vouloir hâler le monde

9? à réciter rades et ports / à toutes les heures des cités / l?Histoire avalise l?histoire / à hauteur de mille légendes / de Sakaline l?insulaire / à Mumbai en Mer d?Oman / où rit et pleure un enfant

10? je brûle d?évoquer les Îles / Haïti béante blessure / que le Poème cautérise / Robben Island et Cuba / entre séquestre et liberté / et ma terre clamée plurielle / mais de singulière alarme?

Pretoria 28-29.12.2006
Edouard J. MAUNICK