La vérité est que…

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Bien sûr que «Maurice a tous les atouts pour remonter la pente», comme le dit Georges Leung Shing dans l’express du 30 juillet dernier. Cependant, même si certaines conditions à ce retour en grâce vont être relativement faciles, comme augmenter le nombre de touristes par rapport à zéro, d’autres demanderont de gros efforts et même des changements de cap, voire de profonds changements de mentalité ! 

Le ministre des Finances a, comme on pouvait s’y attendre, défendu ses décisions lors du summing up des débats sur le Finance Bill, les derniers débats d’ailleurs jusqu’au… 18 octobre. Il soutient que sans l’effort du gouvernement, l’économie serait à genoux et la société en décomposition. Je ne pense pas que notre pays aurait été, exactement, envahi d’asticots ; aucun des pays ayant mobilisé moins que les 32 % du PIB dont il ne manque pas de se vanter, n’ayant été à ce point affecté, mais il a éminemment raison que le gouvernement avait besoin de se décarcasser pour soutenir l’économie. Personne ne lui reproche le Wage Assistance Scheme (WAS) ou les lignes de crédit avancées à travers la Mauritius Investment Corporation (MIC) ou les allocations diverses aux self-employed. Il y a cependant discorde, comme dirait Brel, sur la manière : où positionner la MIC, les achats médicaux sulfureux faits «en urgence», la fermeture des frontières bien plus longtemps que raisonnable… 

Ce qui est fait ne peut évidemment plus être défait, mais la seule phrase «Mauritius aspires to become a high-income country within the current decade», qui précède et qui domine le résumé du rapport du Fonds monétaire international (FMI) du 15 juillet, souligne l’envergure du défi auquel nous sommes confrontés alors que nous avons déjà été un High-income country… en 2019 ! 

D’autant que l’un des problèmes principaux de ce gouvernement est qu’il ne parle pas le langage de la vérité ! Pourquoi est-ce si difficile ? 

Quand M. Padayachy met en exergue un PIB de Rs 526 milliards, soit «bien au-dessus de celui de 2019», il ne ment strictement pas, mais il ne dit pas toute la vérité et évite soigneusement d’évoquer la différence entre le PIB à valeur nominale et le PIB en prix constants. La différence se trouve (et a été créée !) par l’inflation et l’érosion de la roupie entre 2019 et 2022. En effet, les Rs 526 milliards de 2022, puisque la roupie «vaut» grosso modo 20 % de moins qu’en 2019 (*), se traduisent, en fait, en pouvoir d’acheter à l’étranger, à environ Rs 420 milliards seulement… Le PIB de 2019 était, pour rappel, de Rs 498 milliards (**) ! 

C’est de son devoir d’expliquer cela ! Le ministre, lui, sait ce qu’il en est, mais pas la ménagère choquée, qui, comme Belinda, ne comprend pas comment elle achète moins qu’avant malgré les Rs 1 000 de «générosité» du dernier Budget ! Rs 526 milliards en 2022, c’est, il nous l’affirme, bien mieux que le PIB de Rs 498 milliards atteint en 2019. Il s’applaudit, mais c’est une mystification grossière puisque, sur cette période, la roupie flanche délibérément et que notre PIB en dollars – la monnaie référence pour nos très gros appétits d’importateur – BAISSE de 14,4 milliards de dollars à 12 milliards $ (- 17,6 %). Une autre façon de dire la même chose est de souligner que le PIB par tête qui était de 11 359 $ en 2019 a BAISSÉ à 9 459 $ en 2022. C’est cela aussi la vérité ! 

En 2019, nous avons été, une année durant, un High-income country (HIC), notre Gross National Income (GNI) ayant atteint 12 740 $, soit juste mieux que le niveau requis par la Banque mondiale (BM), alors, qui était de 12 535 $. Le niveau de GNI/tête nécessaire pour se qualifier comme High-income country est, notons-le, un Moving target. Le niveau à être atteint est de 13 205 $ pour 2022-23, comme compilé selon la méthode Atlas de la BM… Nous sommes donc à plus de 25 % de notre objectif de HIC ! 

Pourquoi ne pas le dire, l’expliquer, le diffuser pour mieux mobiliser les efforts de la nation ? Pour aider à réduire le gaspillage, améliorer la productivité, apprendre et travailler mieux ? Pour aider à bannir les bavures du népotisme et embrigader la nation entière plutôt que l’appétit des seuls chatwas ? À la place, on choisit de créer l’impression que nous sommes bénis des dieux, que tout va pour le mieux, que l’on fait déjà mieux qu’en 2019 ! Remarquez que c’est dans le droit fil du Budget 2020-21 prétendument «en équilibre» (sans emphase sur les Rs 60 milliards ponctionnées à la Banque centrale !), des pirouettes effectuées avec les Special Purpose Vehicles et la dette, du piratage des réserves de certains corps paraétatiques, de l’investissement de la MIC dans Airport Holdings, de l’opacité maintenue sur les conséquences de la CSG et des promesses électorales sur les pensions alors que la population vieillit, etc. etc. 

Cependant, sans le choc de la vérité (***), il n’y aura pas de changement de mentalité ! Une industrie pharmaceutique, un port efficient, un système éducatif ou une offre de santé plus efficaces, un pays plus propre et produisant, disons, 60 % et plus de son énergie sous forme de renouvelable, demeureront probablement des rêves inatteignables ! Avec les atouts pourtant en main, nous n’aurons tout simplement pas joué les bonnes cartes, quand bien même nous continuerons à construire des routes, à étendre le métro, à construire des smart cities, à essayer désespérément de «rentabiliser» Côte-d’Or ou Safe City… 

On tente de guérir notre surendettement à travers la dévaluation et l’inflation. C’est mécaniquement jouable, mais il y a un prix à payer pour cela, et il faut l’admettre ! 

Je schématise : celui qui touche Rs 15 000 par mois achète à l’importation 20 % en moins qu’en 2019, soit pour Rs 3 000 en moins. Or, on lui a donné Rs 1 000 ! Elles sont, en plus, des roupies dévaluées… 

*** 

Toutes conditions étant égales, je n’ai aucun doute que le capitalisme privé a bien plus de chance de réussite que le capitalisme public. C’est largement démontré de toute manière et même les régimes communistes les plus enracinés, comme la Russie avec ses oligarques et la Chine avec ses Jack Ma, l’auront compris, même s’ils raidissent parfois la corde quand ils sentent que trop de libertés sont prises par rapport aux chefs. Si Elon Musk peut confronter Biden sans casse, Mikhail Khodorkovsky n’a pu faire de même avec Vladimir Poutine… 

Mais ce qui est sûr, c’est que le capitalisme privé doit être encadré par l’État pour lui éviter ses pires excès, qui lui viendraient probablement assez naturellement s’il avait quartier libre. Tous les entrepreneurs ne sont malheureusement pas responsables et sérieux ! Les robber barons du XIXe siècle aux États-Unis, qui ne s’arrêtaient à rien pour établir des monopoles, qui ne se souciaient ni de leurs clients, ni de leurs employés et encore moins de leurs compétiteurs, sont là pour nous le rappeler. 

Toutes les compagnies du privé ne sont pas, bien sûr, à l’affût de la moindre occasion pour abuser, mais sans l’oeil de l’État et des régulateurs et sans compétition libre, il est clair qu’il y aurait plus de tentation, plus d’occasions.

On a souvent noté que la guerre crée, pour certains, les situations chaotiques nécessaires pour faire fortune. Quand on a un stock de quelque produit qui devient (ou qui est rendu) rare au moment où la guerre va bouleverser les chaînes d’approvisionnement régulières, la tentation de Cash in est forte. Trop forte pour certains. La pandémie de coronavirus a créé suffisamment de chaos pour produire ce genre d’occasions de superprofits. Il n’y a qu’à voir les résultats exorbitants des majors pétroliers ou des transporteurs maritimes ou des firmes pharmaceutiques produisant des vaccins à succès ou des firmes facilitant le Work from home, le commerce électronique ou la livraison à domicile. Et puis, il y a les profiteurs à la petite semaine. Augmenter les prix parce que le produit, le fret et/ou le dollar coûtent plus cher, cela relève de la normalité et de la vérité. Mais profiter de ce désordre pour augmenter les prix au-delà du justifiable relève d’opportunisme, voire d’immoralité ! 

*** 

C’est bien la première fois que je vois un bilan dont les précédents mensuels n’ont pas encore été publiés et où un chiffre est remplacé par… une étoile, fichtre va ! Que ce bilan soit celui de notre Banque centrale, fait transpirer ! À la vérité, que le responsable de la valeur de la roupie soit maintenant obligé de la dévaluer (et ainsi plomber nos prix à l’importation) pour refaire ses réserves, à défaut de recapitalisation, relève de pur delirium !

(*) Au 30.06.2019, un dollar valait Rs 36,18. Au 30.06.2022, il faut Rs 44,60 pour acheter ce même dollar (+23,3 %) 

(**) Statistics Mauritius a changé de méthodologie pour estimer le PIB (National Accounts Estimates – June 2022 issue, page 8) 

(***) Lire aussi «Data Spinning» de Sushil Khushiram en page 9 de cette édition de l’express

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