Interview | Shakeel Mohamed: «Non! Ramgoolam ne revient pas pour se venger des Jugnauth»

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Shakeel Mohamed, député travailliste de l’opposition.

  Shakeel Mohamed, député travailliste de l’opposition.  

Omniprésent dans les médias, toujours là pour réagir à chaud sur les radios, le bouillant avocat-député rouge semble être un livre ouvert. Mais pour qu’il ait droit à une page entière dans notre journal, nous lui avons demandé du calme et de la réflexion et surtout un point de vue strictement légal et dépassionné sur l’affaire de «sniffing». Shakeel Mohamed plus posé et moins impulsif, voici le résultat. 

N’avez-vous pas fait preuve de naïveté mardi à l’Assemblée nationale quand vous vous mettez en colère, alors que c’était clairement un piège du Premier ministre pour jouer la montre et éviter les questions subséquentes sur l’affaire de «data capture» ? Vous vous y êtes engouffré…
Je ne me suis pas laissé emporter. J’ai soulevé un point of order, qui est connu dans la House of Commons et tous les parlements du Commonwealth. Il stipule qu’un membre de l’Assemblée ne peut parler d’une personne qui ne fait pas partie de l’Assemblée nationale (AN) pour se défendre. Les allégations de Pravind Jugnauth contre Mme Ramgoolam sont de mauvais goût, contre les standing orders et pas honorables. Pravind Jugnauth le dit, puis le répète plusieurs fois et cela démontre qu’il le fait en connaissance de cause. It was cheap. J’ai pris position mais c’est par la suite que je me suis mis en colère. C’est quand il m’a montré son intérêt à me faire des choses que je ne saurais décrire (Rires). (NdlR : Shakeel Mohamed affirme que le PM lui a dit «mo pou b*** toi»). J’en ris mais ce n’est pas drôle. J’étais choqué ; estomaqué. Je l’ai traité de «bézér», en kreol et évidemment pas dans le sens du même mot en français. (Sourire narquois). Ce n’était, vous conviendrez, pas proportionnel à son insulte initiale. Et le speaker se met debout et me lance «you are out of order». C’est cette injustice, cette écoute sélective qui m’a mis en colère.

Mais avouez que la vulgarité n’est pas une facette connue de Pravind Jugnauth…
(Il nous interrompt). Moi, je la connais.

Vous nous permettez de douter qu’il ait dit ça ? Il est sournois – ce qui n’est pas un compliment – fourbe certainement, et on l’imagine mal vous dire ça.
Je ne suis pas le seul à l’avoir vu et entendu. Tous ceux qui étaient là l’ont vu et entendu comme moi. Et deuxièmement, cette description que vous faites de lui, c’est parce qu’il cache son jeu. Mais vous oubliez qu’il avait dit à Bhadain, à l’AN, «you have licked my hand and other parts ?» Alors ? De quel bénéfice du doute peut-on le créditer ? La vulgarité que Pravind Jugnauth prend bien soin de cacher, reprend le dessus quand il est acculé. Au pied du mur, le naturel revient.

«Si la population ne prend pas les choses en main il faudra attendre 2024.»

Cette séquence a englouti toute la PMQT et Pravind Jugnauth n’a pas eu à répondre aux questions sur Baie-du-Jacotet. On va éviter que cela se reproduise dans ces colonnes…
Tout à fait d’accord…

Pourquoi d’un point de vue strictement légal, dans l’affaire Baie-du-Jacotet, Pravind Jugnauth doit-il démissionner ?
Number one. (Il montre son pouce). Il a admis avoir donné des instructions au CEO de MT pour faciliter, ce qu’il appelle un survey. Juste là, il y a violation du code pénal.

Comment ?
(D’un air ébahi comme si sa prochaine réponse était une évidence). Giving instructions to commit an unlawful act. Il a admis avoir given instructions. The unlawful act being allowing foreigners – foreigners to MT – to have access to a protected and prohibited site as per the Official Secrets Act. Attendez, je vais vous montrer. (Il tourne son écran vers nous et lit à haute voix). Regardez. Voici la définition de prohibited place selon la loi. «A place belonging to or occupied or used by, or on behalf of Government which is used for (…) telegraph, telephone, wireless or signal stations of offices.» La loi est vieille ; elle ne fait pas précisément mention de landing station, mais c’est une évidence que c’en est une. La suite est encore plus explicite. «Any person who for any purpose (…) approaches inspects, enters, passes over, or is in the neighbourhood of a prohibited place; (…) shall commit an offence.» Et si vous n’êtes toujours pas satisfait, je vous lis la suite encore : «Any person who has in his possession a code word, plan, article, document or information which relates to, or is used in a prohibited place (…) shall commit an offence.»

Si selon ces lois, il n’y a pas de délit, je ne suis plus avocat ! Et je ne vous parle pas des procédures de l’ICTA qui n’ont pas été suivies. Et que faites-vous de la Companies Act ? Là encore, il y a délit. Le Premier ministre ne peut pas appeler un CEO et lui mettre la pression pour un passe-droit. J’espère que vous réalisez le délire dans lequel nous nageons. Je vous le dis honnêtement, Pravind Jugnauth est dans de très sales draps. Si au moins il avait démenti les rapports du CTO ! Il n’arrive même pas à faire ça.

«La configuration de l’opposition en 2024 est secondaire. La priorité, ce sont les prix.»

Je vous résume mon legal opinion. Le commissaire de police responsable des lieux, a failli dans sa tâche de protéger la landing station et les facilités s’y trouvant. M. Ballah, chairman du board, n’a pas informé le board de MT. Son appel téléphonique à Sherry Singh est illégal. Sherry Singh lui-même en cédant à la demande illégale du Premier ministre, alors qu’il était redevable au board de MT, devient également complice. Toutes ces personnes font partie d’un complot !

Désolé de refroidir votre passion, votre confrère Ashley Hurhangee invoque le droit d’intervenir, outre ces procédures quand la sécurité de l’État est menacée. Le Premier ministre commence aussi à prendre cette tangente…
Ashley Hurhangee a une dent contre Sherry Singh. Tout comme Samad Goolamally. They should not mix their personal feelings with objective assessment. Ce que dit Ashley Hurhangee, est complètement erroné en droit. S’il y avait une question de sécurité nationale, pourquoi le Premier ministre ne l’a pas dit dans ses premières déclarations ? Pravind Jugnauth s’est emmêlé dans un tissu de mensonges en niant d’abord toute intervention ; puis il a tenté de faire croire que les lettres envoyées à Sherry Singh faisaient mention d’une demande de survey, alors que c’est faux. Pourquoi dès le départ n’a-t-il pas dit : «C’est une question de sécurité nationale, je ne peux pas répondre.» ? C’est très tardivement, après que l’intervention et le branchement d’un ordinateur entre les points de connexion du câble SAFE et les cross-connection facilities ont été prouvés qu’il invoque la sécurité nationale. Au lieu d’aller vers le Premier ministre Modi, pourquoi ne s’est-il pas tourné vers le consortium propriétaire du câble ? Et jeter comme ça, le nom du Premier ministre Modi en pâture alors qu’il est acculé est un gigantesque impair diplomatique. Ce n’est pas crédible et il est juste en train de nous faire du plausible deniability. Pravind Jugnauth’s replies make absolutely no sense at all.

Croire que Pravind Jugnauth – qui a tellement démontré dans le passé à quel point il n’est pas un démocrate et encore moins un républicain – démissionnerait pour ça, c’est encore de la naïveté, non ?
Vous avez raison. Il ne va pas démissionner même s’il a été caught red-handed. Il aurait dû le faire ? Oui ! C’est une autre question. Est-ce qu’il va le faire ? Non.

Mais vous lui aviez lancé un ultimatum après avoir vu un document, sans doute le rapport du CTO.
Je lui ai dit de démissionner et de sauver sa dignité. He refused to do it avant que les preuves ne sortent. Les preuves sont sorties. Il est toujours Premier ministre, mais il a effectivement, vous conviendrez, perdu le peu de dignité qui lui restait. Je le plaindrais presque quand je vois son incapacité à répondre sur ou à démentir le document du CTO.

Donc, on fait quoi ? Une «private prosecution» encore ?
Vous savez, toute démocratie repose sur le pilier des checks and balances. Dans notre démocratie à nous, il n’y en a tout simplement plus. Au sommet, il y a la législature, c’est déjà screwed up avec un speaker qui se passe de description. Ensuite il y a police où le chef du CCID est sous contrat et redevable au Premier ministre ; cette police qui a failli réussir à maquiller le meurtre de Kistnen en suicide. No checks and balances. On va plus loin ? L’ICAC. On ne va pas refaire le magnifique parcours de Navin Beekarry ; no checks and balances. Le DPP ? Il ouvre une enquête comme dans l’affaire Uricek, mais l’Attorney General bloque la procédure. No checks and balances.

«Roshi Bhadain et moi ensemble, c’est un cauchemar pour Pravind Jugnauth.»

Une private prosecution ? Bonne idée ! Très bonne idée ! Mais d’autres personnes interviendraient à cause des relations incestueuses qui sont entretenues à Maurice. Les magistrats sont nommés par la Legal and Judicial Services Commission. Vous voulez que je m’efforce à ne voir aucun problème quand ces magistrats font le va-et-vient entre les tribunaux de district et le bureau de l’Attorney General ? Ce problème a été soulevé dans le rapport Mackay. Dans notre pays, il n’y a plus de checks and balances. Ce n’est pas une démocratie. It’s bullshit ! Après ce qu’on chante  «In peace justice and liberty !» Vraiment ? We are living a lie !

Donc on attend 2024 ?
Si la population ne prend pas les choses en main, oui.

100 000 personnes ont marché à Port-Louis ; Pravind Jugnauth s’en fout.
Il s’en fout parce qu’il sait que vous marcherez le matin et que vous rentrerez chez vous l’après-midi. Voyons ce qui s’est passé dans les autres pays. It has to be constant and consistent with a request, i.e. you have to account.

Mais la population est trop occupée pour assiéger Port-Louis à la manière de «Occupy Wall Street» ou le printemps arabe ou comme récemment au Sri Lanka. On est occupé à survivre dans un pays où plus rien n’est abordable.
Précisément. On vient d’être downgraded by Moody’s alors que la veille, le ministre des Finances se vantait que Maurice est une destination financière well-graded, ce qui fait venir les investisseurs, et c’est ce qui va rembourser la dette. Le lendemain, on est downgraded ! Son communiqué est un grotesque mensonge. Li fer koumadir morisien bet, pa konn lir, pa konpran. Toute la population a lu le communiqué de Moody’s et nous ne sommes pas des imbéciles. Le capital va coûter plus cher ; we are just above « junk » en termes de banking. Investments will leave. Depuis hier (NdlR : jeudi), des portefeuilles étrangers sont en train de dire : «Move my money.» Tout va coûter encore plus cher.

Ce qui gardera la population encore plus occupée. «Nou éna Lakwizinn, zanfan lekol, leson, lesans…
Et elle a raison…

Ajoutez-y le fait que la culture mauricienne est d’attendre cinq ans pour sanctionner.
Oui c’est notre culture. Je n’aurais pas aimé que nous bottions un gouvernement hors du pouvoir à mi-mandat. Ce serait une honte vis-à-vis du monde.  Mais nous sommes dans une situation où notre gouvernement nous fait déjà honte. Ce serait encore plus honteux de ne rien faire et d’attendre 2024. Je n’ai pas de boule de cristal. Je ne peux que voir le présent. Je constate que KKS a été huée dans un lieu de divertissement et de fête. Ce n’est pas anecdotique. Ce n’est pas un incident isolé.

Pravind Jugnauth, c’est connu, mène une politique d’extrémisme – un peu à la Modi – dans les régions rurales. Cette affaire de «sniffing» ne vient-elle pas, paradoxalement, consolider cette formule qui lui a été payante jusqu’ici ?
Non. J’ai confiance dans la population qu’elle soit rurale, urbaine, ou de quelque communauté. On est d’abord amoureux de notre pays. Si Pravind Jugnauth pense que parce que c’est Modi, l’électeur rural hindou va accepter toutes les conneries qui vont de Baie-du-Jacotet à Agalega, c’est qu’il sous-estime la capacité du peuple à réfléchir. Quand le chef d’un pays sous-estime son peuple, la chute pour ce chef est brutale. Que Pravind Jugnauth prenne garde !

«Pravind Jugnauth s’est embourbé dans le tissu de ses propres mensonges.»

Qu’il prenne surtout note que la multiplicité des partis d’opposition lui donne une «valuable lifeline» et qu’il peut même espérer gagner en 2024…
Quelque part face à Pravind Jugnauth, ce serait idéal de fédérer l’opposition. Je discute avec Bruneau Laurette, Rama Valayden, je suis assis à une conférence de presse aux côtés de Bérenger et Duval parce qu’il y a un objectif et une urgence communs : au-delà de bring this government down, we have to pressure the government to bring down prices. Donc la question de la configuration de l’opposition en 2024 n’est pas prioritaire. La priorité c’est la souffrance du peuple.

Faire baisser les prix, c’est possible ?
Bien sûr. Commençons par enlever les taxes sur l’essence. L’effet domino que cela aura jusqu’à la poche du citoyen n’est pas négligeable. Mais le gouvernement ne le fait pas parce que cela impliquerait moins d’argent dans les caisses de l’État et moins d’argent pour leurs dépenses exagérées et inutiles. Il y a beaucoup de mesures courageuses que l’on peut prendre. Le CEO d’une compagnie du Top 100 ne devrait pas bénéficier de subventions sur le gaz ménager. C’est un non-sens. Pourquoi certains ministres et députés de Pravind Jugnauth, pourquoi Bérenger et Ramgoolam, doivent bénéficier de la hausse de la pension de vieillesse ? Ma maman n’a pas besoin de ça. Dieu merci, she can afford not to have it, alors que d’autres en ont crucialement besoin pour rester en vie. 

Questionnaire rapide avec des réponses courtes pour finir. Navin Ramgoolam Premier ministre, vous êtes revenus à de meilleurs sentiments ?
Il sera Premier ministre. Je n’ai aucun doute là-dessus. Pravind Jugnauth est son plus grand agent.

Vous le plébiscitez ? Vous êtes pleinement d’accord ?
Ramgoolam me donne la liberté d’opérer, d’évoluer, de proposer mes idées, with open wings. Même si au fond, il ne peut pas m’en empêcher. Je veux qu’il soit PM parce qu’il comprend mes points de vue, ma passion, et il les partage. Si j’ai un leader comme ça comme Premier ministre, je peux contribuer au pays.

Il ne veut pas être Premier ministre juste pour se venger des Jugnauth ? Et si oui, cela ne le disqualifie pas ?
Ramgoolam ne vient pas pour ça. Je le sais et j’en ai l’intime conviction.

Bruneau Laurette et vous êtes les meilleurs atouts de Pravind Jugnauth en région rurale. Commentez.
Je sais que c’est le point de vue des extrémistes du MSM auteurs des campagnes infectes manipulant religion et appartenance ethnique. L’île Maurice n’est pas comme ça.

Sherry Singh, ses péchés lui sont pardonnés ?
Au même titre que Pravind Jugnauth, il doit être interrogé par la police sur les potentielles infractions à l’Official Secrets Act et il doit répondre de ses actes.

Ses actes commis lors de son passage dans la haute hiérarchie de Lakwizinn ?
Je ne sais pas ce qu’il a fait dans le passé. Il y a des «on-dit». Par contre à Baie-du-Jacotet, on sait ce qui s’est passé ; c’est prouvé et documenté. Sherry Singh peut-il devenir être le témoin de l’État contre le Premier ministre ? Peut-être. But we should first deal with his confession of an offence.

Shakeel Mohamed et Roshi Bhadain, c’est quel genre de relations ?
A relationship where truth prevails. On s’est dit des choses en public, on s’est disputé et c’est la preuve de notre franchise mutuelle. There is no grudge. Mon défunt père m’a toujours enseigné à dire ce que j’ai à dire à la personne en face de moi. Une fois que c’est dit, c’est fini, on passe dessus. L’inverse serait la définition de l’hypocrisie. Je discute souvent avec Roshi. On parle de l’avenir, du pays, des possibilités de collaboration, des idées. Roshi et moi ensemble, c’est le cauchemar de Pravind Jugnauth, je le sais.

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