«Sniffing» allégué: pourquoi l’excuse Huawei avancée par Hurreeram est complètement bidon

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C’était le 6 avril 2022… Ambiance au PMO, 9 jours avant le coup de fil de Pravind Jugnauth à Sherry Singh pour que – selon Bobby Hurreeram – on laisse entrer les Indiens à Baie-du-Jacotet pour voir si Huawei nous épie. Le Premier ministre accueillait chaleureusement le président de la région Afrique australe de Huawei, Chen Lei…

C’était le 6 avril 2022… Ambiance au PMO, 9 jours avant le coup de fil de Pravind Jugnauth à Sherry Singh pour que – selon Bobby Hurreeram – on laisse entrer les Indiens à Baie-du-Jacotet pour voir si Huawei nous épie. Le Premier ministre accueillait chaleureusement le président de la région Afrique australe de Huawei, Chen Lei…

Selon Bobby Hurreeram, l’intervention indienne à Baie-du-Jacotet était un échantillonnage de données pour établir si les Chinois de Huawei étaient en train d’épier le trafic internet. Le ministre a donc violé le devoir de secret invoqué par le Premier ministre sur fond de sécurité d’État, dans son message télévisé à la nation, mercredi. Et ce n’est pas le seul problème avec cette version rocambolesque du ministre des Infrastructures nationales…

«L’ex-ceo de Mauritius Telecom a livré notre pays mains et poings (pieds) liés à Huawei (…) Presque 100 % de tous nos équipements de télécommunications appartiennent à un seul fournisseur… N’est-ce pas normal alors, en tant que gouvernement responsable, qu’on procède à certaines vérifications aussi chez nous ?» C’est ce qu’a affirmé Bobby Hurreeram vendredi soir, sur Top FM. Le ministre des Infrastructures nationales répondait aux questions du journaliste-animateur Habib Mosaheb, s’agissant du scandale de sniffing. Cette orientation que donne le gouvernement au scandale n’est pas aussi soudaine que cela.

Au risque de s’y méprendre si l’on se fie à son discours de vendredi, même Bobby Hurreeram est un «ami» de la Chine et c’est réciproque. Il a reçu en décembre dernier – pendant que le gouvernement ‘traquait’ Huawei, soi-disant – une reconnaissance du Parti communiste chinois…

Dans la semaine, le journaliste indien Praveen Swami du journal The Print a commencé à distiller la théorie : depuis 2021, des experts techniques du Research and Analysis Wing (RAW) (NdlR, une aile du service de renseignement indien) avaient adressé plusieurs mises en garde concernant l’utilisation, par l’armée chinoise, d’infrastructures construites par le géant de la technologie à Maurice. Selon ce même article, l’objectif des Chinois, c’était «d’espionner l’Inde»... Le but de la présence de Misié Moustas à Maurice était donc de sniffer les données pour voir si Huawei sniffait les données de la Grande péninsule !

«Praveen Swami est un des meilleurs journalistes couvrant la sécurité nationale», raconte, par exemple, son confrère Praveen Donthi du site d’informations The Caravan. «Mais très souvent, il ne nomme pas ses sources», observait-il dans un article paru le 7 mars 2019. Une autre consœur indienne, qui estime que «Swami est le meilleur dans son beat», n’écarte pas la thèse que cet article soit «une réplique calculée de l’establishment indien». L’article de Praveen Swami, précisons-le, a été publié à peine quelques jours après qu’un autre illustre journaliste indien, Siddharth Varadarajan, fondateur du site The Wire a, dans une interview via Zoom accordée à l’express, brandi la théorie de data capture commanditée par Modi.

Quelles que soient les sources – et leurs motivations – de Praveen Swami, Bobby Hurreeram a choisi la même ligne de défense (une contre-attaque de Huawei) pour justifier l’intervention indienne à Baie-du-Jacotet, à une différence près: Swami maintient que c’est New Delhi qui a demandé cette intervention, mais Bobby Hurreeram affirme que c’est le gouvernement mauricien, pour les mêmes motivations.

Ce raccourci ne tient pas la route pour plusieurs raisons. La première vient du Premier ministre lui-même. Mercredi soir, en s’adressant à la nation via la MBC, Pravind Jugnauth a commencé à se réfugier derrière la sécurité nationale pour ne pas donner de détails et les vraies raisons de l’intervention indienne. Or, Bobby Hurreeram lui, vient tout déballer 48 heures plus tard ! Du coup, on ne sait plus si la version de Bobby Hurreeram est la version officielle et finale du gouvernement, dont le chef invoquait, 48 heures plus tôt, le droit au silence. Plutôt déroutant. Au-delà de l’aspect illogique de cette communication brouillon entre Pravind Jugnauth à la MBC mercredi soir et les affirmations, sourcils froncés, dents serrées, de Bobby Hurreeram, vendredi soir, il y a la technicité. «Cette théorie d’un déploiement antiespionnage contre Huawei peut justifier le branchement d’un ordinateur entre deux points de connexion. C’est bien comme ça qu’on analyse le trafic pour établir s’il y a des sources and destinations douteuses», fait valoir Ish Sookun, informaticien engagé pour un internet libre. «Mais pour voir par exemple si un packet quitte le serveur des Casernes centrales et se dirige suspicieusement vers les serveurs de Huawei, nul besoin de se rendre à Baie-du-Jacotet pour cela. À Port-Louis, c’est tout à fait faisable.»

En effet, selon une source à Mauritius Telecom, une telle analyse aurait pu se faire sur le Core Network à Port-Louis ou à Ebène. Mais cette source va plus loin : «À Baie-du-Jacotet par contre, c’est impossible.» Techniquement donc, s’il y avait bien une backdoor de Huawei que Pravind Jugnauth et des Indiens voulaient traquer, Baie-du-Jacotet ne serait pas l’endroit idéal pour la trouver.

Par contre, nos deux sources sont d’accord sur un point: il y a des données disponibles à Baie-du-Jacotet qui ne sont pas disponibles à Port-Louis: c’est le transit traffic. Ce trafic passe par la landing station et de là-bas, il repart dans le câble pour poursuivre sa route vers sa destination finale. Or, Pravind Jugnauth argue que la menace était locale : «Nou rézo kominikasion», a-t-il dit. Mais les autorités mauriciennes n’auraient aucune raison de s’inquiéter du transit traffic. Toutes les routes – particulièrement l’intérêt apparent pour ce transit traffic – mènent donc à une probable demande du Premier ministre indien pour une intervention secrète.

À la lumière de tous les documents techniques qui ont été publiés sur ce sujet, Ish Sookun nous livre son analyse : «Je persiste à dire que l’illégalité de l’intervention la rend suspecte. Je ne vois aucune raison qui justifierait une opération en catimini – à l’insu du consortium – si les motivations étaient justes.» Si la technicité de l’affaire peut être déroutante, il y a une autre raison qui rend la virulente attaque de Hurreeram contre Huawei peu crédible : l’amitié Chine-Maurice, Parti comuniste chinois-MSM ou encore Huawei-Balgobin. Depuis hier, les proches de Sherry Singh partagent des récits et photos d’une série d’événements démontrant que le gouvernement n’a jamais semblé s’aliéner Huawei jusqu’à l’intervention de Hurreeram.

Le comble, le 6 avril dernier, neuf jours avant le fatidique 15 avril, jour du coup de fil de Pravind Jugnauth à Sherry Singh et jour de l’intervention, cinq mois après les communications du Premier ministre qui prétend avoir déjà reçu à l’époque l’information de la «menace» – «de Huawei», selon Bobby Hurreeram,, devinez qui était au Prime Minister’s Office (PMO) pour rencontrer Pravind Jugnauth? Un certain Chen Lei, qui n’est autre que le président de Huawei Southern Africa Region. Une visite de courtoisie dont les photos rapportées par le Government Information Service (GIS) ne trahissent aucune méfiance apparente du Premier ministre envers ses invités. «Grâce à Huawei, chaque année des étudiants de l’Université de Maurice se rendent en Chine dans le cours de leur apprentissage», disait la légende du GIS sur Facebook.

Chen Lei président de Huawei Southern Africa Region en visite au PMO, 9 jours avant le 15 avril fatidique quand le PM a passé son fameux coup de fil à Sherry Singh;....
Une visite de courtoisie dont les photos rapportées par le Government Information Service (GIS) ne trahissent aucune méfiance apparente du Premier ministre envers ses invités. Pourtant selon Bobby Hureeram, les indiens sont en fait allés vérifier s'il n'y avait pas de backdoor de Huawei à Baie Jacotet alors que Pravind Jugnauth invoque à présent son droit au silence.

Au risque de s’y méprendre si l’on se fie à son discours de vendredi, même Bobby Hurreeram est donc un «ami» de la Chine et c’est réciproque. En décembre dernier – pendant que le gouvernement traquait Huawei, soi-disant – il a été primé par le Parti communiste chinois (PCC) pour son discours. Quelques mois plus tôt, soit le 6 juillet, les membres du MSM avaient participé à une conférence internationale virtuelle avec le PCC pour les 100 ans du parti. Ce jour-là, Pravind Jugnauth avait trouvé des points communs entre son parti et le PCC.

Dans son obsession à défendre Pravind Jugnauth – qui lui-même a choisi le silence – Bobby Hurreeram semble s’être embarqué dans une course effrénée et esseulée sur un terrain miné. Le Sniffgate a déjà donné lieu à une bourde diplomatique – quand le Premier ministre mauricien a balancé le nom de Modi – qui pourrait bien se transformer en double bourde avec Huawei, qui est cette fois balancée par le ministre Hurreeram.

Safe City : Huawei backed by government

Maurice est l’un des pays à avoir choisi la solution Safe City par Huawei. Celle-ci a permis l’installation d’une «Control Room», un réseau de caméras CCTV, des appareils eLTE (radio dans les véhicules), des téléphones eLTE et des bodycams, entre autres. Pas moins de 4 000 caméras intelligentes sont réparties dans 2 000 zones, dites stratégiques, du pays. Pour réaliser ce projet, le gouvernement, à travers un accord avec celui de Chine, a permis à une entité privée de contracter un prêt de Rs 2 milliards auprès de l’Exim Bank of China, qui a une exigence : c’est que ce soit une compagnie de l’Empire du Milieu qui soit choisie. C’est alors que le gouvernement a garanti le prêt en cas de défaut de paiement. C’est ainsi que Mauritius Telecom a mis en œuvre le projet Safe City pour la partie infrastructurelle, logistique et technologique du projet. C’est la force policière qui ‘loue’ Safe City à Mauritius Telecom sur un contrat de 20 ans, qui alors coûtera Rs 19 milliards.

Huawei à Maurice : les faits

Nous avons tenté de contacter un responsable de Huawei Technologies Ltd à ce propos, de même que l’ambassade chinoise à Maurice, mais nos sollicitations sont restées vaines. Mais alors ces allégations de Hurreeram ont-elles pour but de sniffer notre attention ailleurs ?

S’il y a un nom que Lakwizinn tente d’associer à Sherry Singh c’est celui de Danesh Ellayah, ancien cadre de Huawei Technologies Ltd à Maurice. Ce dernier est aussi un proche de l’ex-Chief Executive Officer de Mauritius Telecom, Sherry Singh. Danesh Ellayah a été Senior Accounts Manager au sein de Huawei Technologies entre 2005 et 2009. Il a poursuivi sa carrière chez Anglo African Ltd avant de rejoindre de nouveau Huawei Technologies entre 2012 et 2019, en tant que Deputy Managing Director cette fois. C’est en 2019 que ce dernier quitte Huawei pour fonder DNS Consults Ltd.

Ce qu’il faut savoir, cependant, c’est que Huawei fait partie du paysage mauricien depuis 2004 ; soit pour bâtir le réseau mobile d’Emtel et Cellplus (Mauritius Telecom) s’agissant de la 3G, de la 4G et LTE. Toutes les infrastructures, dont les équipements pour les antennes relais, sont flanquées de la marque de la compagnie de l’Empire du Milieu, basée à Shenzen. Également, lorsque Mauritius Telecom a décidé de déployer son réseau de fibre optique, les boîtiers et équipements sont fabriqués par Huawei. La raison : le coût, plus abordable face à des Européens et Américains. Sans oublier que l’équipementier chinois a réalisé une ascension fulgurante sur le marché des mobiles, des tablettes, des objets connectés, ordinateurs portables, téléviseurs et routeurs à Maurice. Depuis quelques années déjà, presque cinq téléphones sur 10 utilisés à Maurice sont de cette marque… Le bureau de Huawei à Maurice est le bureau central pour 10 pays d’Afrique.

Toutefois Huawei (mobile) est la cible des critiques, doit faire face à des annulations de contrats, a été banni dans plusieurs pays. La compagnie, fondée par un ancien militaire, a été bannie de l’espace commercial de pays comme l’Australie, l’Allemagne, le Canada, les États-Unis, en raison de soupçons d’espionnage ; cela à cause des activités «mystérieuses et inexpliquées» et une supposée backdoor, installée pour siphonner des données… Des allégations que Huawei a démenties, dans la plupart des cas…

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