Base militaire à Agaléga: chronologie d'un mensonge d'Etat

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«Dapré séki nou pé trouvé, pou éna enn prézans militer.» Témoignage d’Arnaud Poulay, d’Agalega, hier. Le bulldozer est en marche depuis 2015, pas que sur l’archipel, mais celui du gouvernement, qui écrase toute quête de vérité. Une base militaire indienne se prépare bien à Agalega, comme le montrent aussi de nouvelles images satellites sur les infrastructures diffusées mi-mai. Or, depuis 2017, plusieurs discours politiques soutiennent le contraire. Chronologie d’un mensonge d’État en plein jour. 

C’était cousu de fil blanc. Depuis mi-mai, plus de doute – si on en avait encore –, les dernières images satellites photos d’Agalega montrent l’avancement des travaux et leur fin militaire. Déjà, il y a un an, c’était clair. Un reportage de la chaîne WION, opérant à New Delhi, évoquait «la mise en place d’une base militaire d’Agalega». Une affirmation que fait cette vidéo de 6 minutes et 36 secondes. «À quel point l’Inde étendelle son influence ? Quels sont ses plans pour consolider sa présence ? L’océan indien est devenu un terrain de jeu stratégique. L’Inde est en train de développer une base militaire au nord d’Agalega.» Cette vidéo met en exergue le fait qu’Agalega soit contrôlé par Maurice, qualifié de «long standing ally» de l’Inde et qu’il s’agit d’un lieu stratégique. 

«Au sud, on trouve l’île de La Réunion, sous l’administration des Français. Au nord, il y a Djibouti, base chinoise. La base militaire indienne sert deux objectifs : effectuer la coordination avec les alliés, ce qui est déjà le cas, et la surveillance. Car d’Agalega, l’Inde peut scruter les southern african trade routes. La majorité du commerce énergétique de la Chine y est concentrée mais nous n’en sommes pas encore à ce stage», avance la présentatrice. D’après elle, Agalega caractérisait une île fantôme quelques années plus tôt. Mais en 2015, un an après le premier mandat du présent gouvernement mauricien, l’Inde y a démarré une série de développements car elle voulait y ériger un «staging point» pour les forces armées. Six ans plus tard, un runway de 3 000 mètres s’y trouve et avec d’autres infrastructures dont un nouveau port, cela converge vers une «full fledged military base». 

D’autres médias tendent vers cette théorie. Ce mois-ci, l’équipe de Swarajya, magazine de la droite nationaliste hindoue au pouvoir en Inde, a publié des photos satellite de l’infrastructure aéroportuaire dans l’archipel, datées du 20 avril, indiquant des hangars pouvant abriter des Navy’s Submarine Hunting P-8I Aircrafts. Fin février, d’ailleurs, l’Inde recevait son douzième P-8I Poseidon de Boeing. Selon cette publication, ces hangars, construits à côté de la nouvelle piste, mesurent 180 pieds de long et 200 pieds de large et peuvent donc accueillir de grands avions militaires. De plus, en septembre 2021, un rapport de l’Australian National University National Security College affirmait que la Grande péninsule avait démarré la construction d’une base navale au nord d’Agalega, soit à 1 100 km au nord de Maurice. 

Or, depuis les dernières années, les dirigeants politiques et diplomatiques ont apporté plusieurs démentis quant à l’implantation d’une base militaire à Agalega, comme en témoigne notre chronologie. En effet, en 2017, soit deux ans près les premiers travaux sur l’archipel , soit 19 mai, une manifestation du Mouvement AntiDynastie s’était tenue devant la haute commission indienne à Port-Louis pour protester contre «tout projet de base militaire» à Agalega. 

De nouvelles images satellites évoquent des infrastructures pouvant accommoder des avions militaires sur Agalega et une piste disproportionnée par rapport à la taille de l’île. 

En 2022, Vivek Pursun, le fondateur de ce groupe, n’en démord pas : «Depuis cinq ans, j’avais prédit la construction des hangars pour les avions militaires. Tout semble se concrétiser aujourd’hui.» Au Parlement, l’enjeu enflamme l’Hémicycle avec une Private Notice Question (PNQ) de Xavier-Luc Duval, le 16 juin 2017. La réponse de Pravind Jugnauth était la suivante : «Ce gouvernement n’a jamais eu et n’aura jamais l’intention de céder Agalega à un pays étranger. Les îles Agalega feront toujours partie intégrante de notre territoire.» Le Premier ministre a aussi déclaré qu’il ne voit aucun problème à ce qu’Agalega accueille des véhicules militaires et non seulement ceux des Indiens, comme le fait déjà Maurice. «La piste d’atterrissage et la jetée sont sous notre contrôle. À nous de donner l’autorisation. Nous recevons beaucoup de requêtes d’avions militaires et de bateaux de la marine. Je ne vois pas pourquoi ce qu’on fait ici, on ne le fera pas à Agalega.» 

Pas d’armes ni de munitions 

Le chef du gouvernement a alors aussi soutenu qu’il n’y aurait aucun entrepôt pour le stockage d’armes et de munitions. Cependant, le stockage de carburant et des logements pour les membres du personnel de la National Coast Guard sont prévus. Au chapitre des coûts, on saura simplement, et ce, par le biais d’un article du Financial Times du Premier ministre mauricien qu’Afcons, société indienne, a décroché le contrat pour les travaux à Agalega, d’un montant de Rs 3 milliards. Les années suivantes marquent des interrogations amplifiées par l’avancement des travaux. 

Ainsi, le 17 février 2021, des images circulent sur la Toile, indiquant des possibles pollutions avec des eaux polluées sur l’archipel. Nandini Singla, haute commissaire indienne à Maurice, avait alors déclaré à l’express que «les photos étaient fausses». «Je ne suis pas technicienne mais le représentant qui s’occupe des travaux à Agalega m’a expliqué (…) que l’eau qui est devenue toute noire sur la photo, c’est dû aux algues». Elle a été sollicitée pour une déclaration concernant les nouvelles données en circulation mais ne se trouve pas à Maurice actuellement. Nous attendons son retour. 

 Répondant à une autre PNQ le 18 mai 2021, Pravind Jugnauth avait clairement répondu qu’il n’y avait aucun accord pour la mise en place d’une base militaire indienne sur l’archipel. «As I have stated previously in the House, let me reiterate, most emphatically and in unequivocal terms, that there is no agreement between Mauritius and India to set up a military base in Agalega.» Il avait également affirmé «à Agalega, nous aurons une piste d’atterrissage sous notre contrôle. C’est nous qui accorderons la permission d’accoster à la jetée d’Agalega. Les demandes seront adressées à la Mauritius Ports Authority ou au département de l’aviation civile de la République de Maurice. Donc, où est le problème ? Ce sera à nous de donner ou pas des autorisations, comme nous le faisons déjà.»  

Peu de temps après cette intervention parlementaire, plusieurs natifs d’Agalega ont fait circuler une pétition dans l’île à l’intention du bureau des Nations unies en Suisse. Arnaud Poulay, un des signataires de la pétition, expliquait d’ailleurs que les natifs avaient évoqué leurs droits fondamentaux. «Nous demandons le soutien des Nations unies. La déclaration du Premier ministre insistant qu’Agalega ne sera pas une base militaire n’est pas convaincante. Qu’il rende publics tous les accords signés avec l’Inde sur ce dossier», exigeait-il. Contacté hier, Arnaud Poulay, artiste engagé, soutient ceci : «Dapré séki nou pé trouvé, pou éna enn prézans militer dan Agalega. Mé pou dir enn baz kouma Diego Garcia, nou pankor kapav pronons lorla.» 

 Autre démenti en août 2021, cette fois-ci, de Ken Arian, conseiller au bureau du Premier ministre, dont les propos étaient relayés par l’AgenceFrance Presse. Il affirmait «qu’il n’y a eu aucun accord avec l’Inde» pour une base militaire. Une déclaration survenant après la diffusion d’un reportage d’Al-Jazeera alléguant que la construction d’une piste d’atterrissage et de deux jetées contribuait à la mise en place d’une base militaire. Une diffusion à laquelle Pravind Jugnauth avait réagi le 25 août à l’inauguration de l’autopont de Jumbo, à Phoenix, en soutenant que la chaîne internationale agissait de mauvaise foi : «Al Jazeera lerla? Li pann pas nou répons. Linn poz nou kestion mé apré nou répons pann pibliyé. Pou mwa apel sa movez fwa.»  

Aujourd’hui, les nouvelles données satellites en rajoutent une couche. Car, en sus des rapports médiatiques internationaux, la question est revenue sur le tapis au Parlement. Interpellé par une question du député rouge, Arvin Boolell, le 5 avril 2022, Pravind Jugnauth a déclaré que «Maurice sera l’unique gestionnaire de la piste d’atterrissage et de la jetée actuellement en construction à Agalega». Selon lui, pas question de cogestion. Il a cité le département de l’aviation civile, tombant sous le Prime Minister’s Office, pour l’administration de la piste d’atterrissage et la Mauritius Ports Authority pour celle de la jetée. Donc, l’Inde laisserait-elle le soin à Maurice de cogérer «sa base militaire» ? La question reste entière.  

«Aucune autorité indienne n’a démenti la construction d’une base militaire à Agalega», a d’ailleurs affirmé Parvèz Dookhy, du Ralliement citoyen pour la patrie, dans une vidéo sur Facebook, hier, faisant référence à tous les articles de presse de la Grande péninsule et aux dernières images. L’avocat basé a Paris élabore pour conclure : «Autant de raisons qui démontrent que le gouvernement mauricien est en train de mentir à la population de Maurice.» 

L’accord toujours secret des dieux   

Les questions subsistent alors que l’accord pour ce développement a été tenu secret. Un premier partenariat, datant de 2005 déjà, n’avait pas avancé. Mais dix ans plus tard, une visite de Narendra Modi, Premier ministre indien, à Maurice, le fait décoller. Ainsi, un accord visant à l’amélioration des infrastructures à Agalega avec le financement des travaux par l’État indien, est finalisé. En 2018, on alloue le contrat à la firme Afcons, tandis que les premiers coups de pioche débutent un an plus tard. Des demandes pour rendre public l’accord entre l’Inde et Maurice sont refusées. Officiellement, on saura seulement que l’enjeu est d’améliorer la piste d’atterrissage existante datant de 1985 et d’aménager un port à proximité de la jetée existante, favorisant l’amélioration des communications. Les Seychelles avaient refusé un accord semblable sur l’île d’Assomption. Accord qui avait fuité en 2018 et prévoyait dans ses plans des infrastructures militaires… 

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