Prix des carburants: les raisons derrière la hausse

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Les hausses successives sont dues aux sanctions imposées à la Russie, explique la STC.

Les hausses successives sont dues aux sanctions imposées à la Russie, explique la STC.

C’est la quatrième augmentation du prix des carburants en cinq mois, et les impacts sur plusieurs autres secteurs se font sentir. Shameem Sahaduth, président de l’Association of School Bus Owners, explique que les membres de son organisme ont été grandement affectés par les hausses successives. «C’est définitivement un gros manque à gagner. Il y a quelques propriétaires de vans scolaires qui avaient augmenté leur prix dernièrement, mais ils ne pourront pas le faire une fois de plus. Nou deman bann seki pann fer li ditou revoir mé pa bann seki finn fek revwar. Sa pe afekter nou si», déplore-t-il. 

La cause de cette hausse, avait expliqué Rajiv Servansingh, directeur de la State Trading Coorporation (STC), dans une déclaration sur la chaîne de télévision nationale, est liée aux sanctions imposées par l’Europe sur la Russie à la suite de la guerre en Ukraine. Joint au téléphone, il a fait ressortir que Maurice importe le carburant de Dubaï en passant par une compagnie basée à Oman. Le contrat est valide jusqu’à la fin de cette année. Comme l’Europe a imposé des sanctions sur les importations russes, Dubaï est devenu un fournisseur beaucoup plus sollicité. «La demande est devenue beaucoup plus forte, ce qui explique l’augmentation des prix», avance-t-il. Cependant, l’Inde et la Chine, qui n’ont pas participé aux sanctions russes, continuent à importer leur carburant de ce pays à un tarif réduit. Pourquoi donc Maurice ne se tourne pas vers l’Inde, pays ami, comme c’était le cas de 2008 à 2014 ? 

Le contrat avec Mangalore Refinery and Petrochemicals Limited contenait une clause de sécurité.

Coûts supplémentaires 

Durant ces six années, Maurice avait un contrat avec le Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd et le transporteur pétrolier maritime était Betamax. Selon le ministre du Commerce d’alors, Cader Sayed-Hossen, ces hausses n’auraient pas eu lieu si le contrat avec la compagnie indienne n’avait pas été rompu. «Lorsque j’étais ministre, Navin Ramgoolam avait négocié ce contrat avec le gouvernement indien. Nous avions l’assurance que l’Inde nous aiderait peu importe la situation», a-t-il souligné. D’ajouter que Maurice pouvait s’approvisionner en sept différents produits pétroliers à Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd. Le résultat était un gain de temps et d’argent important. 

De son côté, Patrick Assirvaden, ancien président du Central Electricity Board, rappelle aussi qu’il existait une clause de sécurité dans le contrat avec Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd. Le prix était fixé et n’était pas sujet aux fluctuations du marché. En plus de tous ces frais supplémentaires, aujourd’hui, comme Maurice passe par un intermédiaire basé à Oman, il y a aussi une commission à payer à cette compagnie. Mais Rajiv Servansingh, lui, soutient fermement que rien ne prouve que le prix aurait été plus bas si le contrat avait été maintenu avec Betamax car le prix du transport est indexé sur le coût mondial du carburant. 

Paiements de la STC au gouvernement 

Au-delà du contrat rompu, l’ancien ministre du Commerce fustige aussi les taxes imposées sur le carburant. Pour rappel, dans sa déclaration à la MBC, Rajiv Servansingh avait soutenu que la suppression de ces taxes ne changerait pas grandchose à la situation car le prix continuera à augmenter. «Nous constatons qu’il y a eu une augmentation juste avant le Budget. Le but est peut-être de baisser les prix pendant l’exercice budgétaire. Toujours est-il qu’aujourd’hui, près de 50 % du prix à la pompe ce sont des impôts, et c’est criminel», affirme Patrick Assirvaden. 

Quant à Cader Sayed- Hossen, il rappelle que la STC avait transféré de l’argent dans les caisses de l’État, dépouillant ainsi le fonds du Price Stabilisation Account. «À l’époque, même si le prix du carburant à l’international prenait l’ascenseur, la STC avait de la réserve pour éviter une augmentation. Zordi, dollar 65 % pli ser ki en 2008 et STC nepli ena fond paski gouvernman inn servi STC couma ATM.»

La qualité de l’essence remise en question 

Il n’y a pas que le prix qui pose problème. Depuis quelque temps, plusieurs personnes se plaignent de la mauvaise qualité de l’essence. Certains conducteurs affirment que leur véhicule tombe souvent en panne à cause de l’essence alors que d’autres confient qu’ils brûlent plus d’essence pour le même trajet. «Ou ena zis pou pass lor lotoroute gramatin ek gueté ki kantité loto lor bor larout an panne. Li extraordiner sa. Bizin ena enn problem», relate un jeune automobiliste, originaire du Nord. Patrick Assirvaden indique qu’il a pris connaissance de cela il y a quelque temps mais qu’il ne faut pas oublier qu’il y a un système de contrôle de qualité par la STC à Maurice. Pour rappel, il y avait un problème similaire en 2018. Plusieurs véhicules étaient endommagés mais à l’époque, les autorités avaient assuré que la qualité de l’essence était bonne après avoir effectué plusieurs tests à ce sujet. D’ailleurs, aucune plainte formelle n’avait été enregistrée auprès des autorités concernées. 

Jayen Chellum : «Une situation comme jamais dans le passé…» 

Il était face à la presse hier. Jayen Chellum, secrétaire de l’Association des consommateurs de l’île Maurice (ACIM), est revenu sur la nouvelle hausse du prix des carburants. Il a tenu à faire ressortir que c’est une situation jamais vécue auparavant. «C’est incroyable. Nous sommes face à un gouvernement qui refuse d’entendre ce que la population a à lui dire. Gouvernema pe kwar li kone tou… gouvernema san leker !» a-t-il fustigé. D’ajouter que dans le pays, le taux d’inflation dépasse les 12 % alors qu’il est de 7 % en Europe. Jayen Chellum souligne que plus de Rs 30 des Rs 74,10 de l’essence concernent des impôts encaissés par l’État. «Kuman kapav ena otan tax ?» demandet--il. Pour lui, la STC essaye de renflouer ses caisses. Il a aussi cité plusieurs pays, dont le Canada, où le carburant est moins cher et le salaire moyen beaucoup plus élevé que Maurice. Le secrétaire de l’ACIM a également lancé un appel à tous les politiciens, même les partisans du gouvernement, à se joindre à eux pour demander une baisse des prix, cela dès maintenant et ne pas attendre «lopération tab latab» le 10 juin prochain… «Il faut soulager la population.» Ainsi l’ACIM prévoit-elle un rallye de protestation le 28 mai prochain dans la capitale. 

Ce que les taxes rapportent au gouvernement 

Selon Cader Sayed-Hossen, en deux ans, le gouvernement aura touché Rs 5,3 milliards en ‘excise duty’ et taxes liées au Covid sur le carburant. Selon ses calculs, les droits d’accise sur l’essence sont de Rs 12,20 par litre et de Rs 4,70 sur le diesel. En 2021, le pays a consommé 263,7 millions de litres d’essence et 237,5 millions de litres de diesel. Il estime que la consommation de cette année sera similaire. Donc, cela fait Rs 3,2 milliards sur l’essence et 1,1 milliard sur le diesel. De plus, les taxes liées au Covid sont passées de Re 1,35 à Rs 3 par litre d’essence et de Re 1,40 à Rs 3 par litre de diesel. Du coup, à la fin de 2022, le gouvernement aura touché Rs 890 millions. Ce qui fait un total de Rs 5,3 milliards payées par la STC au gouvernement en impôts prélevés sur le carburant.

L’opposition sur le pied de guerre

L’opposition s’organise après la nouvelle hausse des prix de carburants. Ils sont unanimes à dire que cette mesure aurait pu être évitée et qu’il n’est pas trop tard pour rectifier le tir. D’ailleurs, l’ancien Premier ministre Navin Ramgoolam pourrait en parler aujourd’hui lors d’une conférence de presse. Tout comme il est possible qu’un parlementaire de l’opposition dépose sous peu une «motion of disallowance» au Parlement contre cette majoration des prix des carburants. Il nous revient également que le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, en discutera avec ses partenaires de l’entente de l’Espoir et les dirigeants du Parti travailliste prochainement. 

Les partis de l’opposition fustigent unanimenent cette hausse.

Le leader de l’opposition qualifie cette hausse d’«injustifiée.» D’ajouter que la State Trading Corporation (STC) essuie des pertes artificielles provoquées par le gouvernement. «Les prix d’achat sont très inférieurs aux prix de vente. Il y a des taxes que le gouvernement demande à la STC de payer. D’ailleurs, avec la dépréciation de la roupie par 40 % vis-à-vis du dollar depuis que ce gouvernement est venu au pouvoir en 2019, nous payons les carburants 40 % plus cher à l’achat», explique-t-il. Xavier-Luc Duval rappelle que depuis la semaine dernière, il a mis le gouvernement en garde contre cette hausse artificielle. «Lors de la présentation du Budget, le ministre des Finances va venir sur son cheval blanc pour dire que le gouvernement a écouté la population et il va subventionner les prix des carburants. Ainsi, les membres du gouvernement passeront pour des héros. C’est pour avoir la gloire que le gouvernement est venu avec une hausse afin de baisser le prix quelques semaines plus tard. Entre-temps, la population souffre», dénonce-t-il. 

Par ailleurs, un expert en produits pétroliers rejette l’explication du General Manager de la STC, Rajiv Servansingh, pour justifier les nouvelles hausses. Le patron de la STC a déclaré que le fret a augmenté. «Ce n’est pas juste de dire que le fret a augmenté. D’après mes calculs, le fret était de 97 dollars la tonne en avril dernier et pour ce mois-ci, il est passé à 93 dollars la tonne. Mes calculs montrent qu’il n’y a pas eu de hausse. Même s’il y avait eu une hausse, elle n’aurait pas été conséquente», dit-il. D’ailleurs, l’expert en produits pétroliers croit que la résiliation du contrat avec Betamax a eu un double effet. D’une part, la STC a puisé l’argent de ses réserves pour payer Betamax et deuxièmement, il paie plus pour importer du pétrole. Ces réserves, note-t-il, auraient pu absorber toute majoration. 

D’ailleurs, au sein du Parti travailliste, on affirme que l’accord avec Betamax et l’achat du pétrolier Red Eagle étaient un plan à long terme pour mettre Maurice à l’abri de toute volatilité des prix des produits pétroliers et pour éviter toute mauvaise surprise. Navin Ramgoolam a déclaré également à son entourage que c’est pour cette raison que son gouvernement avait signé un accord avec le Mangalore Petroleum and Petrochemicals Ltd pour avoir du pétrole même en cas de guerre. 

Le député du PTr Osman Mahomed revient sur les propos qu’il avait tenus lors d’une conférence de presse en avril dernier. «Le gouvernement a résilié le contrat de Betamax. Il a fallu payer une compensation de Rs 7 milliards. Aujourd’hui, le Red Eagle est à Singapour. Ce contrat nous assurait un approvisionnement en produits pétroliers avec un bon prix de fret. Est-ce que les prix de l’essence auraient été les mêmes aujourd’hui si le Red Eagle avait été là ?», se demande-t-il. 

Par ailleurs, la majoration du prix de l’essence et du diesel sera à l’agenda de la prochaine réunion du bureau politique du Mouvement militant mauricien (MMM). Le président de ce parti, Reza Uteem, affirme que son parti soutiendra une «motion of disallowance» si celle-ci est présentée au Parlement. Pour toute autre activité, la décision reviendra à la direction des mauves. Toutefois, le MMM condamne cette nouvelle augmentation. «C’est une provocation. Nous avons affaire à un gouvernement qui ne se soucie pas de la misère de la population. Il ne connaît pas la réalité que vit sa population. Il faut qu’il enlève tous les prélèvements et baisse les taxes sur les produits pétroliers. Si le Premier ministre et ses ministres arrêtent de toucher leur allocation d’essence qu’ils brûlent pour faire rouler leur grosse berline, ils comprendront mieux la souffrance de cette population», martèle Reza Uteem. 

Par ailleurs, Linion Pep morisien a tenu une manifestation symbolique dans les rues de Port-Louis durant la journée d’hier. Elles étaient sept personnes devant le bureau du Premier ministre alors que d’autres citoyens ont circulé à bicyclette. Ses membres comptent récidiver ce lundi pour dénoncer ces hausses.

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