Enquête: une théorie ahurissante de la MCIT sur la mort de Kistnen

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Le bureau de Deepak Bonomally, à La Louise, un des derniers lieux où Soopramanien Kistnen (en médaillon) a donné signe de vie, le 16 octobre 2020.

Le bureau de Deepak Bonomally, à La Louise, un des derniers lieux où Soopramanien Kistnen (en médaillon) a donné signe de vie, le 16 octobre 2020.

Malgré les indications données par l’enquête judiciaire et le Directeur des poursuites publiques (DPP) sur les pistes à suivre, la Major Crime Investigation Team (MCIT) continue de prendre une direction opposée. Elle ressort de temps en temps des explications les unes plus surprenantes que les autres concernant l’auteur de l’assassinat de Soopramanien Kistnen, aussi connu comme Kaya. Les «limiers» de la MCIT étaient, dès la fin de l’enquête au tribunal de Moka et même avant, sur la piste de créanciers de l’agent du Mouvement socialiste militant (MSM). Pas sur celle des personnes indiquées par l’enquête judiciaire. 

Comme Kistnen avait beaucoup de créanciers, c’était plutôt aisé pour les enquêteurs de justifier cette piste et le temps nécessaire pour mener à des suspects. Le problème, c’est qu’il fallait choisir parmi ce nombre élevé de créanciers. Après plusieurs mois, la police a jeté son dévolu sur trois d’entre eux, en excluant soigneusement certains autres. Trois commanditaires ? Il s’agissait d’abord de prouver ou d’obtenir des indices que ces trois créanciers suspects se connaissaient ou ont fait connaissance pour comploter contre Kaya. Cependant, au cours des interrogatoires «under warning» de ces trois personnes, il n’a pas été possible de le faire. Et là, ces enquêteurs ont décidé qu’un seul de ces trois créanciers était suspect, un loueur d’équipements de construction. Ce dernier était donc le commanditaire ? Là aussi, les preuves font cruellement défaut. Mais la police tient quand même à cette piste. Pour le moment. 

Mort de peur ! 
Selon la MCIT, ce créancier, pour un montant inconnu, aurait retenu les services d’un «debt collector» et ancien récidiviste, pour intimider l’agent orange afin qu’il rembourse ses dettes. Le problème, c’est qu’il n’existe absolument aucune preuve que ce personnage soit responsable de la mort de Kistnen, la disparition de cet agent de recouvrement de dettes dans un accident de la route ne le permettant plus. Mais qu’importe, la police n’en veut démordre. Ce «debt collector» serait-il le meurtrier ? Oui et non, selon la police. Pour elle, ce défunt aurait enlevé ou séquestré – les policiers ne sont pas sûrs – l’ex-agent du MSM, pour le menacer. 

Mais comble de malchance, Kistnen serait mort naturellement entre les mains de ce gros bras. Comment ? Celui-ci, pourtant connu pour être violent, n’aurait toutefois pas touché à un seul cheveu de l’entrepreneur. Il se serait contenté de le menacer. Et Kaya serait mort de… peur ! Cette théorie de mort presque naturelle tiendrait la route, d’après la police, car selon leur propre et singulière lecture du rapport d’autopsie, Kistnen n’a subi aucune violence physique. Le «debt collector-qui-effraie-à-mort» aurait été alors pris de panique et se serait débarrassé du corps à Telfair pour faire croire à un suicide. Comment le corps a-t-il été transporté ? À moto ? On ne le sait. 

Pourquoi le cadavre était-il calciné ? Un des policiers avait parlé du feu pour faciliter la récolte mis par le propriétaire du champ de cannes où le corps a été retrouvé. Or, le propriétaire avait affirmé à l’express ne pas être l’auteur de cet incendie. 

«Mort de rire…» 
Cette théorie ne convainc pas les proches de Kistnen qui nous rappellent que ce dernier n’était pas homme à succomber à la trouille. «La police est allée chercher cette explication», dit un membre des «Avengers», juste pour être cohérent avec ce qu’elle a dit dès le début, à savoir qu’il n’y a pas eu de «meurtre». «Si l’affaire ne concernait pas une mort d’homme, je serais mort de rire. Zot pé koumans fer komik.» Pourquoi, avons-nous demandé à l’avocat, ces policiers favorisent-ils une telle piste ? Sa réponse : «Toute théorie est bonne pour couvrir d’autres personnes.» 

Ainsi, alors que l’enquête judiciaire a conclu à un homicide, preuves scientifiques à l’appui, et indiqué la piste à suivre, la police ne veut établir et ne suivre que sa propre piste. Que Koomadha Sawmynaden ait produit des échanges téléphoniques et affirmé que Kistnen lui avait parlé de son rendezvous avec un certain Ravi, le 15 octobre 2020, pour recevoir des commissions qui allaient être payées par le duo Vinay Appanna/Deepak Bonomally ; qu’il soit établi que Kistnen était le 16 octobre – jour de sa disparition – à La Louise ; que Bonomally n’ait pas dit à la cour qu’il avait un bureau à La Louise, et que ce ne fût qu’après l’insistance de Me Azam Neerooa, du bureau du DPP, que Bonomally a reconnu qu’il occupait bien un bureau à La Louise (voir photo) ; que la magistrate Vidya Mungroo-Jugurnath ait demandé d’ailleurs à la police d’enquêter sur un possible délit de parjure durant l’enquête judiciaire de la part de Bonomally et qu’une charge provisoire ait même été retenue contre celui-ci et dont on ignore l’issue, tout cela n’a pas retenu l’attention de la MCIT. 

De plus, le même Deepak Bonomally a été contredit par Vinay Appanna après avoir affirmé qu’il avait rencontré ce dernier à Ébène le 16 octobre, et Appanna est venu à la rescousse de son employé en déclarant que celui-ci s’était peut-être trompé de date de la rencontre. Mais tout cela n’est pas suspect pour la MCIT. 

Que des contrats généreux de plus de Rs 300 millions aient été allouées par la State Trading Corporation (STC), dirigée par le beau-frère d’Appanna, Jonathan Ramasamy, à une compagnie gérée par Bonomally qui était en même temps consultant et ex-employé d’Appanna, et que la STC tombe sous le ministère de Yogida Sawmynaden, qui avait aussi accordé des contrats à Neeteeselect de Neeta Nuckchhed, une amie d’enfance de l’ex-ministre, tout comme Appanna qui était son camarade de classe ; que Neeteeselect ait bénéficié de l’apport en capital d’Appanna et de ses proches ; qu’une sombre histoire de bois de teck ait impliqué Neeteeselct, Appanna et l’ex-ministre ; que Kistnen ait aussi participé – mais sans succès – aux divers «Restricted Biddings» qui sont finalement allés à Bonomally, Appanna et Neeteeselect ; que le couple Poonyth, employés d’Appanna, qui étaient à la manoeuvre pour ouvrir les comptes bancaires et incorporer la compagnie Neeteeselect en plein confinement, eh bien tout cela n’intéresse pas la police non plus. 

Commande de tests Covid-19 

Qu’un échange par e-mail entre l’exministre du Commerce et Kistnen ait été produit en cour concernant la commande de test kits Covid-19 pour une valeur de plus de Rs 200 millions, qui allait rapporter, selon Me Roshi Bhadain, environ Rs 14 millions de bénéfices ; que le neveu de Kistnen, Nishay Boodooa, ait déclaré en cour que son oncle lui avait parlé de cette somme qu’il allait recevoir, encore une fois, tout cela n’a aucun rapport avec la mort de l’ex-agent orange, selon notre police. 

L’explication des enquêteurs pour faire fi de toutes ces trouvailles de l’enquête judiciaire : «Les allocations de contrats, l’affaire d’emploi et de salaire fictifs de la veuve Simla Kistnen et les Kistnen Papers concernent l’ICAC et d’autres institutions, pas la police.» D’ailleurs, pour celle-ci, si Kistnen avait été assassiné par des gens puissants, «son corps aurait disparu». 

Cependant, même si la police s’intéresse aux créanciers de Kistnen, le fait que Yogida Sawmynaden en soit un ne l’a pas interpellée. Idem pour les explications non convaincantes de l’exministre lors de l’enquête judiciaire au sujet de ses déplacements entre le 16 et 18 octobre 2020 dans le Sud, à Ébène, à Moka et surtout à Rose-Hill où Kistnen avait été vu pour la dernière fois. Et sa présence tout près de la demeure du fameux Ravi non plus. 

Si on suit le raisonnement de la police, le debt collector a eu une sacrée chance que les caméras de Safe City de Telfair ne fonctionnaient pas ou les images ont été effacées (tout comme celles de La Louise). Autre veine du recouvreur, la police de Moka conclura très vite à un suicide et remettra le corps à un médecin légiste néophyte qui se trouve être un cousin de Jonathan Ramasamy. C’est cette même police qui déclarera que le corps de Kistnen a été identifié par Neha Motee, un agent notoire du MSM, pour changer après de version en cour de Moka. Ce debt collector multirécidiviste serait décidément un grand veinard ou alors il jouissait d’une si grande estime de la police de Moka notamment, lui qui pourtant était connu pour rouler pour l’opposition, que la police ne s’est intéressée à lui qu’après sa mort accidentelle. 

Selon nos dernières informations, la police de Moka patrouillait à Telfair le 18 octobre 2020, comme si elle attendait que quelqu’un découvre le corps calciné du pauvre Kistnen.

L’affaire et les bons conseils des ministres à Bodha

L’ex-ministre des Affaires étrangères avait subi des pressions le 5 février 2021, juste avant le Conseil des ministres, pour clarifier sa position au sein du gouvernement. C’était après l’annonce de Rama Valayden au cours du meeting des «Avengers» du 31 janvier 2021, à La Louise. L’avocat avait déclaré que Nando Bodha allait démissionner du gouvernement en raison, entre autres, des magouilles et de l’affaire Kistnen. Le 5 février, le Premier ministre a demandé, en présence de tous les ministres, que Bodha dise en public qu’il reste au gouvernement et qu’il dénonce l’opposition et les «Avengers» qui «tenteraient de causer du chaos dans le gouvernement et le pays avec l’affaire Kistnen». Trois autres ministres ont appuyé la «motion» du Premier ministre : Steven Obeegadoo, Alan Ganoo et Joe Lesjongard, en lui disant qu’il est le symbole même du MSM et que son départ éventuel du gouvernement causerait un tort immense au régime. Joe Lesjongard fera même un suivi de cette «demande» en allant s’assurer que Bodha ferait bien cette déclaration le soir même. Ce dernier, qui ne voulait pas lire un discours prépréparé, étant apte à le rédiger lui-même, promit à Lesjongard de le faire. 

La suite, on la connaît. Bodha n’est allé ni à la MBC ni sur une radio privée comme demandé et a écrit un communiqué complètement à l’opposé de ce que l’on attendait de lui, annonçant sa démission. Il fera aussi une déclaration où il parle de l’odeur de la mort qui rôde autour du MSM et d’un soldat orange mort, dont le parti semble complètement se moquer. 

Contacté, Nando Bodha nous dit qu’il est au courant que plusieurs personnes savent ce qui s’est passé dans l’affaire Kistnen mais qu’elles ont peur de parler. «Je lance un appel à leur bonne conscience et leur courage pour qu’elles le fassent au plus vite.»

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Depuis la mort de Soopramanien Kistnen, les événements se sont enchaînés. Yogida Sawmynaden, l’ancien ministre du Commerce dont le nom a été cité à plusieurs reprises, a démissionné, de même que le no. 1 de la STC. Pendant ce temps, chaque nouvelle comparution pendant l’enquête judiciaire vient avec son lot de rebondissements. Retrouvez tous les articles relatifs dans notre dossier.

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