Augmentation subite des réserves de devises: ce que nous cachent les chiffres

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Pendant tout le mois de décembre, la Banque centrale a vendu l’équivalent de USD 30 millions de devises étrangères et n’en a, à aucun moment acheté, signe qu’il n’y a évidemment pas de surplus de devises sur notre marché des changes.

Pendant tout le mois de décembre, la Banque centrale a vendu l’équivalent de USD 30 millions de devises étrangères et n’en a, à aucun moment acheté, signe qu’il n’y a évidemment pas de surplus de devises sur notre marché des changes.

Sous pression, ralentissement économique oblige, le montant des réserves en devises étrangères du pays se retrouve sous les feux des projecteurs depuis 2020, suscitant même l’inquiétude, compte tenu de la précarité de notre marché des changes en l’absence d’une entrée substantielle de devises. Or, surprise, le vendredi 14 janvier, le Conseil des ministres annonce une hausse impressionnante, pourtant surprenante, de nos réserves internationales qui passent à USD 8,6 milliards en décembre 2021. 

Ce qui intrigue surtout, c’est qu’en novembre, elles étaient de USD 7,8 milliards et, mieux encore, de décembre 2018 à décembre 2020, leur montant variait entre USD 6,4 milliards et USD 7,3 milliards, donc avant le choc pandémique. Ce n’est pas tout, dans son rapport de juin 2021, le Fonds monétaire international (FMI) prévoyait que nos réserves seraient de USD 6,2 milliards à la fin de l’année. Comment donc expliquer cette hausse subite en décembre, alors que nous luttons toujours contre les dégâts économiques de la pandémie ? Y-a-t-il anguille sous roche ? En attendant une clarification des autorités compétentes, essayons d’y voir plus clair. 

Pour commencer, il faut savoir qu’une bonne performance économique est un élément intrinsèque à la croissance des réserves internationales. Si l’on se base uniquement sur ce facteur, une hausse d’environ USD 800 millions en un mois de nos réserves en devises viendrait donc d’une augmentation spectaculaire de nos recettes d’exportations, du tourisme, de la performance de nos services financiers ou d’investissements directs étrangers (IDE). Or, dans le contexte actuel, il est peu probable que nous ayons pu accomplir l’exploit d’une meilleure performance qu’à la période prépandémique. 

Voyons ce que disent les chiffres. Nos exportations, encore et toujours en souffrance, étaient de l’ordre de Rs 7,3 milliards en octobre 2021, pour passer à Rs 7,6 milliards en novembre 2021, vu l’impact de la dépréciation de la roupie sur ce montant, creusant davantage le déficit commercial face à des importations en hausse. À moins d’un miracle, au vu de la tendance, il y a donc peu de chances que nos exportations expliquent cette hausse des réserves en dollars américains (USD). Même constat pour nos recettes touristiques qui affichaient Rs 3 milliards en octobre contre Rs 5 milliards en novembre. De plus, le premier semestre de 2021 n’aura accueilli que Rs 4,4 milliards en IDE. Le marché boursier n’y est aussi pour rien avec environ Rs 4,3 milliards de vente d’actions par des étrangers sur le SEMDEX entre janvier et décembre 2021, contre environ Rs 2 milliards de nouveaux investissements, une indication qu’il y a plus de devises qui quittent le pays au lieu d’entrer dans le système. 

Justement, voyons le marché des changes. Pendant tout le mois de décembre, la Banque centrale a vendu l’équivalent de USD 30 millions de devises sur le forex et n’en a à aucun moment acheté, signe qu’il n’y a évidemment pas de surplus de devises sur notre marché des changes. Sachant que Maurice n’était pas encore officiellement sorti de la liste noire de l’Union européenne à fin décembre, l’entrée d’un gros montant de devises dans le système bancaire commercial à travers l’offshore est aussi à écarter. 

Une amélioration de nos principaux indicateurs économiques doit donc être enlevée de l’équation. L’option d’une augmentation de la dette publique est donc ouverte, sachant qu’elle s’élevait à Rs 419,8 milliards à septembre 2021. Ensuite, nous avons l’option des dépôts du gouvernement à travers des plans d’aide, des dons étrangers ou la vente d’actifs non-performants de l’État ; mais le cas échéant, d’aucuns sont en droit de se demander ce que l’on a bien pu vendre pour obtenir près de USD 800 millions en un mois. L’autre option, probablement la plus plausible, si l’on regarde les chiffres, réside dans les dépôts bancaires, incluant en général les dépôts des banques commerciales locales à l’instar de la State Bank of Mauritius (SBM) et les dépôts des banques et des institutions internationales. 

Selon la Bank of Mauritius Statement of Financial Position de décembre 2021, l’on note une augmentation de Rs 37 milliards de dépôts bancaires entre novembre et décembre, soit un peu plus de USD 800 millions. Or, un transfert des banques à la BoM ne reflète en aucun cas une bonne performance des réserves, car il est clair que la BoM ne peut tout simplement pas utiliser l’argent qui ne lui appartient pas, sachant qu’un dépôt peut se transformer en retrait le lendemain même de la transaction. S’il ne s’agit pas forcément d’une acrobatie comptable orchestrée, les dépôts bancaires à la Banque centrale étant une opération normale, cette option ne nous donne certainement pas une visibilité réelle de la performance de nos réserves internationales. 

Nous avons donc sollicité l’économiste Kevin Teeroovengadum pour nous en dire plus. «Nous parlons d’une augmentation de 10,3 % des réserves internationales en un mois. C’est une hausse conséquente, surtout qu’une analyse de la performance des réserves sur les années précédentes démontre des augmentations variant entre 1 % et 5 % mensuellement, et je parle là de la période prépandémique. C’est particulièrement étrange, car nous sommes dans un contexte où l’économie mauricienne est toujours fragilisée et nous avons eu moins de touristes que l’estimation initiale des dirigeants. En décembre, nous étions encore sur la liste noire, ce qui disqualifie la thèse de dépôts bancaires massifs de banques européennes à la banque centrale. Aussi, dans le concret, aucun secteur n’affiche une croissance suffisante pour expliquer cette hausse des réserves internationales», explique l’économiste. 

Quid de l’option d’une augmentation de la dette publique? «S’il s’agit d’une hausse de la dette extérieure, je dirai que nous sommes dans de beaux draps, car la roupie affiche toujours une dépréciation qui s’accentuera. Maintenant, l’autre problématique est qu’à travers le monde, les taux d’intérêt augmentent, la Banque mondiale le précise d’ailleurs, les économies émergentes, incluant Maurice, souffriront de ces augmentations des taux d’intérêt car les dettes, il faut bien les rembourser en devises étrangères. S’il s’agit d’un don, nous ne pourrons pas toujours compter sur les dons de pays amis ou d’institutions internationales, la hausse des réserves dans cette éventualité est donc temporaire. La bonne performance de nos réserves réside uniquement dans la croissance économique, incluant l’exportation, le tourisme, les IDE et le développement de nouveaux piliers économiques.» 

Est-ce une pratique acceptable que de baser la performance des réserves en devises sur des dépôts bancaires ou des prêts ? Oui, répond l’analyste financier Sameer Sharma. «La BoM peut en effet afficher une augmentation des réserves internationales lorsque les emprunts étrangers du gouvernement augmentent. Il peut aussi s’agir de security lending, qui est une pratique courante dans les banques centrales. Aussi, le niveau des réserves internationales peut aussi varier à la hausse ou à la baisse en fonction de la balance en devises étrangères détenue par la banque centrale, ce qui est le cours normal des affaires dans le monde et à Maurice.» 

Toutefois, prévient Kevin Teeroovengadum, il faut faire attention, car une augmentation des réserves à travers la dette ou des dépôts n’est qu’une illusion de bonne performance pouvant nous détourner de la problématique majeure, notre incapacité à générer une croissance forte et soutenue dans cette mouvance de reprise économique. 

S’il nous faut attendre le son de cloche de la BoM pour connaître le fin mot de l’histoire, finalement au-delà des apparences et des chiffres confortables sur papier, il nous faut rester sur nos gardes, car un seul chemin peut mener à la reconstruction économique, c’est la croissance…

 

Une appréciation de la roupie mènerait la Banque centrale à la faillite 

Problématique majeure, sachant que le pays importe pour ainsi dire tout, la dépréciation de la roupie s’installe à n’en pas douter sur la durée. Dans ce contexte, il ne faudrait pas oublier ce constat du FMI en juin 2021, «the domestic currency appears overvalued by about 30-40 %», une indication claire, s’il nous en fallait encore une, que le glissement de la roupie ne s’arrêtera pas de sitôt. Mais, d’autres options qu’une dévaluation de notre monnaie existent, à commencer par une amélioration de nos indicateurs économiques en encourageant l’innovation, la productivité de la main-d’oeuvre et l’efficience dans la gestion des finances de l’État, entre autres. Il est aussi opportun de mettre en exergue le besoin de recapitalisation de la BoM, comme mentionné par le FMI. «Directors stressed that the central bank should refrain from providing direct financing to the government and engaging in quasi-fiscal activities, and advised reforming the Bank of Mauritius law, including to pre-empt further exceptional transfers to the government. Directors also recommended that the central bank be recapitalized.» Mais que ce se passeraitil si notre monnaie s’appréciait, disons de 5 %? «En se basant sur la Bank of Mauritius Statement of Financial Position de décembre 2021, on peut facilement montrer qu’une appréciation de seuls 5 % de la valeur de la roupie par rapport aux principales devises entraînerait un déficit immédiat de Rs 16,9 milliards. La valeur des actifs nets étrangers tomberait immédiatement de Rs 337, 2 milliards à Rs 320,3 milliards. Il faut le dire, cela s’explique par le fait que la BoM a distribué de manière insensée tous ses gains de dévaluation antérieurs, ne laissant aucun filet de sécurité», explique le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval.

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