Politique monétaire: la dépréciation de la roupie s’installe dans la durée

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Avec la dépréciation, nos importations coûtent plus cher et nos exportations, dont le textile, ne nous apportent aucun avantage compétitif car nous importons la matière première.

Avec la dépréciation, nos importations coûtent plus cher et nos exportations, dont le textile, ne nous apportent aucun avantage compétitif car nous importons la matière première.

Conséquence de notre économie peu compétitive, de notre secteur des exportations à bout de souffle, de nos investissements directs étrangers trop dépendants de l’immobilier, d’une productivité en baisse, d’une politique monétaire discutable, sans oublier le ralentissement du tourisme, cette tendance à la dépréciation de la roupie ne s’arrêtera pas de sitôt. Reflet de la fragilité de notre économie, l’absence d’une stratégie palliative tournée sur le long terme a un effet néfaste sur la durée, à commencer par l’inflation en hausse et la baisse de confiance pour faire des affaires. Quels sont les symptômes de cette déchéance ? Analyse.

Aujourd’hui vendu à Rs 43,60 selon le taux de change indicatif de la State Bank of Mauritius (SBM), le dollar américain, principale devise utilisée dans le pays pour les importations et les services financiers entre autres, gagne du terrain face à une roupie de plus en plus faible. Subissant les forces du marché, cette tendance à la dépréciation de la roupie a été jusqu’à ce jour compréhensible, compte tenu des indicateurs économiques dans le rouge et l’absence d’entrées suffisantes de devises étrangères dans le pays à travers le tourisme, les exportations ou les investissements directs étrangers, Covid-19 oblige, sans oublier l’effet de notre inclusion sur la liste noire de l’Union européenne.

Or, il ne faut pas non plus négliger l’impact de certaines acrobaties comptables et l’aisance des autorités à faire chauffer la planche à billets, à l’instar des Rs 18 milliards puisées du Special Reserve Fund de la Banque centrale (BoM) pour rembourser la dette publique avant juin 2021, ou encore le don de Rs 60 milliards de la BoM à l’État, le 22 mai 2020, et l’apport à la Mauritius Investment Corporation (MIC). Il y a aussi récemment eu le transfert de Rs 25 milliards au gouvernement via la MIC en soutien aux dépenses fiscales. Indirectes certes, l’exercice de recapitalisation de la Banque centrale et les tentatives de rétablir la balance des paiements mesurée par la variation des réserves en misant sur le taux de change, pèsent aussi de leurs poids dans la lente chute de valeur de notre monnaie locale. Si la dépréciation de la roupie était inévitable en pleine fermeture des frontières et dans cette lutte contre la pandémie, cette tendance qui s’étend à 2022 n’est pas soutenable sur la durée. Elle est même dangereuse.

Cette déchéance on la note surtout à partir de 2019. Pour mieux la situer, laissons parler les chiffres et faisons une rétrospective. Le 3 janvier 2012, le dollar se vendait à Rs 30,05, passant à Rs 31,30 en décembre de la même année. La roupie était relativement stable entre 2013 et 2014, le dollar se vendant entre Rs 30 et Rs 32. En 2015, on remarque un léger glissement de la roupie, le dollar se vendant à Rs 32,26 le 5 janvier 2015, pour passer à Rs 35,80 le 4 juin et à Rs 36,90 le 31 décembre. Cette tendance se maintiendra sur la majeure partie de 2016. En 2017, la situation s’arrange, le dollar variant entre Rs 33 et Rs 35, avec la même tendance en 2018. La situation se corse en 2019. Le 10 janvier 2019, le dollar se vendait à Rs 34,84, le 10 juin à Rs 36,14, pour passer à Rs 37,10 le 30 décembre 2019, Rs 38,00 en février 2020 et pour finir l’année à Rs 40,30, le 30 décembre 2020.

Nous pouvons donc constater cette chute dès 2015, situation à placer sous le signe d’un ralentissement de notre économie, à commencer par la baisse des exportations. Malgré la perte de valeur de la roupie qui gonfle les chiffres des recettes d’exportations, reflet trompeur de la performance de ce secteur, la baisse de performance saute aux yeux. En 2015, le montant de nos exportations se chiffrait à Rs 93,3 milliards, passant à Rs 80,3 milliards en 2018, puis à Rs 78,9 milliards en 2019, pour tomber à Rs 70,2 milliards en 2020 et remonter à Rs 78 milliards en 2021, période où le dollar se vend à près de Rs 40.

Toujours dans ce contexte, entre 2012 et 2020, 131 export-oriented enterprises ont fermé leurs portes, contre 14 seulement qui ont démarré leurs activités, et cela avant 2016. En contrepartie, la note d’importation ne fait que grossir année après année, coûtant de plus en plus cher et accentuant la pression sur le consommateur. En 2015, notre note d’importation se chiffrait à Rs 168 milliards, passant à Rs 192,4 milliards en 2018, Rs 198,7 milliards en 2019, retombant à Rs 165,7 milliards en 2020 pour remonter à Rs 198 milliards en 2021, selon les chiffres disponibles sur le site de la BoM. Encore une fois, nous avons là le schéma classique d’une nation qui dépense plus que ce qu’elle ne génère en richesse. Résultat : la roupie perd de facto de la valeur.

Si nous voyons à présent les revenus touristiques, principale source de devises étrangères, nous pouvons constater qu’ils n’ont pas drastiquement augmenté d’une année à l’autre, ce qui implique que si nos arrivées touristiques étaient stables, Maurice restait cantonné à des marchés où les dépenses moyennes des touristes n’évoluaient pas. En 2017, les revenus touristiques étaient de l’ordre de Rs 60,3 milliards, passant à Rs 64 milliards en 2018, Rs 63,1 milliards en 2019, pour retomber à Rs 17,6 milliards en 2020, toujours sujets aux fluctuations sur le marché des changes.

Les investissements directs étrangers, de l’autre côté, restent très dépendants du segment immobilier, avec un flux de Rs 13,7 milliards en 2015, incluant Rs 8,5 milliards provenant de l’immobilier, Rs 22,3 milliards en 2019, dont Rs 16,2 milliards provenant de l’immobilier, Rs 14,2 milliards en 2020, incluant Rs 8,5 milliards pour l’immobilier. Si la baisse de revenus et d’investissements en devises est évidente d’année en année, en face, nous avons la charge de la dette publique qui se fait de plus en plus lourde, étant de l’ordre de 94,3 %.

Il est vrai qu’un déficit de la balance des paiements exerce une pression sur la roupie et la dépréciation est donc nécessaire pour compenser cette baisse de compétitivité. Dans ce contexte précis, la dépréciation de la monnaie n’est donc pas un choix politique délibéré en soi, mais une conséquence du ralentissement de la croissance économique Pourtant, la dépréciation de la monnaie est moins efficace aujourd’hui que par le passé, car nous ne disposons plus de la main-d’œuvre nécessaire aux activités d’exportation et notre économie s’est davantage diversifiée vers les services, d’où la nécessité de se concentrer davantage sur les gains de productivité.

En ce qui concerne la balance des paiements, il ne faut pas oublier que le gouvernement a eu recours à des emprunts afin d’augmenter les réserves de change, compensant ainsi le déficit de la balance des paiements enregistré en 2020, qui passe à Rs 21 milliards.

À présent, autre que ces facteurs, pourquoi le taux de dépréciation est-il aussi élevé? Comme susmentionné, l’impression monétaire entraînait déjà des pénuries de devises étrangères dans les banques locales. Pour preuve, de mars 2020 à décembre 2021, chaque intervention de la Banque centrale sur le marché des changes consistait à vendre des devises pour près de Rs 2 milliards, preuve s’il nous en fallait, de la précarité de la disponibilité sur le Forex. Aussi, en encourageant la dépréciation de la roupie à travers la vente des devises à un taux plus élevé, la BoM contrôle donc le taux de change, qui, en contrepartie, augmente le niveau des réserves en roupie et permet aussi à l’État de financer ses obligations budgétaires.

Cette politique de dépréciation de la roupie permet aussi de collecter davantage de recettes fiscales à travers la consommation. L’inconvénient dans tout cela, c’est que nous avons là le cocktail parfait pour alimenter le feu de l’inflation, passant à 6,8 % en glissement annuel en décembre dernier, contre 2,7 % à la même période en 2020, selon la dernière estimation de Statistics Mauritius.

Mauvaise tendance

Finalement la question se pose, deux ans depuis l’avènement du Covid-19, à qui profite cette dépréciation soutenue de la roupie ? «Entre 2020 et 2021, il est clair que c’est l’impact du Covid-19 qui a dicté cette chute de valeur de la roupie, avec le tourisme en berne, la liste noire et tout le débat sur l’impression monétaire qui a un impact comptable sur les réserves. Mais, maintenant, il y a les conséquences, dont le fort taux d’inflation. L’État a plus d’argent à travers la taxe mais tout est plus cher et décourage la consommation. Comment cela aide ? Nos importations coûtent plus cher et pour les exportations, dont le textile, la dépréciation de la roupie ne nous apporte aucun avantage compétitif car nous importons la matière première. La perte de valeur de notre monnaie ne bénéficie à aucun secteur, finalement. Pour les affaires aussi c’est une mauvaise tendance, car il y a trop d’incertitude. Les commerçants et hommes d’affaires ont besoin de visibilité pour planifier leurs achats et transactions sur le moyen et long terme, en fonction de la stabilité de la roupie. Même avec une marge de fluctuation de 10 %, cette tendance de dépréciation est trop sévère et augmente ce qu’on appelle le cost of doing business. Il est nécessaire que la roupie se stabilise maintenant», nous explique l’économiste Rajeev Hasnah.

Comment lutter contre cette tendance inflationniste ? Selon l’analyste financier, Sameer Sharma, la Banque centrale devra éponger l’excès de liquidité sur le marché. Or, la BoM n’est pas assez solide pour augmenter les taux d’intérêt et cela aurait, de toute façon, des répercussions sur la capacité de remboursement des entreprises. «Des mesures concrètes doivent être prises pour renforcer le bilan de la BoM à la suite de l’important transfert à l’État et pour couvrir les coûts d’une politique monétaire efficace.»

Il nous faut aussi aborder une autre de nos faiblesses : la baisse de valeur de notre Produit intérieur brut (PIB) depuis le début de la crise Covid-19, alors que la dette augmente. «Le jeu est faussé car nous regardons le taux du PIB en roupie, ce qui peut donner une illusion de bonne performance économique. À titre d’exemple, admettons que le montant de notre PIB en roupie en 2022 s’élève au taux affiché en 2019, cela ne veut en aucun cas dire que nous avons pu générer une croissance substantielle. Compte tenu de la dépréciation de la roupie, il nous faut avoir un PIB bien plus élevé que le montant de 2019 pour être dans les faits au niveau de la valeur réelle de notre PIB de 2019. Maintenant, la dépréciation durable de la roupie est un fait, ce qu’il nous faut faire c’est voir les solutions», dit, pour sa part, l’économiste Kevin Teeroovengadum. Selon lui, il n’existe pas de solution magique pour que la dépréciation de la roupie s’arrête par enchantement. «Il faut mettre en place tout un arsenal de solutions, à commencer par se concentrer sur la production locale, avec l’aide des nouvelles technologies, en plus de réduire nos dépenses d’importation, nous pourrons générer de l’emploi et donc de la valeur économique. Il nous faut trouver une solution pour employer plus de Mauriciens sur les chantiers pour tous les projets d’infrastructures, cet argent restera dans le pays au lieu d’aller à l’étranger. Pour l’investissement, il nous faut éliminer cette bureaucratie et accélérer les projets de digitalisation de la fonction publique. Pour les projets, il y a bien trop d’effets d’annonce et rien de concret. Nous avons plein de projets, dont développer la silver economy, l’économie bleue et verte. Commençons par attirer le maximum d’investisseurs dans ces créneaux. L’énergie renouvelable réduira notre dépendance à l’importation de carburants et l’économie bleue est un secteur d’avenir qui attire bien des convoitises.» L’économiste ajoute qu’il nous faut revoir notre stratégie pour le tourisme afin d’attirer davantage de qualité que de quantité. Un autre créneau lié au tourisme, c’est l’éducation. Maurice pourrait former des Africains dans l’hôtellerie, ce qui reste un apport de devises dans le pays. «Pour les services financiers, il faut se diversifier, créer l’environnement propice pour que des banques étrangères, surtout les banques africaines, s’implantent ici. Cela s’inscrira dans notre optique de faire le pont entre l’Afrique et l’Asie, nous devons pouvoir attirer les crypto traders qui peuvent travailler à distance dans notre île. Il faut progresser et monter dans la chaîne de valeur.»

Finalement, il est clair que cette politique de dépréciation de la roupie n’est à l’avantage de personne. Des actions concrètes doivent être prises séance tenante, car outre le long terme, il est primordial de penser à demain, car Moody’s nous attend au tournant.

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