Lindsay Rivière: «Je ne veux pas que le milieu Blanc se sente mal à l'aise à cause des ancêtres»

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Lindsay Rivière, journaliste et auteur. 

Lindsay Rivière, journaliste et auteur. 

Lindsay Rivière revient en détail sur un siècle de frustrations des gens de couleur, ces citoyens «suspendus entre deux mondes». Son nouvel ouvrage, «Redevenir l’Isle de France ? Un récit politique», sort chez Pamplemousses Éditions le 1er décembre. Incursion dans La «folle aventure» de la rétrocession de l’île Maurice à la France (1913-1921). Et l’utopie que l’Angleterre rende un jour la colonie qu’était Maurice à la France.

Les livres d’histoire ont tendance à passer rapidement sur l’histoire des gens de couleur. C’est vous qui le dites. Est-ce à cause des préjugés racistes qui y sont associés ?
Un peu. Je ne veux pas être désagréable, mais il y a beaucoup de gens qui n’ont pas intérêt à ce que l’on parle des mentalités de l’époque. Je suis très décontracté vis-à-vis de tout cela. Un peuple doit assumer son histoire, sans amertume, sans esprit de vengeance, sans souci d’embarrasser les uns et les autres. Nous sommes le produit de notre passé.

Cent ans plus tard, certaines postures peuvent encore embarrasser ?
Je ne le crois pas. Le milieu franco-mauricien est aujourd’hui beaucoup plus ouvert. Dans ce livre, vous voyez qu’ils défendent leurs intérêts économiques. Comme l’a dit Catherine Boudet (NdlR, ancienne journaliste, docteure en science politiques, aujourd’hui directrice de communication de l’Information and Communications Technologies Authority), c’est eux le «peuple fondateur». Forcément, ils se prennent pour les propriétaires. En même temps, ils sont assez nationalistes, alors que les Créoles apparaissent comme réfractaires à la montée indo-mauricienne.

Des indo-mauriciens – c’est comme cela que vous les appelez dans le livre – qui disent que si un jour Maurice redevient française, ils préféreraient être rattachés à l’Inde.
Comme vous le voyez, tout cela touche à beaucoup de «boubous».

Vous décrivez les gens de couleur du début du XXe siècle comme étant à la fois victimes de discriminations des Anglais et des franco-mauriciens et discriminant envers les indo-mauriciens.
Les Israéliens, les juifs ont été persécutés et ils persécutent les Palestiniens. Dans le contexte de l’époque, ce qui gêne les gens de couleur c’est la discrimination d’une Angleterre «hautaine et méprisante» et une oligarchie sucrière «accapareuse et jouisseuse». Il y a une exclusion sociale parce que les franco-mauriciens refusent l’assimilation avec les gens de couleur, en une seule communauté. Alors qu’ils sont souvent de même culture et religion. Ce sont des intellectuels, qui fréquentent le collège Royal. Mais pendant presque un demi-siècle, les Créoles n’ont pas de représentation politique.

Ils ne dépassent pas le niveau de cadre intermédiaire
Et pas seulement dans la fonction publique. À l’armée aussi.

Vous évoquez la discrimination raciale au moment de la Première Guerre Mondiale.
Mon père, Marc Rivière, a dirigé le Mauritius Ex-Services Trust Fund (NdlR, qui s’occupe des anciens combattants). Il a fallu que Raoul Rivet (NdlR, journaliste, maire, député) fasse un grand tapage pour que l’on nomme quelques officiers créoles. Autrement les majors, c’était que des franco-mauriciens. Papa, sir Harold Walter, Georges-André Decotter ont été nommés lieutenants, qui est le plus rang atteint par les gens de couleurs. D’autre part, il y a la montée des Indo-mauriciens. Cela va rester jusqu’aux années 1960.

Jusqu’à l’émigration massive vers l’Australie avant l’indépendance ?
Elle n’y est pas étrangère.

Y a-t-il toujours des relents de cette rancœur ?
Cela s’est bien atténué. Je suis un grand partisan du métissage. C’est une grande richesse. Je ne veux pas que le milieu Blanc se sente mal à l’aise à cause de certaines attitudes des ancêtres.

Tous les Créoles de l’époque ne sont pas pro-français, pas du tout. Les fonctionnaires: magistrats, juges, l’intelligentsia, les professeurs du collège Royal ont profité du système.

Votre livre est une étude des métis qui ne sont bien nulle part ?
Quelque part, oui. Il faut scinder en deux les gens de couleur (NdlR, à l’époque entre 30 000 à 40 000 selon le livre). Il y a la haute bourgeoisie créole, dont Eugène Laurent, sir Virgil Naz font partie. Ce sont de grands capitalistes. Ensuite, il y a la petite bourgeoisie créole qui fréquente le cercle de Beau-Bassin, le Racing, le Port-Louis Tennis Club, etc. J’ai vécu tout ça dans ma chair. Toute ma famille est partie pour l’Australie.

Vous n’avez pas voulu partir ?
Non. À ce moment-là, je suis à l’express. Nous sommes en 1966-1967.

Écrire sur ce que l’on a «vécu dans sa chair» donne un supplément de légitimité ?
Je n’ai pas réfléchi à tout ça. J’ai une sensibilité qui comprend cet héritage. Je ne suis pas un historien au sens traditionnel du terme. Je n’ai pas cette prétention. Je suis un journaliste. On dit des journalistes qu’ils sont des historiens du quotidien. Je ne suis pas dans le roman. Je lis utile, j’écris utile, sans grande prétention littéraire.

Ce livre coïncide avec les 100 ans des élections de 1921. Qu’est-ce que les élections d’il y a un siècle ont à nous apprendre ?
On a tendance à banaliser la rétrocession. Ce livre couvre une période (1913-1921) assez peu documentée de l’histoire mauricienne. Il y a un pouvoir colonial très fort. Une prédominance économique et politique de l’oligarchie sucrière. Il y a aussi la lente progression du milieu indo-mauricien malgré le fait qu’il soit déjà majoritaire dans le pays. Tous ces grands événements préfigurent ce qui va suivre.

Après les élections de 1921, on verra la montée d’une nouvelle génération de politiciens: Maurice Curé, Raoul Rivet, Edgard Laurent, Roger Pezzani etc. On verra aussi la création de l’Union Mauricienne qui deviendra le Parti Mauricien des années 1950. Il y a la lutte pour la révision constitutionnelle, la lutte pour le suffrage universel à Maurice alors qu’il est déjà en vigueur en Angleterre, en Russie.

Ne vote pas qui veut.
Seulement 6 100 personnes sont enregistrées comme électeurs sur une population de 380 000, ce qui renforce le contrôle sur la vie politique et économique (NdlR, pour être électeur au début du XXe siècle à Maurice, il faut être propriétaire de biens immobiliers valant Rs 3000 ou avoir un salaire annuel de Rs 600 ou un revenu mensuel de Rs 50).

Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt ?
Je suis jeune journaliste au Mauricien à partir de 1974. J’ai 24 ans, on me nomme rédacteur en chef, je succède à André Masson. C’est surtout parce qu’André Masson s’exile en Afrique du Sud, sous la pression des politiciens.

Vous rappelez que deux députés siègent alors au conseil d’administration du «Mauricien», Emile Sauzier qui le préside et sir Henry Leclézio qui en est membre.
Le Mauricien est d’abord le journal d’Eugène Henry. Un journal de droite. En tant que rédacteur en chef, je me dis que je dois m’imprégner de ce que Le Mauricien a été. J’ai gardé toutes les traditions. Le Mauricien était un peu un salon où l’on cause. Tous les jours défilaient des gens de lettres sous Raoul Rivet, Marcel Cabon, André Masson. Le Mauricien avait une politique d’ouverture que j’ai continué. Je recevais Malcolm de Chazal, André Legallant, Madeleine Mamet. Il y avait toujours une tasse de thé pour eux. Je voulais que le journal reste celui de tous ces grands hommes.

Mais c’était très inégal. Vous savez, discuter avec Malcolm de Chazal à 24 ans… Pour m’imprégner de tout cela, je suis allé dans les archives du Mauricien.

Avant qu’elles ne brûlent…
Avant qu’elles ne brûlent (NdlR, le journal perd ses archives dans l’incendie du 8 janvier 1978. Incendie qui donna lieu à l’affaire Sheik-Hossen). J’ai lu autant que j’ai pu, à partir des numéros de 1908. Je tombe sur la rétrocession, ce fameux débat d’Eugène Henry. Je trouve tout ça passionnant.

Ce que le préfacier de votre ouvrage, Jean Claude de l’Estrac appelle une «chimère».
C’en était une.

Le lecteur rencontre aussi une foule de Laurent dans le livre.
C’est la grande famille politique créole, avant les Duval. Edouard Laurent a grandi à La Réunion. Il y a Eugène père et fils, sir Edgard, le frère d’Edgar qui s’appelle Rodolphe. Leur relève sera assurée par Raoul Rivet puis par Gaëtan Duval.

Le rêve de la rétrocession, c’est qu’en redevenant français, ils auront des droits civiques. Que la France, «bien veillante» comme ils disent, va les prendre comme des enfants adoptifs. C’est un peu naïf. Il y a le côté pratique et le côté sentimental apporté par Léoville L’Homme, le plus grand poète de l’époque.

Cela donne un projet totalement utopique de fusion de Maurice, La Réunion et Madagascar dans une grande colonie française de l’océan Indien. Le calcul c’est qu’avec les millions de Malgaches, le demi-million de Mauriciens et le demi-million de Réunionnais, l’élément hindou sera noyé. Le mouvement est structuré, le groupe ira aux élections. Il aurait probablement fait un meilleur score en 1921 sans la menace du gouverneur de déclarer «traître à l’Angleterre» tous ceux qui proposeront le retour à la France. C’est le turning point. Les gens ont peur. Et les intérêts économiques des francomauriciens sont clairement avec les Britanniques.

La comparaison entre ce que les barons sucriers gagnent lors d’une bonne coupe et le Budget de la colonie est frappante.
Le Budget de la colonie au début du XXe siècle est de Rs 15 millions. Une bonne coupe rapporte aux sucriers Rs 250 millions, à l’époque où une roupie était une roupie. C’est ce qui explique la centralisation. Ils achètent les petites propriétés qui appartiennent aux Indiens et aux gens de couleur. C’est aussi ce qui explique des quartiers comme Floréal. Cette revendication de rétrocession n’est pas aussi banale qu’on veut le faire croire.

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