Sudhir Sesungkur: «Nous sommes devenus esclaves des GAFI, UE, OCDE!»

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Sudhir Sesungkur, ancien ministre des Services financiers.

  Sudhir Sesungkur, ancien ministre des Services financiers.  

Combien de pays sont sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) ?
Sur 193 pays, 25 étaient sur la liste grise. Maurice et le Botswana ont pu la quitter lors de la session plénière d’octobre. Des juridictions comme les îles Caïman, Malte, le Pakistan, le Sénégal, l’Ouganda, et le Zimbabwe demeurent sous surveillance. Au total donc, il ne reste que 23 juridictions sur 193. Je me demande toutefois pourquoi des pays comme Dubaï, le Luxembourg et Singapour n’y figurent pas, vu l’opacité qui y règne, comme souligné par Tax Justice Network.

Le GAFI s’est-il montré partial ?
Il y a certainement une politique de deux poids, deux mesures dans l’approche de ces institutions, qui imposent finalement plus de bureaucraties qu’autre chose. Exemple : les 27 pages du formulaire qu’il faut remplir avant l’ouverture d’un compte bancaire. C’est la raison pour laquelle je me pose la question: cette inclusion sur la liste grise n’a-t-elle pas été décidée délibérément pour mettre un frein à l’expansion de ce secteur à Maurice ? L’inclusion de Maurice sur une watch list n’était strictement pas nécessaire dès le départ. Malheureusement, nous sommes devenus les esclaves des institutions internationales, à l’instar du GAFI, de l’Union européenne (UE) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui ne jouent pas franc-jeu tout le temps. Elles changent les règles selon une dynamique qui leur est propre et ne donnent pas suffisamment de temps à certains pays de s’adapter. Dans le cas de Maurice, le GAFI n’avait pas d’autre choix que de nous libérer de cette liste car cela risquait fort d’entacher sa crédibilité aussi bien que son impartialité.

Vingt-trois pays seulement sur 193. Est-il donc plus difficile d’entrer que de sortir de cette liste ?
Vu les chiffres, il semble qu’il faut vraiment être négligent pour figurer sur cette liste. De plus, il ne faut surtout pas se leurrer car il y aura de nouveaux contrôles à l’avenir. Dès maintenant, il nous faut instaurer une culture de rigueur et de zéro tolérance d’activités illicites dans l’ensemble de notre système financier.

Le Premier ministre (PM) exprime sa satisfaction et dit avoir personnellement présidé le comité de supervision. Trouvez-vous normal que le gouvernement jubile de la sortie de Maurice après avoir été responsable de l’entrée de notre pays sur cette même liste ?
Pravind Jugnauth peut dire ce qu’il veut mais personne ne va croire que toutes ces réformes qui ont permis que notre pays soit conforme à la quasi-totalité des recommandations (39/40) ont été accomplies pendant ces 12 derniers mois, dans un contexte de pandémie. Le dossier du GAFI avait été quelque peu négligé à la suite de mon départ comme ministre. Notre inclusion sur la liste grise relevait surtout d’une technicalité. La déclaration du PM que la sortie de Maurice de cette liste est due au fait que «nous avons démontré au GAFI notre engagement…» témoigne d’une connaissance limitée du dossier. Il a l’habitude de s’approprier le dur labeur de ses ministres. Personne ne parle de Seeruttun ! Le PM s’est approprié le trophée en faisant une déclaration à la MBC le soir même de l’annonce du GAFI. Alors que nous savons tous qu’en fait, ce sont les institutions évoluant sous le Prime Minister’s Office qui constituent le maillon faible du système, avec l’Independent Commission against Corruption (ICAC), la Financial Intelligence Unit (FIU), la police, etc.

Expliquez-vous …
Malgré tout ce que peut dire Navin Beekarry ou le PM, tout le monde sait ce qu’est l’ICAC! C’est elle et la police qui sont responsables de notre placement sur la liste grise.

Qu’avons-nous perdu pendant cette année ? Est-ce irréversible ?
On aurait pu nous épargner ce souci. Nous connaissons tous l’importance des services financiers pour notre économie et leur contribution en devises étrangères. Beaucoup de dégâts ont été occasionnés par notre inclusion dans la catégorie des pays à haut risque de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme du GAFI. La réputation de notre centre financier a été ternie et il y a eu une érosion de confiance. Notre centre financier a souffert de cette décision quelque peu injuste de la part du GAFI. L’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG) savait déjà que nous étions engagés dans un vaste programme de réformes à partir de 2017, alors que j’assumais les responsabilités ministérielles relatives aux services financiers et il était clair qu’une fois le processus de réformes enclenché, cela allait prendre un certain temps.

Au cours des derniers mois, beaucoup d’investisseurs ont quitté le pays et nos concurrents comme Singapour, Dubaï, le Rwanda, etc. en ont profité. Tout cela en raison de la mauvaise gestion de ce dossier. J’ai toujours défendu les intérêts de mon pays, que ce soit vis-à-vis du GAFI, de l’UE ou même de l’OCDE. Nous avions également fait enlever Maurice de la liste des uncooperative tax jusrisdictions de l’OCDE.

On parle peu d’un homme, très discret, Guillaume Ollivry, qui a beaucoup travaillé sur le dossier de sortie des listes noire et grise en passant des heures interminables à son bureau à la FIU. Pourquoi l’a-t-on éclipsé et pourquoi est-il parti d’après vous ?
Je peux me sentir chanceux d’avoir eu l’appui de brillants professionnels qui ont fait que, pendant que j’occupais le portefeuille des services financiers, Maurice n’avait pas de souci à se faire. Parmi ceux-là se trouvait Guillaume Olivry. Je connais les raisons de son départ mais je n’en dirai pas plus pour le moment.

Le ministère a été dépouillé de ses meilleurs éléments et l’équipe que j’avais mise en place a été démantelée. Il y a eu beaucoup d’ingérence politique et ils ont préféré partir. Cela nous a mis dans une posture où il a fallu galérer dur pour sortir de cette liste. Malheureusement Lakwizinn a infiltré tous les coins et recoins de l’administration. C’est le règne de la médiocratie… Attendons-nous à d’autres secousses à l’avenir.

La sortie de la liste noire de l’UE est-elle automatique ? Et celle des pays à risque du Royaume Uni ?
Si on suit le raisonnement ayant motivé l’inclusion de Maurice sur la liste noire au niveau de l’UE, je pense que la sortie de cette liste ne devrait être qu’une formalité. Cependant, je reste prudently optimistic.

Quelle est cette 40e exigence que Maurice n’a pas encore honorée ?
Il s’agit de la recommandation 15 concernant les actifs virtuels. La réglementation des activités financières digitales utilisant les technologies telles que la cryptomonnaie doit être complétée. Nous ne sommes que partiellement conformes. Mais les choses évoluent dans la bonne direction avec une ébauche de projet de loi qui circule.

Quelles sont les leçons qu’on doit tirer ?
J’avais présenté un plan directeur avec les grands axes du développement futur de notre centre financier à l’horizon 2030. L’un des piliers de ce blueprint est de préserver la bonne réputation de notre centre financier à tout prix. Dans le domaine de la finance, la réputation et la crédibilité sont des attraits cruciaux et incontournables. Les régulateurs locaux tels que la Banque centrale, la Financial Services Commission (FSC), l’ICAC, l’Integrity Reporting Services Agency ou la FIU et la police ont d’énormes responsabilités pour éviter une répétition de 2020. J’ai vu récemment la publication par la FSC d’un appel d’offres pour des services de médias. C’est un faux pas de la FSC qui veut être régulateur et en même temps promoteur de notre centre financier.

Sinon, je reste optimiste pour l’avenir de notre centre financier, même si je nourris toujours des appréhensions que nous n’y placions guère des personnes ayant les compétences et la rigueur professionnelles nécessaires, des membres de Lakwizinn, pour nous permettre de réaliser notre rêve de devenir un centre financier international aussi important que Singapour!

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