Air Mauritius: Perte de Rs 3,4 milliards pour la vente des A319 et A340 bradés

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Sattar Hajee Abdoula et Arvindsingh Gokhool, les deux administrateurs de MK, seront face aux créanciers aujourd’hui.

Sattar Hajee Abdoula et Arvindsingh Gokhool, les deux administrateurs de MK, seront face aux créanciers aujourd’hui.

«On a vendu les avions pou dipin diber», a clamé Xavier-Luc Duval samedi, lors de la conférence de presse de la plateforme l’Espoir. Paul Bérenger a donné les chiffres: Rs 300 millions pour deux A319, et Rs 17 millions pour les deux A340 d’Air Mauritius (MK) ! Vendus aux marchands de «vieille ferraille» et payés «tigit tigit» en deux ans, a-t-il persiflé.

Euros et dollars

Selon nos calculs, les deux A319 ont été en fait vendus à Rs 258 millions et non Rs 300 millions et les deux A340 ont été liquidés pour Rs 15 millions et non Rs 17 millions, ces deux ventes ayant été faites en dollars et non en euros. Quelle était leur book value lorsque les administrateurs ont pris en main la compagnie en avril 2020 ? D’après leur propre rapport et suivant l’évaluation effectuée par Sattar Hajee Abdoula lui-même avant la mise sous administration, les deux A319 valaient en euros (pas USD) 26,6 millions, soit Rs 1,356 milliard (au taux de Rs 51 cité dans le rapport). Les deux A340, eux, valaient, toujours en euros, 46,930 millions soit Rs 2,393 milliards. En tout donc, ces quatre avions valaient Rs 3,749 milliards. Et on les a vendus pour Rs 317 millions. Perte : Rs 3,432 milliards!

«Le timing n’était pas bon, pendant que les frontières étaient fermées», s’est écrié le leader mauve, samedi. Ce qui fait dire à un ancien directeur de MK : «Pourquoi avoir vendu au prix soldé pendant la fermeture des frontières partout dans le monde ? Pourquoi n’avoir pas pris l’argent du gouvernement plutôt pour combler les trous en attendant que les avions et leur prix reprennent de la hauteur ?» Il ajoute, non sans ironie : «Je suis sûr que des acheteurs mauriciens auraient payé plus, si ce n’est que pour utiliser la carlingue – sans les moteurs qui valent beaucoup - comme hôtels ou restaurants. Si les Mauriciens ne peuvent partir en voyage, on aurait pu leur fournir la sensation !»

A-t-on vendu ces avions sans prendre en compte l’intérêt de la compagnie ni du pays ? «Pou ena pou al dan kaso pou sa», promet Paul Bérenger. S’il y a change- ment de gouvernement, bien sûr. L’allusion est claire : il y aurait eu maldonnes.

Enquête sur l’administration

L’autre grosse interrogation exprimée par Xavier Duval (le leader de l’opposition est expert-comp- table) concerne le déficit d’Air Mauritius. «Comment se fait-il qu’en avril 2020, le déficit de MK, qui était de Rs 2,5 milliards soit passé à Rs 9,5 milliards ? Cela, alors que les banques auraient consenti à 65 % de réduction des dettes envers elles, les compagnies de leasing 35 % et les fournisseurs en carburant 40 % ?» Il souligne également les «économies» réalisées, selon le rapport des administrateurs, sur d’autres coûts (NdlR, Rs 5,2 milliards en tout). Le leader de l’opposition promet une enquête complète sur l’administration effectuée par Sattar Hajee Abdoula et Arvindsingh Gokhool.

Un autre expert-comptable, spécialisé dans les procédures d’insolvabilité, que nous avons contacté, reconnaît que devant de telles anomalies dans les chiffres, il est peut-être nécessaire de nous assurer de ces réductions de dettes consenties par les créanciers. Mais «la confidentialité veut qu’un créancier ne puisse connaître la baisse consentie à un autre créancier». Cette confidentialité pourrait-elle être utilisée à mauvais escient ? avons-nous demandé. «En signant ce rapport, les administrateurs reconnaissent, par exemple, que les compagnies de leasing ont accepté un haircut de 35 %.Si tel n’est pas le cas, ce serait un faux en écriture.»

Actionnaire contre créanciers

Qui devrait s’en soucier à part les créanciers ? Les actionnaires, bien sûr. Il faut savoir que les «négociations» qui ont eu lieu avant la watershed meeting ont décidé combien les créanciers seront payés. Plus ils le sont, plus les actionnaires devront mettre la main à la poche. Or, il se trouve que c’est l’actionnaire principal, le gouvernement, c’est-à-dire le peuple, qui va donner Rs 12,5 milliards (Rs 9,5 milliards pour rembourser les créanciers à condition qu’ils acceptent le Deed of Company Arrangement suivies de Rs 2,5 milliards). Somme astronomique. Et qui décide pour cet actionnaire généreux ? Le gouvernement, celui-là même qui a nommé les administrateurs. Contacté, un deuxième expert-comptable nous fait savoir que c’est peut-être la première fois qu’une compagnie d’État est sous administration. L’actionnaire principal, c’est-à-dire, le gouvernement, comptera-t-il l’argent du contribuable aussi scrupuleusement qu’un actionnaire privé ? lui avons-nous demandé «That is the question !» sera la réponse de notre interlocuteur. Y a-t-il confidentialité sur l’argent du contribuable ? «Demandez à la Mauritius Investment Corporation…»

Frais d’administration de Rs 47 M ou Rs 158 M ?

Roshi Bhadain s’est demandé si, aux rémunérations de Rs 47 millions réclamées par les administrateurs, il ne faut pas ajouter les Rs 111 millions citées dans leur rapport comme «legal and professional fees» ou, du moins, une partie. «La transparence exige que l’on nous dise qui a reçu ces Rs 111 M.»

Nos interlocuteurs experts-comptables se posent aussi la question de ces sommes exorbitantes additionnelles. Malgré ces frais élevés, a ajouté le leader de Reform Party, les administrateurs de MK ne se sont même pas assurés que les chiffres donnés par Air Mauritius en avril 2020 soient exacts. En effet, on peut lire cet aveu des administrateurs à la page 13 du rapport. Alors que selon Bhadain, la loi exige que les administrateurs le fassent.

Les milliards du contribuable

La vente des avions à prix soldé, les dettes qui ont été multipliées par quatre et les frais d’administration officiels et «cachés» font les leaders de l’Espoir se demander si les administrateurs n’ont pas été trop généreux avec l’argent qui ne leur appartient pas, surtout avec les Rs 12,5 milliards attendues (plus Rs 300 millions déjà dues) des contribuables. Avec seulement six gros-porteurs maintenant, Air Mauritius pourra-t-elle profiter de la réouverture des frontières ? Pourra-t-elle aider à la reprise du tourisme ? Il semble que les autorités n’y aient pas pensé puisqu’elles ont déjà accordé des droits d’atterrissage généreux à des compagnies étrangères.

«Throwing good money after bad money»

Pour rappel, en juin 2019, Air Mauritius avait obtenu Rs 405 millions d’actions d’Airports of Mauritius Ltd (AML) détenues dans Mauritius Duty Free Paradise (MDFP) avec, en retour, des dividendes assurés, MDFP étant profitable à cette époque. Comment MK a-t-elle payé ces actions ? Par ses propres actions, qui ne valaient et ne valent pas grand-chose. Selon un hebdomadaire, voilà que MK veut maintenant revendre ses titres à MDFP. Pour un prix soldé de Rs 12 l’action alors qu’elle l’avait acquise au prix de Rs 15. Toujours dans le souci de renflouer MK et détrousser AML, en juin 2019, Rs 500 millions d’actions supplémentaires de la même MK avaient été vendues à AML, qui a payé cash Air Mauritius. Ce n’était pas tout. Air Mauritius avait aussi vendu à AML 111 millions d’actions qu’elle détenait dans l’hôtel Cotton Bay et s’était fait payer cash, bien sûr. Ce «dépouillement d’AML» n’avait à l’époque provoqué des réactions de pas grand monde, sauf celle de Narendranath Gopee et Roshi Bhadain. Ces transactions de 2019 et celles annoncées dans le rapport des administrateurs ont fait dire, samedi, à Roshi Bhadain que l’on est en train de «throw good money after bad money and bad people».

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