Tragiques leçons indiennes

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Alors que notre pays entame aujourd’hui son deuxième déconfinement, il importe qu’on reste prudents et qu’on évite de jubiler. Tirons, en revanche, des enseignements de la tragédie humaine qui se joue en Inde. Précisément parce que ceux qui dirigent notre pays s’inspirent et dépendent beaucoup de la gouvernance prônée par Narendra Modi.

Devant l’effondrement des services hospitaliers, la majorité des éditorialistes indiens parlent de plus en plus de la défaillance du gouvernement central. Ils mettent en relief la terrible réalité du terrain à la suffisance des discours politiques du régime Modi, qui se croyait à l’abri de cette deuxième vague, et qui a surtout vanté la production de vaccins pour le marché d’exportation et pour son agenda diplomatique, en négligeant ses propres et vastes besoins. Même si l’heure n’est pas aux critiques, car il y a avant tout des vies à sauver et des deuils à respecter, l’on ne peut faire abstraction de la mauvaise gouvernance et des fausses croyances qui ont engendré ce triste état des choses.

En Inde, les critiques se cristallisent autour de la gestion de l’oxygène, des vaccins, des respirateurs. La panique qui s’est installée est due au fait que cette gestion de ces ressources stratégiques n’est pas intégrée. Ce qui devient alors problématique pour un pays aussi vaste que l’Inde et une population nombreuse de 1,3 milliard d’âmes. La politique de Modi qui était d’encourager les États à «compete against one another» montre aujourd’hui ses limites. Le gouvernement central avait tendance à attiser les tensions entre les États. Or, aujourd’hui, l’empathie semble être la voie du salut. Elle est une valeur qu’il faut aujourd’hui relancer dans un pays, où tout se monnaye, d’une dose de vaccin à quelques bouteilles d’oxygène. Au marché noir.

Autre défaillance du système indien, comme relevée à juste titre par nos confrères : le principe selon lequel les fabricants de vaccins, comme le Serum Insitute of India (qui fabrique l’AstraZaneca, sous le nom de Covishield) et Bharat Biotech (qui fabrique le Coxavin), pratiquent des prix différenciés, selon les bénéficiaires. Si vous êtes un «ami» de l’Inde, vous pouvez même obtenir des doses en cadeau, avant de pouvoir négocier une cargaison à un prix préférentiel, dépendant de vos contacts et de votre importance géostratégique. Ainsi la presse indienne rapporte qu’«une dose de Covaxin destinée au gouvernement central est vendue à 150 roupies contre 600 roupies pour les gouvernements des États et 1 200 roupies pour des particuliers prêts à payer pour être vaccinés dans des cliniques.»

Ce système inégal a volé en éclats quand le nombre de cas a explosé en Inde. Modi a alors précipitamment suspendu toutes les exportations, plongeant ses partenaires étrangers dans un terrible désarroi – dont les Mauriciens; du coup, on ne sait plus quand et si on atteindra l’immunité collective, qui est la clé de voûte pour la réouverture des frontières.Vaksinasion Sel Solision, chantait alors Steve Obeegadoo ! Un refrain qu’on n’entend plus.

Les fausses notes s’enchaînent aussi par rapport aux usines de production de Medical Oxygen, qui veulent se constituer un stock qu’elles pensent pouvoir revendre à prix d’or. Alors que New Delhi manque cruellement d’oxygène, d’autres États refusent de partager le précieux gaz pour sauver des vies, à cause des tensions politiques ou ethniques. Les notions de solidarité sont devenues une denrée rare, voire inexistante. Pour un pays qui se targue d’être «la pharmacie du monde», qui ambitionnait de mener une «diplomatie du vaccin», au cœur même du programme COVAX de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Inde est devenue LA cause humanitaire à défendre ces jours-ci. Il n’y a plus de place pour l’ego ou le prestige international. L’Inde dépend aujourd’hui de l’aide internationale pour faire respirer ses fils et ses filles. Ceux qui ont de l’argent fuient le pays alors que d’autres s’enferment dans leurs villas de luxe, de peur de choper le virus ou l’un de ses variants.

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Dans cette situation de crise sanitaire, triste est de constater que la volonté de contrôler l’information devient plus que jamais une priorité du gouvernement. Plusieurs voix s’élèvent contre la censure des citoyens sur les réseaux sociaux et des critiques venues de l’opposition et des scientifiques – qui réclament plus de transparence sur les chiffres. Mais heureusement qu’une bonne partie de la presse indienne ne se laisse ni acheter ni intimider, alors que l’Inde s’enlise parmi les pays en voie d’autocratisation – comme Maurice du reste – selon le V-Dem Report, qui qualifie l’Inde de Modi d’«electoral autocracy».Ces tendances autocratiques, dignes de Jair Bolsonaro au Brésil,sont vérifiées sur le terrain, notamment dans l’Uttar Pradesh, où le chef du gouvernement BJP, Yogi Adityanath (qui était, en novembre 2017, l’invité d’honneur des célébrations marquant le 183e anniversaire de l’arrivée des travailleurs engagés à Maurice), mènerait une campagne d’intimidation en envoyant la police dans les hôpitaux qui déclarent être en manque d’oxygène. Selon plusieurs experts, cette volonté de verrouiller l’information serait la marque de fabrique de Modi et du BJP, «développée depuis leur arrivée au pouvoir en 2014».

Aujourd’hui, le gouvernement indien ne peut plus cacher la triste vérité. On n’ira pas aussi loin que le Financial Times qui parle ni plus ni moins de «The unmaking of India», mais il est manifeste que les discours triomphalistes, selon lesquels on avait vaincu le Covid-19, ont cessé. Les autorités se doivent aujourd’hui de reconnaître ses erreurs; comme l’organisation des campagnes électorales dans l’État du Bengale occidental et le maintien du pèlerinage de la Kumbh Mela (qui a rassemblé plus d’un million de fidèles). De même les Indiens ont fait appel à Facebook et à Twitter pour que leurs posts critiques, dont le fameux #ResignModi, ne soient pas censurés, même si le gouvernement indien fait pression… C’est dire à quel point la crise sanitaire indienne débouche sur des enjeux démocratiques, qui sont au cœur même de la gouvernance et du fonctionnement de ce qui était jadis la plus grande démocratie du monde… À nous d’en tirer les leçons !

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Au moment où la solidarité internationale s’organise pour sortir l’Inde de cet enfer, c’est dommage que les Mauriciens donnent l’impression de rester à l’écart. Pourtant Mother India a toujours tendu une main, intéressée ou pas, vers nous. C’est à notre tour aujourd’hui d’aider l’Inde. Comme nous n’avons pas trop d’argent et que les rassemblements religieux sont interdits, peut-être pourrions-nous leur envoyer notre trio national, Drs Gaud-Joomaye-Jagutpal…

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