Sans passeport mauricien: l’artiste-peintre Kelly Wayne est condamnée à être apatride

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Kelly Wayne, avec qui nous communiquons par mél, a l’impression d’être comme le serpent, qui se mord la queue, c’est-à-dire être condamnée à rester dans un cycle sans fin. Cette artiste peintre originaire de Vacoas, qui excelle dans les tableaux en trompe-l’oeil, s’est installée en France pour mieux promouvoir son art. Elle quitte Maurice avec son passeport mauricien émis en 2010 sous son identité biologique masculine. Au départ, elle jette l’ancre à Paris, plus précisément dans le quatrième arrondissement, et en attendant de se faire connaître comme artiste, elle gagne sa vie en étant mannequin et hôtesse d’accueil dans les showrooms. 

Kelly Wayne profite de ce qu’elle soit en France pour réaliser le rêve de sa vie, à savoir parachever sa transformation totale par une intervention chirurgicale pratiquée à l’hôpital St Louis en avril 2012. «Mon opération était le but ultime de ma vie et j’ai bossé dur pour avoir suffisamment d’argent et la réaliser», dit-elle. 

Les gens dits normaux ne savent pas à quel point souffrent les personnes nées dans un corps ne correspondant pas à leur identité. Elle l’explique. «Depuis ma tendre enfance, je sais que j’étais née dans le mauvais corps. Je me suis toujours sentie femme et pour moi, c’était normal d’aller au bout de ma transformation.» 

Kelly Wayne est consciente que de nombreuses personnes jettent la pierre aux personnes transgenres et aux trans. «Plusieurs personnes ne comprennent pas comment on peut être née dans le mauvais corps. Malheureusement, je n’ai pas de réponse pour elles. La seule chose que je peux vous dire c’est que les gens comme moi n’ont pas le choix. Ils naissent ainsi et nous essayons de vivre du mieux que nous pouvons. Vivre dans le mauvais corps est chaque jour une souffrance. On a l’impression d’être prisonnier de son corps et on se déteste tellement que l’on pense souvent au suicide tant ce mal-être est perpétuellement angoissant.» 

La jeune femme confie d’ailleurs avoir essayé d’attenter à sa vie. «Oui, j’ai essayé d’en finir avec la vie et pas qu’une fois. Mais je suis encore là. Je n’ai rien contre les religions ni contre les hommes religieux mais parfois, il vaudrait mieux que les gens écoutent plutôt leur coeur.» Sa souffrance la plus insoutenable a été la non-acceptation initiale de sa réalité par sa famille. «Depuis, les choses se sont arrangées entre ma famille et moi. Elle m’accepte pleinement et tout va pour le mieux. L’amour d’une famille soudée vous rend plus fort.» Son acclimatation en France a été assez dure car l’administration française peut être compliquée pour les étrangers. Mais Kelly Wayne ne baisse pas les bras et lutte pour faire son bonhomme de chemin. Elle peint des tableaux en trompe-l’oeil pour des particuliers à travers la France. De Paris, elle va s’installer à Alençon en 2014 et exerce comme barmaid dans une boîte de nuit afin de pouvoir continuer à exercer son art et peindre en journée au cours des week-ends. 

Elle déménage quatre ans plus tard pour poser ses valises dans la ville de Mans. Le soir, elle travaille comme barmaid dans un hôtel pour financer et monter sa première exposition. Kelly Wayne finit par se faire remarquer et en 2019, elle est invitée à réaliser un tableau en live lors d’une émission télévisée. Des images et des photos de cette production figurent d’ailleurs sur le site de l’artiste (https://kellywayne-art-decoration.com/). En août de la même année, le propriétaire de Le Snookies Café lui commande un tableau en trompe-l’oeil. C’est le plus grand qu’elle ait jamais réalisé, soit de 27 mètres carrés et ledit tableau peut encore être admiré dans ce café. Le 25 octobre 2019, elle réalise son rêve, soit sa première exposition intitulée Univers, qui comprend 30 tableaux. Le maire de Mans, Stéphane Le Foll, assiste d’ailleurs au vernissage. En décembre 2019, un restaurant de la ville lui commande deux tableaux en trompe-l’oeil et Kelly Wayne s’exécute, pour son plus grand bonheur. 

Comme son passeport mauricien a expiré en mars 2020, Kelly Wayne écrit à l’Etat civil mauricien. Une correspondance s’ensuit entre les deux parties. Elle adresse même ses courriers à Mario Ayelou, le Registrar, après que ce dernier a donné une interview au journal Le Mauricien et dans laquelle, il affirme que «le système de l’Etat civil mauricien est un des plus développés d’Afrique et d’Europe.» Au vu de ces affirmations, Kelly Wayne est confiante que ce renouvellement de passeport ira comme une lettre à la poste. 

Le bureau de l’Etat civil lui demande d’envoyer ses papiers et elle va jusqu’à donner une procuration à un proche pour qu’il la représente à Maurice. Mais les choses traînent. L’ambassade de Maurice à Paris, qu’elle a contactée, lui demande de venir déposer son dossier en main propre et bien que le Covid-19 fasse rage en France et surtout à Paris, en février dernier, elle s’y rend pour déposer son dossier. Au bout de quelques semaines, on l’appelle pour lui dire que son identité sur son acte de naissance ne correspond pas à son sexe, chose qu’elle sait pertinemment bien. Elle le leur explique. On lui demande alors d’envoyer les papiers prouvant qu’elle a subi une intervention pour changer de sexe. Elle se plie à la requête en pensant que ce n’est qu’une simple formalité à compléter. 

Or, le bureau du passeport et de l’immigration lui refuse le droit au re-nouvellement de passeport car son identité est en inadéquation avec son sexe biologique. On lui propose de lui faire un laissez-passer en aller simple pour Maurice afin qu’elle vienne faire modifier son sexe sur son acte de naissance auprès de l’Etat civil. 

Or, Kelly Wayne réalise que si elle vient à Maurice avec un laissez-passer en aller simple et que l’Etat civil rejette sa demande, elle risque fort de ne pas pouvoir repartir pour la France où elle a sa vie. «Ma vie est en France et j’y ai aussi un travail. Je ne peux rester des mois, voire des années à Maurice. J’ai besoin de mon passeport pour renouveler mon titre de séjour en France.» 

Et pour enfoncer davantage le clou, l’Etat civil lui écrit pour lui signifier un refus de changement de sexe sur son acte de naissance «alors qu’ils m’avaient dit, de même qu’à mes proches, qu’une fois qu’ils étaient en possession de tous mes documents justificatifs, ma demande de changement de sexe sur mon acte de naissance serait acceptée.» Le motif avancé pour expliquer ce refus est que la législation mauricienne ne reconnaît pas le changement de sexe. 

Kelly Wayne, qui a envie de se cogner la tête contre les murs, ne sait plus quoi faire. Elle n’a pas encore résidé dix ans de façon permanente en France à compter de l’émission de sa première carte de séjour pour obtenir la nationalité française. «Et il faut avoir bien intégré la culture française et avoir un diplôme français.» Autant dire que notre compatriote sera bientôt une apatride. 

Elle estime qu’obtenir un passeport mauricien est son droit légal. «On n’a pas le droit de me priver de mon passeport. C’est grâce à mon passeport mauricien que je pourrai renouveler mes papiers m’autorisant à rester en France. Ensuite, si je veux voyager et aller exposer dans un autre pays que Maurice, comment ferais-je sans passeport ?» 

Kelly Wayne estime que l’Etat civil mauricien confond le changement de sexe avec le mariage gay/lesbien. «Un mariage gay/lesbien se pratique dans les pays où la législation l’autorise. Alors qu’un changement de sexe sur les papiers officiels se fait à l’Etat civil du pays où l’on est né. Il ne faut pas mélanger les pinceaux. Là, il est question de mon identité. Avec mon changement de sexe, je suis devenue une femme, avec un prénom, un corps et un sexe de femme. On ne peut pas me laisser conserver un statut d’homme alors que j’ai une identité de femme.» 

Son message aux Mauriciens et en particulier au Premier ministre, à qui elle en appelle, est que «nous sommes tous humains sur cette terre. Ce qui fait aussi la beauté de ce monde ce sont nos différences et nos imperfections. Quand je vois les différences des gens, je les considère comme ma palette de peinture avec ses couleurs, qui se mélangent. Je les utilise toutes pour créer mes tableaux. Ce sont toutes ces différentes couleurs, qui font des chefs-d’oeuvre. Quand on a des enfants, on ne sait pas quelle sera leur identité ou leur orientation sexuelle. Nous sommes en 2021. Le monde change. Mettons de côté cette mentalité digne du Moyen Âge. Il n’est pas ici question de religion car je les respecte toutes. La beauté de Maurice c’est aussi ses différences.» Pravind Jugnauth saura-t-il écouter et comprendre cette demande ? Attendons voir…

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