Réclamer justice et devenir «Alien» !

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La Private Prosecution de Simla Kistnen, qui suscite, à juste titre, une vague d’indignation populaire est simple – en apparence ! Sauf que l’on a tendance à se perdre en «technicalities», au risque de se métamorphoser en une créature kafkaïenne. 

De quoi s’agit-il ? C’est l’histoire douloureuse d’une femme, qui a perdu, dans des circonstances macabres, son époux depuis la mi-octobre de l’an dernier. Privée du jour au lendemain de son époux, elle prend son courage à deux mains pour affronter la vie cruelle, qui se conjugue à coups de dépenses par ci et d’autres dépenses par là. Car tout n’est pas Pro Bono dans la vie. 

Au lieu de s’amenuiser, la souffrance de la veuve Kistnen ira en s’amplifiant dans les dédales de l’administration mauricienne, où les autorités ne se montrent pas concernées pour un sou. Elle apprendra, coup sur coup, du National Pensions Fund et de la Mauritius Revenue Authority qu’elle est employée comme Constituency Clerk du ministre Yogida Sawmynaden. Elle croit rêver, mais son cauchemar est réel. Sur papier, elle a un emploi, même si elle n’a jamais été interviewée pour ce poste, ni n’a-t-elle travaillé un seul jour comme Constituency Clerk, encore moins n’a-t-elle touché le moindre salaire ! 

Stupéfiée elle le sera encore plus. À cause de ce soi-disant emploi, Simla apprend qu’elle ne pourra pas bénéficier d’une aide de l’État. Avec le confinement, Simla Kistnen n’a pu écouler ses gateaux «dilwil» et ses dhollpuris. Contrairement à d’autres qui ont des connexions ministérielles, elle n’a pas eu des contrats valant des centaines de millions de roupies, grâce aux procédures, voilées sous l’Emergency Procurement. 

S’armant de courage, et munie de ses documents, et accompagnée de ceux qui ont compris sa douleur, Simla consigne, le 8 décembre dernier, des dépositions à l’ICAC et à la police – on ne sait jamais, vaut mieux frapper aux deux portes au lieu d’une. Mais, ni la police de Servansing, ni la commission anti-corruption de Beekarry, n’initient une enquête sur son cas, comme l’a rappelé, jeudi en cour intermédiaire, Me Rama Valayden. 

Pourtant, si les autorités voulaient agir, cela aurait été simple et expéditif. Il n’y a qu’à prendre connaissance des documents officiels qui attestent qu’elle est employée comme Constituency Clerk, puis prendre la version de Simla Kistnen, avant de la confronter avec celle du ministre Yogida Sawmynaden. N’importe quel enquêteur aurait pu régler cette histoire en une demi-journée de travail. 

Mais la police et l’ICAC, qui se courbent devant le Premier ministre et son cabinet, n’osent prendre les devants et défendre la veuve face au ministre. Alors ils ne font rien ! Leur chef respectif qui ont besoin du prince soleil pour la suite de leur carrière ne veulent pas le contrarier. Sans doute. 

Face à cet immobilisme de l’État, Simla Kistnen n’a d’autre choix que de saisir la justice, le dernier rempart contre les dérives et l’injustice. Mais Simla sera là aussi choquée. Me Raouf Gulbul, qui défend le ministre, dira que l’affidavit de la veuve serait «alien», et qu’elle ne peut pas, comme citoyenne, «lodge a provisional information». Cette tâche reviendrait à qui ? À Servansing, l’homme qui déploie blindés et «snipers» pour défendre le ministre ? À Beekarry, le spécialiste des U-Turns juridiques ? 

En deux heures de débat, Me Gulbul, l’ancien président de la Law Reform Commission, égratigné par le rapport de l’ancien juge Lam Shang Leen, mais visiblement motivé à se refaire une virginité politique, s’attarde sur la notion de charge provisoire et sur la validité de la citoyenne Kistnen, et ne pipe pas un mot sur le fond de l’affaire : pourquoi et comment Yogida Sawmynaden a utilisé le nom de Simla Kistnen, à son insu, pour remplir le poste de Constituency Clerk ? En revanche, Me Gulbul se permet d’ajouter à la douleur de la veuve, en lançant, de manière arrogante : «Is Mrs Kistnen the new sheriff in town?» 

*** 

Ce qui a plongé Simla Kistnen dans le plus grand désarroi, c’est peut-être la position du représentant du DPP, Me Raheel Tajoodeen, qui est venu dire : «The Court can not act as an investigative body». Si dans le cadre de l’enquête judiciaire, ouverte à Moka, c’est le DPP qui a demandé à la cour de chercher des éléments sur le décès suspect de son mari (alors que la police avait conclu au suicide), le même bureau vient dire que ce n’est pas possible dans le cadre d’une Private Prosecution, où il y a une accused party qui loge une charge provisoire. Comprenne qui pourra… 

En fait, Simla, qui n’est pas légiste, et qui souffre déjà beaucoup plus qu’on ne l’imagine, s’en fiche de savoir que, contrairement à une Private Prosecution, une Judicial Enquiry est régie par les articles 110, 111 et 112 de la District and Intermediate Court (Criminal Jurisdiction) Act. Et que dans l’enquête judiciaire, le DPP demande à la cour d’établir ce qui s’est passé dans le décès suspect d’une personne. La cour écoute des témoins et tire sa conclusion pour déterminer si la mort résulte d’un suicide, accident, d’une négligence médicale ou relève d’un cas d’homicide. Mais que la cour ne peut pas se substituer à la police qui n’agit pas, en raison de la séparation de pouvoirs, d’où la position théorique du DPP que la Private Prosecution serait void ab initio en raison de la charge provisoire… 

Entre les deux procédures judiciaires, Simla se rendra aujourd’hui aux Casernes centrales, au bureau du MCIT. Le tunnel semble être sans fin. Pourtant, elle cherche simplement à entrevoir la lumière sur le décès de son «Kaya». Elle réclame son dû – et que la justice soit faite, tout simplement. Est-ce trop demander ?

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