Ivan Collendavelloo: «Demandez à Pravind Jugnauth pourquoi il ne démissionne pas»

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C’est sa première grande interview depuis sa révocation. Aujourd’hui, l’actualité tourne beaucoup plus autour d’Angus Road que de St-Louis, mais le parallèle entre sa révocation et la non-démission du chef du gouvernement est inévitable. Ivan Collendavelloo prend le pari de s’avancer sur ce champ miné sans contrarier son ami Pravind Jugnauth.

Depuis le 25 juin dernier (NdlR, jour de sa révocation), on ne s’est pas rencontrés personnellement. Comment allez-vous depuis ?
Ce n’est pas que vous que je n’ai pas rencontré. Je n’ai pas pris la parole publiquement mis à part quelques apartés parce que je voulais garder un certain écart pour n’embarrasser personne et je vais continuer dans cette voie avec de la retenue et garder l’expression de mes opinions pour plus tard.

Cette semaine en tout cas nous avons vu votre opinion en partie rejetée par la Cour suprême dans l’affaire de la pétition électorale contre vous. Vous êtes satisfaits de la tournure juridique des événements
Un verre à moitié rempli est toujours perçu par d’autres comme étant à moitié vide. Mon équipe légale qui est derrière la défense contre cette pétition est extrêmement satisfaite du dénouement. Ce n’est pas la première pétition électorale. En 1991, des pétitions avaient attaqué toutes les circonscriptions. Par contre, c’est la première fois que le MMM loge une pétition électorale. La politique du MMM, c’était de toujours se plier à la proclamation des résultats par la Commission électorale.

Je me rappelle bien qu’après ma défaite à l’élection partielle de 1989, Gaëtan Duval, avec qui j’avais d’excellentes relations malgré notre opposition politique, me disait qu’il fallait que je loge une pétition électorale et Bérenger avait dit «pas question». Je suis retourné vers Gaëtan pour lui dire que je ne pourrais pas et il a luimême fait loger une pétition électorale au nom d’un électeur. Et le jugement Von Lam vs Curé a justement été utilisé comme base pour notre défense contre la motion de Jenny Adebiro.

«Il suffit que sept membres de la majorité votent pour une éventuelle motion de blâme pour révoquer le PM»

On peut percevoir le verre du MMM autrement. Les élections de 2019 furent tenues dans des conditions tellement graves que même le MMM a dû loger des pétitions électorales.
Exactement ! C’est là où je rejoins votre analyse. Le MMM s’est laissé emporter par la vague Ramgoolam. Je fais une grande distinction entre le PTr et Ramgoolam. C’est Ramgoolam qui a commencé tout ce bruit autour des bulletins retrouvés dan kanal, les électeurs hors de la liste électorale…

Ce qui est factuel… Ce n’est pas Ramgoolam qui a inventé ça !
Atann enn kout la. C’était factuel, c’est peut-être de bons arguments dans les journaux et les estrades politiques. Malheureusement, les journaux et les estrades politiques ne sont pas des cours de justice. C’est la cour qui décide. Et certains ont tenté de traîner tout ce que vous décrivez comme «factuel» et qui a provoqué tout ce bruit politique devant la justice. La cour a refusé en expliquant que la justice allait y perdre son temps et c’est cela la raison de ma satisfaction. La cour a refusé 25 paragraphes d’allégations que le MMM a copiées du PTr. Le MMM est aujourd’hui réduit à copier ce que Navin Ramgoolam fait ou dit. Il est aux ordres de Ramgoolam.

Mais les juges ont maintenu les paragraphes 30 à 55 et le paragraphe 65 que vous contestiez aussi.
Évidemment, parce que ces paragraphes ne sont pas des paragraphes politiques, comme le disent les juges. Ce ne sont pas des paragraphes pou fer sirk.

Des paragraphes que vous vouliez aussi faire enlever…
Get sa, je suis avocat et je connais les rouages de la cour. Dans une affaire, vous demandez le maximum et vous vous contentez du minimum. Sur 70 paragraphes, on a pu faire enlever 60 %, il en reste 40 %, c’est déjà très bien.

Mais ça n’aurait pas été plus simple de ne pas contester la pétition électorale ? Vous auriez pu dire à Madame Adebiro: «Ou oulé nou rékonté, bé anou rékonté ek ou pou trouvé ki mo’nn gagné ek mo’nn gagn bien»
Donc, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une cour de justice et des avocats ? Le but de la pétition électorale, c’est de plaider devant la cour. Il n’est pas nécessaire de recompter. La constitution stipule que c’est l’Electoral Supervisory Commission qui déclare les résultats. Elle l’a déjà fait. Mo’nn fini éli mwa. Le MMM ressemble à Trump en étant mauvais perdant après la défaite. C’est ce qu’avait fait Ramgoolam en 1991 en criant partout «éleksion marday». Ramgoolam nous ressort le refrain et le MMM suit derrière kouma titoutou.

À vous entendre, vous êtes un peu en train de vous substituer à la justice. Il y a plusieurs pétitions en cour, il y a l’appel de Roshi Bhadain sur la Judicial Review contre la Commission électorale. Il y a des éléments de réponse que la Commission électorale n’a pas encore fournis. Quand vous rayez d’un trait de plume tous ces soupçons, c’est un peu facile non ?
Je ne raye pas d’un trait de plume, exkiz mwa. J’ai plaidé devant la Cour suprême pour dire que ces allégations ne peuvent pas se retrouver en cour de justice. Gard sa pou kes kamion.

Vous êtes satisfait que les élections 2019 furent tenues dans les conditions les plus optimales et les plus démocratiques possibles ?
Je suis extrêmement satisfait que les élections se sont déroulées selon toutes les conditions qu’exige la Constitution. Certains peuvent avoir d’autres paramètres. Je les laisse à leurs choix. Moi, je me fie à ma Constitution et mes lois. La Commission électorale a fait son travail comme elle le devait. Ici, comme Trump, on essaie de challenge les institutions, salir le travail du Commissaire électoral.

Votre analyse n’est-elle pas sujette à un subjudice face à la Judicial Review de Roshi Bhadain contre l’ESC et la Commission électorale ?
Roshi Bhadain a déjà perdu.

Il fait appel.
Non. Exkiz mwa. L’affaire est finie. Il a le droit de faire appel. Cela ne veut pas dire que le jugement est suspendu. Le jugement est une loi pour tous.

Impossible selon vous donc que Roshi Bhadain gagne devant le Privy Council ?
Non, non, non ! Je ne dis pas ça. Ça dépendra des arguments légaux qui seront présentés. Je suis sûr et je suis convaincu que Roshi Bhadain est un avocat sérieux. Comme politicien peut-être pas, mais comme avocat c’est quelqu’un d’intelligent qui connaît son travail et qui va bien préparer son dossier. C’est la première fois que les juges du Privy Council vont se retrouver avec une telle affaire et je suivrais cela avec attention. Je ne peux pas venir vous dire que Bhadain va perdre ou gagner.

Vous avez dit une phrase tout à l’heure: «Je fais une grande distinction entre le PTr et Navin Ramgoolam.» C’est une phrase de Bérenger ça…
Non ! Sori. C’est moi qui ai dit cela avant lui. C’est lui qui m’a copié. Il m’a copié en 2015. J’avais dit ça en 2013.

On ne va pas entrer dans une guerre de droits d’auteur, mais je sais que Bérenger disait cela quand il faisait sa tournée dans l’île sur l’histoire du PTr bien avant 2013. Et à l’image de cette phrase qui vous unit, vos destins sont liés dans l’affaire St-Louis ?
Non. Je ne crois pas. Vous voulez que je vous dise franchement ? (D’un ton nonchalant). Mo pa krwar Bérenger pou al pran kas. Je le connais bien. Li kapav fer boukou kouyonad, et il en a fait beaucoup durant sa carrière. Mais à ce point-là, je ne crois pas. Nos destins ne sont pas liés par des palabres sur St-Louis.

«Je sais que je n’ai pas pris d’argent de qui que ce soit (…)»

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que lui il n’a pas touché d’argent, et que vous si ?
Je sais que je n’ai pas pris d’argent de qui que ce soit, que je n’ai rien écrit à qui que ce soit pour demander quoi que ce soit, et que donc je n’ai rien fait. Au sujet de Bérenger, je vous dis simplement que je ne pense pas. Je ne crois pas que Bérenger pou al abes li pour toucher de l’argent pour ne pas poser de questions au Parlement. Cependant, je dis cela sous toute réserve parski mo pa manzé, bwar, dormi ar Bérenger mwa. Mais je le connais bien pour avoir travaillé avec lui pendant 35 ans. Cela dit, pour moi, c’est un mauvais coup politiquement, mais c’est temporaire et cela va se résoudre par limem très très vite.

Les bruits de couloirs évoquant votre prochaine arrestation et celle de Bérenger vous sont parvenus ?
Bien-sûr qu’ils me sont parvenus, mais on prend la vie telle qu’elle nous vient. Si demain un policier décide de m’arrêter, j’aurais des recours comme la Cour suprême. Je verrai ce que je ferai. Mais n’écoutons pas les bruits de couloirs et sauter aux conclusions.

On entend aussi parler d’un rapport danois que l’ICAC a obtenu. Faut-il le rendre public?
Écoutez, on a tendance à Maurice, et encore plus sur l’affaire St-Louis, à beaucoup spéculer. Avec l’existence de ce rapport, chacun ira de son propre palabre avec des mo tann dir si, mo tann dir sa. Comment s’assurer que chacun puisse confronter la situation avec un esprit reposé ? C’est de le rendre public. Je souhaite qu’avant même que l’ICAC ne commence à l’étudier, qu’elle le circule à la presse, le Premier ministre, le leader de l’opposition. Que tout le monde le lise. Quand il faudra en débattre, on débattra ainsi sur du concret et pas sur du vent. Je note d’ailleurs que je ne suis pas le seul à le dire. J’ai entendu Joe Lesjongard le dire sur Radio Plus. Je ne suis donc pas le seul à penser que la publication de ce document assainira le débat.

Vous n’êtes pas le seul à le souhaiter. Vous n’êtes pas le seul membre de la majorité à le souhaiter. Que pense le chef de la majorité ?
Je n’ai pas demandé. Depuis que j’ai entendu parler du rapport, je n’ai pas parlé à Pravind Jugnauth. J’étais au Parlement mardi dernier, mais j’ai dû justement quitter l’hémicycle pour me pencher sur l’affaire de la pétition électorale.

Juste après votre révocation, vous aviez dit à l’express que Pravind Jugnauth reste votre ami. Il l’est toujours ?
Oui,oui. Il est toujours mon ami. Ami dans tout le sens que cela veut dire et dans toute sa lexicologie.

Un ami qui vous soutient alors qu’il vous a révoqué ?
Rann mwa enn servis, dimann li. Moi, je n’ai aucune impression qu’il ne me soutient pas. Bien au contraire. Nous avons, il y a dix ou 15 jours, travaillé ensemble sur quelques dossiers.

Lesquels ? Sa plainte sur le scandale Angus Road ?
Non, non, non. D’autres dossiers légaux.

Vous direz à Pravind Jugnauth que vous pensez qu’il faut publier le rapport des Danois ?
Certainement. Je n’ai absolument aucun problème à le lui dire. Et je suis sûr qu’il pense comme moi. Mais lui, il n’est pas comme moi. Moi, j’ai une liberté de parole qu’il n’a pas. Il doit considérer les portées administratives et juridiques, il doit obtenir l’avis du parquet, celui de son administration au PMO avant de prendre une telle décision.

Vous pensez que légalement, c’est possible ?
Oui. Sous la Prevention of Corruption Act, c’est le directeur général qui décide de l’opportunité de publier une partie de ses travaux.

Si vous étiez Attorney General, c’est l’advice que vous lui auriez donné ?
Oui et j’espère que c’est ce que fera Maneesh Gobin. Cela dit, c’est au Chief Legal Adviser de l’ICAC de le faire.

Donc, que vous le dites à Pravind Jugnauth ou pas, il ne pourra pas aller demander cela à l’ICAC…
Effectivement ! Mais il peut solliciter l’avis de l’Attorney General.

Vous pensez que c’est sa priorité? Il doit lui-même se défendre dans le scandale Angus Road. En tant que backbencher de la majorité, comment suivez-vous cette affaire ?
(Il prend un air sérieux). Avec attention. Beaucoup d’attention, mais aussi beaucoup de précautions. C’est sérieux. Vous savez que je ne me suis pas privé de commentaires sur l’express dans ma carrière politique. Mais j’ai un peu de jugement…

On connaît vos relations avec la presse. Vous avez boycotté nos confrères du Défi pendant des années pour des raisons que l’on connaît…
Oui. Exactement, mais nous devons garder l’esprit ouvert. Et quand l’express publie des affaires sérieuses, je suis obligé de lire. Ce n’est pas la même attitude que j’aurais avec certains autres organes de presse. Ceci dit, j’écoute avec beaucoup d’attention et de précaution les déclarations de Pravind Jugnauth quand il dit qu’il rassemble ses preuves et «zot pou koné ar mwa». Je me dis qu’il sait ce qu’il dit. Attendons voir. Je suis sûr que Pravind Jugnauth va loger un procès fleuve en cour et que l’express va se défendre comme le prévoit la loi.

Vous pensez sincèrement qu’il faut attendre ? Lui, il ne vous a pas donné du temps. Dès que votre nom est apparu dans une enquête de la BAD, il vous a révoqué. Son nom est aujourd’hui inscrit dans une grosse enquête de l’ICAC dont il nomme lui-même le directeur. Ses soi-disant principes s’appliquent au cas par cas, vous ne trouvez pas ?
Abordons d’abord ce parallélisme de forme qui est fait entre ma révocation et la position actuelle de Pravind Jugnauth. Pour moi, la réponse est simple. Parce que je n’étais pas Premier ministre. J’étais Deputy Prime Minister, et le Premier ministre peut me révoquer à cause du papier qu’il a vu. Je ne suis pas d’accord avec lui et je vous le dis franchement. C’est son point de vue et we agree to disagree. Pour lui, c’est différent. Il est Premier ministre et seule l’Assemblée nationale peut le révoquer. Il faudra – et c’est la seule condition pour le révoquer – que sept membres de la majorité votent en faveur d’une éventuelle motion de blâme contre lui…

À moins qu’il ne démissionne. Il vous a demandé de démissionner pour les mêmes raisons. Vous comprenez, ces deux poids deux mesures ?
Bé sa mo espéré enn zour ou ava démann li ek ki li réponn ou. C’est vrai que c’est un critère qu’il a lui-même établi et que vous citez. Démann li! Pa démann mwa.

Mais je veux connaître votre opinion ! Est-il en train de violer ses principes en refusant de démissionner ?
Écoutez, il a une responsabilité envers le pays. Je pense que aussi farfelues que peuvent être les accusations…

Farfelues ? Elles sont précises non ?
Farfelues ou précises! Quand je l’écoute, elles sont farfelues, quand je vous lis, elles sont précises…

Vous avez vu les documents non ?
Oui, mais je ne suis pas juge. Ce n’est pas à moi de juger. Cela dit, je prends vos articles et les reçus circulés par Arvin Boolell at face value. Jusqu’à ce que quelqu’un me dise que les documents sont faux.

On est à court de temps. On se revoit bientôt quand vous aurez retrouvé votre poste de Deputy Prime Minister ?
Mais non ! Même avant si vous le voulez. (Rires)

Donc, c’est bien une éventualité que vous retrouviez votre poste de ministre…
On verra. Ce n’est en tout cas pas une éventualité précipitée. Et ce n’est pas dans le court terme.

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