Contrats d’équipements médicaux: l’énigmatique Mungroo

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Bissoon Mungroo a siégé au sein du board d’Air Mauritius jusqu’à son éjection en décembre dernier. © Doreck Clair

Bissoon Mungroo a siégé au sein du board d’Air Mauritius jusqu’à son éjection en décembre dernier. © Doreck Clair

Il semble tenir le même discours que le Premier ministre, Pravind Jugnauth. «Dir mwa kot mon foté», s’insurge le directeur de Gitanjali Co Ltd, Bissoon Mungroo, à sa sortie de la cour de district de Port-Louis, hier, jeudi 29 octobre, où il avait comparu après son arrestation par la commission anticorruption (ICAC) sous une charge provisoire de blanchiment d’argent. Il a retrouvé la liberté après s’être acquitté d’une caution de Rs 150 000 et signé une reconnaissance de dette de Rs 2 millions. Dans une déclaration à la presse, il explique que son arrestation est à «200 % arbitraire». «Pour voir qui a fauté, il faut voir celui qui a fait cette enquête. J’ai soumis une motion qui sera entendue le 10 décembre. Le judiciaire prendra la décision qu’il faudra dans cette affaire. Tout le monde a vu que c’est une perception, je n’ai fauté à aucun moment. Que signifie money laundering pour vous ? Il aurait fallu que j’ai des millions dans ma poche mais tel n’est pas le cas.» 

Le directeur de Gitanjali Co Ltd explique que le gouvernement l’a payé par un chèque crédité à son compte pour l’achat de masques. «La banque a procédé aux différents paiements et la balance restante se trouve sur mon compte ; on appelle cela du blanchiment d’argent. La cour tranchera pour dire qui a fauté. C’est cette personne qui a pris la décision de mettre cette charge provisoire. Le gouvernement a payé ma compagnie la somme de Rs 10 millions, dont Rs 6 millions ont été payées pour l’importation et la somme restante est en banque. Vous appelez cela du money laundering ? Li pa anba lili kas-la.» Il ajoute que tous ses documents sont en règle : ses propositions pour la fourniture de masques et l’appel d’offres. «J’ai fourni des masques de bonne foi, où ai-je fauté ?» 

Cette affaire continue à défrayer la chronique. Les contrats alloués pour la fourniture de masques et d’équipements médicaux au ministère de la Santé pendant le confinement sont au centre d’une enquête de l’ICAC. Bissoon Mungroo est l’un des soumissionnaires proches du pouvoir à avoir été interrogés under warning dans les locaux de l’ICAC. Son interrogatoire a eu lieu hier. L’importation de masques médicaux par sa compagnie Gitanjali Co Ltd, qui est spécialisée dans l’hôtellerie, la restauration et le transport, avait choqué plus d’un. 

Le 19 juin, ses compagnies Gitanjali Co Ltd et Mungroo & Sons Ltd avaient bénéficié de deux contrats du ministère de la Santé pour la somme de Rs 10 millions pour la fourniture de masques. L’un concernait la fourniture de 200 000 masques chirurgicaux pour la somme de Rs 5 115 000 et un autre de 20 000 masques de protection N95 d’une valeur de Rs 5 millions. Les enquêteurs estiment qu’il a enfreint l’article 3 (1) (b), 6 et 8 de la Financial Intelligence and Anti Money Laundering Act sous une accusation provisoire de blanchiment d’argent. L’ICAC a conclu qu’il n’a pas également respecté les Consumer Protection Regulations. 

Cette semaine, l’ICAC a procédé à deux autres arrestations, celle de Deepak Bonomally, dont l’agence de publicité Bo Digital avait décroché cinq contrats d’un total de Rs 308 585 400 pour des équipements médicaux. Ce fut ensuite celle de Hari Kistna Jagannada Reddi, dont la bijouterie Red Jewel Ltd avait fourni 100 000 masques KN 95 valant Rs 9,4 millions. Il faut attendre pour voir quelle suite sera donnée à ces inculpations pour blanchiment.

Pourquoi une charge de blanchiment et non de corruption ?

C’est la question que se posent plusieurs hommes de loi. Et les réponses proposées invariablement par ces mêmes personnes sont : «Pour une affaire de corruption, il doit y avoir une charge contre un présumé corrupteur et un présumé corrompu, alors qu’une charge de blanchiment d’argent n’est dirigée que contre une seule personne. C’est plus commode…» On nous rappelle que lors d’une conférence de presse conjointe, les ministres Yogida Sawmynaden et Kailesh Jagutpal avaient tous les deux assuré que toutes les procédures pour l’achat de médicaments et d’équipements relatifs au Covid-19 avaient été respectées. Il est vrai que d’autres interpellations ont été promises mais elles viseraient des sousfifres, ajoutera notre interlocuteur. 

Pourquoi un proche du MSM comme Bissoon Mungroo a-t-il été arrêté ? C’est l’autre interrogation des hommes de loi. Réponse : «Une précision d’abord : Bissoon Mungroo était un proche de SAJ et non de la nouvelle équipe. D’ailleurs, il fut débarqué de deux institutions clés où il siégeait, à savoir Air Mauritius et la SBM. Toutes ces arrestations et surtout celle de Bissoon Mungroo visent à préparer les esprits au fait que l’ICAC ‘pa get figir’ pour ensuite arrêter une grande personnalité politique. Et faire coup double en réglant son compte à un opposant et en même temps en envoyant un signal fort à une certaine communauté pour dire ‘nou pa get kouler osi é nou pa per personn… » Ce qui est sûr, c’est que cela fera peur à d’autres. Pour nos interlocuteurs, cependant, ces arrestations ne seront que des égratignures infligées à des ‘sacrificial lambs’ qui s’en sortiront à la fin, tant l’accusation ne semble pas tenir la route. 

Et qui est la personnalité visée ? Il se chuchote qu’Alain Hao Thyn Voon, arrêté récemment dans le cadre de l’affaire St-Louis, se serait mis à table. Il aurait dit tout ce que l’on veut qu’il dise.


Portraits croisés

Bissoon Mungroo ou le flair des affaires…

Son arrestation a été une surprise. Bissoon Mungroo, homme d’affaires et organisateur de l’anniversaire de SAJ depuis la nuit des temps, a été arrêté par l’ICAC hier et inculpé provisoirement de blanchiment d’argent. Retour sur le parcours parsemé de polémiques de l’homme d’affaires. La dernière polémique en date dans laquelle il est impliqué est l’achat d’équipements médicaux pour le gouvernement pendant le confinement. 

Comment a-t-il eu le contrat ? Sur une radio privée, il avait répondu, sans détour, qu’il était attentif aux besoins du gouvernement et qu’il n’avait pas mis «délwil dan zorey», comme d’autres. Sa société, Gitanjali Co Ltd, spécialisée dans l’hôtellerie et le transport, avait décroché deux contrats pour un coût total de Rs 10 millions. Ce n’est pas le premier contrat décroché par Bissoon Mungroo qui a fait sourciller. 

En 2015, à peine quelques mois après la victoire de l’Alliance Lepep aux élections, le proche du MSM avait récupéré un bail pour un terrain à Pointe-aux-Piments. Ce bail, qu’il avait obtenu en 1996, avait été résilié en avril 2012 par le gouvernement travailliste après que le principal concerné a organisé les célébrations des 82 ans de SAJ. Avant son rapprochement avec le MSM, Bissoon Mungroo était un proche des rouges et déjà, à l’époque, il organisait des anniversaires des têtes d’affiche du PTr au Manisa Hotel. 

Toujours en 2015, Bissoon Mungroo est nommé au conseil d’administration d’Air Mauritius (MK). En 2018, alors qu’il y siège toujours, il décroche un contrat pour le transport des employés de la compagnie. Bissoon Mungroo restera sur le board de la compagnie nationale d’aviation jusqu’à son éjection en décembre dernier. Après la mise sous administration volontaire de MK cette année, il avait fait une déclaration fracassante sur l’achat de MK par une compagnie étrangère si l’État se retirait comme actionnaire principal. 

En mars 2017, Bissoon Mungroo défraie à nouveau l’actualité. Cette fois, pas pour une nomination, mais pour des dettes impayées. Il avait acheté 43 voitures à Iframac, filiale du défunt BAI. Mais, des Rs 6 680 000 qu’il devait, sa compagnie n’avait réglé que Rs 4 millions. Les voitures étaient sur le point d’être saisies lorsqu’il s’est acquitté de la solde.

Deepak Bonomally, liens étroits avec la STC

Deepak Bonomally, ancienne gloire du football local, est le directeur de Bo Digital, qui a décroché un contrat de Rs 1,4 milliard pour la fourniture de médicaments. Sa compagnie, spécialisée dans l’import, l’immobilier et la pub, a bénéficié de contrats du ministère de la Santé et de la State Trading Corporation (STC). Dans un organigramme publié par «l’express» le 11 juillet, les liens entre Bo Digital et le directeur de la STC, Jonathan Ramasamy, avaient été exposés. Ils s’entrecroisent dans plusieurs compagnies. Deepak Bonomally est aussi le marketing manager de Mavericks Advertising (Century Advertising). L’un des actionnaires de cette compagnie, Vinay Appanna, est aussi actionnaire et directeur d’AV Techno World et AV Digital World. Son épouse, Selvie Appana, secrétaire d’AV Techno, est directrice de BCA Consulting. De plus, le secrétaire de Bo Digital, Poonyth Ashvind Kumar, est secrétaire d’AV Digital World et de BCA Consulting, qui est dirigée par Reena Appanna Ramasamy, l’épouse du directeur de la STC, Jonathan Ramasamy. Celle-ci est également actionnaire de My Kwik Fix Ltd, dont le directeur n’est nul autre que son époux…

Hari Kistna Jagannada Reddi, homme de l’ombre

Le propriétaire de Red Jewels Ltd est plus discret que les deux autres fournisseurs de fortune du ministère de la Santé. Si discret que son nom ne figurait même pas sur la liste officielle des fournisseurs que le ministre Kailash Jagutpal avait déposée au Parlement. Cependant, il a été établi que la bijouterie avait envoyé une lettre au ministère de la Santé pour la fourniture de 100 000 masques le 19 mars et que sa demande avait été approuvée le même jour. D’ailleurs, le député Eshan Juman avait fait une déposition à l’ICAC en ce sens en juillet.

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