L’optimisme économique de Seegoolam et Padayachy choque les spécialistes

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Le ministre Renganaden Padayachy (en médaillon) s’appuie sur la vente de véhicules neufs pour justifier des signes d’une reprise économique.

Le ministre Renganaden Padayachy (en médaillon) s’appuie sur la vente de véhicules neufs pour justifier des signes d’une reprise économique.

Le débat enfle sur les signes d’une éventuelle reprise économique. Après l’optimisme du gouverneur de la Banque de Maurice, Harvesh Seegolam, voilà que le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, y ajoute sa dose. Simple coïncidence ou concertation, les deux hommes, responsables à leur manière des finances de l’État au plus haut niveau, s’appuient sur les mêmes arguments, ou presque, pour justifier leur euphorie. Ce qui n’est pas au goût des spécialistes indépendants qui ne souscrivent pas à leur raisonnement. 

Concrètement, le ministre des Finances a voulu justifier les signes de reprise économique en rappelant trois indicateurs. D’abord, les recettes fiscales engrangées de la TVA qui se montent à Rs 7 milliards pour la période allant de juin à août 2020, soit plus ou moins le même niveau que pour la même période en 2019. Ensuite, les transactions bancaires qui sont en hausse. À titre de comparaison, il estime que le montant de transactions bancaires en ligne est passé de Rs 324 millions en juillet 2019 à Rs 358 millions. Et enfin, les immatriculations de véhicules neufs et importés qui ont augmenté de 9,52 % de juillet 2019 à juin 2020. 

Deux semaines avant l’analyse positive de Renganaden Padayachy, Harvesh Seegolam avait déjà donné le ton, notant que plusieurs indicateurs pointaient vers une amélioration de la situation économique, notamment ceux portant sur l’argent en circulation et les performances boursières du Semdex et du Sem-10. Or, économistes et experts financiers ne partagent pas leur optimisme, estimant que ce sont des indicateurs qui ne reflètent pas la réalité économique du pays. 

Anthony Leung Shing, Country Partner chez PwC, s’appuie sur les «Quarterly National Accounts» du second trimestre de 2020 pour démontrer une autre posture de la situation économique. Il note sur la base des dernières statistiques que la valeur ajoutée brute du pays a chuté de 33 % comparativement à la même période en 2019. Idem pour les dépenses de consommation finale des ménages qui ont reculé de 42 %. Conséquence : cela a eu un impact négatif de 29 % sur les taxes indirectes (moins les subventions) collectées par l’État. «Les indicateurs économiques sont à la baisse et je pense que la conjoncture défavorable persistera dans le court terme.» 

D’autres observateurs se demandent pourquoi le gouverneur de la Banque centrale et le ministre des Finances s’obstinent à penser que les signes d’une reprise économique sont là. «Soit ils sont dans une optique de spin-doctoring après l’échec de relancer l’économie pour stimuler la confiance, soit ils ont tout bonnement la tête dans le sable et sont incapables de comprendre les enjeux.» D’autant plus que les capitaines d’industrie, à l’instar du CEO du groupe Beachcomber, Gilbert Espitalier-Noël, et celui du groupe IBL, Arnaud Lagesse, ont tiré la sonnette d’alarme sur une conjoncture économique où le pire est à venir. 

Or, il va sans dire qu’il est primordial de bien choisir les indicateurs avancés, qui servent essentiellement à analyser la conjoncture et à faire des prévisions du cycle économique (voir hors-texte) car se tromper aura de lourdes conséquences. «Dans les pays avancés et émergents ayant une tradition de transparence et une capacité d’analyse statistique sophistiquée, le choix des indicateurs avancés repose avant toute chose sur des publications d’études statistiques et économétriques rigoureuses et mises à l’épreuve des tests de validité. On ne décide pas du jour au lendemain de venir avec deux ou trois indicateurs économiques», analyse un ex-banquier. Comme la prévision du ministre des Finances à l’effet que la croissance devrait rebondir à 9 % l’année prochaine contre une contraction de 13 % cette année. Sans donner la base de son estimation. 

L’économiste Rajeev Hasnah estime qu’il faut différencier entre un taux de croissance émanant d’un effet statistique lié à «low-base effect» et celle estimée de 2021 où il n’y aura pas l’impact économique d’un lockdown. Azad Jeetun estime ainsi qu’il ne faut pas pour autant se réjouir. «Ce n’est qu’un rebond technique. Il n’y a aucune garantie que le pays connaîtra le même niveau de PIB de 2019 en 2022 ou 2023.» 

Et quid des perspectives économiques ? Rajeev Hasnah soutient qu’en l’absence de visibilité par rapport aux secteurs porteurs de croissance comme le tourisme et le textile, il serait hasardeux d’avancer un taux de croissance l’an prochain. Il s’interroge sur la politique monétaire de la BoM visant à soutenir la roupie coûte que coûte ; et ce, contre sa dépréciation accélérée. Il précise que de mars 2020 à octobre 2020, la BoM a injecté USD 650 millions. «La question que je me pose est combien de temps la Banque centrale continuera à soutenir la roupie alors même que les perspectives d’entrée d’argent en 2020 sont nulles.» 

Face à la multiplication de statistiques économiques tant par les institutions locales qu’étrangères, il y a lieu pour nos décideurs économiques d’être prudents dans leurs projections au risque d’être ridiculisés sur la place.

Les indicateurs sous tous ses angles 

Les indicateurs économiques peuvent être catégorisés en trois groupes : avancés, coïncidents et retardés. Un indicateur économique avancé suit les fluctuations cycliques de la variable de référence en avance et ainsi donne des informations anticipées sur l’évolution future de l’économie, en général sur une période allant de trois à neuf mois. En revanche, les indicateurs économiques avancés servent essentiellement à analyser la conjoncture et à faire des prévisions du cycle économique. 

Il va de soi qu’il doit exister un certain lien économique entre l’indicateur et la série de référence, en l’occurrence ici le PIB réel et la croissance économique. À l’inverse, les indicateurs économiques retardés et coïncidents ne donnent aucune information sur l’évolution future de l’économie. Ils ont tendance à refléter le passé récent ou relativement lointain. 

Les indicateurs avancés jouent un rôle très important dans l’analyse de la conjoncture en raison des délais de publication des données statistiques compilés par les agences officielles. Les statistiques des comptes nationaux par exemple sont publiées avec un retard d’environ trois mois après la fin de la période de référence. Cela veut dire que si on a à prendre une décision maintenant, on n’a absolument aucune visibilité sur les points de retournement futurs du cycle économique. 

Dans une situation d’urgence économique, il va de soi que l’on ne peut se permettre de prendre des décisions irréfléchies. Il va sans dire qu’il est donc primordial de bien choisir les indicateurs avancés car se tromper aura de lourdes conséquences.

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