Affaire Renish Petroleum: comment perdre un milliard à la sauce SBM…

Avec le soutien de
Raj Dussoye, le CEO de l’époque, est celui qui «a approuvé» le prêt à l’importation de Rs 1,2 milliard à Renish Petroleum n’est pas à Maurice.

Raj Dussoye, le CEO de l’époque, est celui qui «a approuvé» le prêt à l’importation de Rs 1,2 milliard à Renish Petroleum n’est pas à Maurice.

Renish Petroleum aura profité de la naïveté de cadres et directeurs de la SBM pour détourner Rs 1,2 milliard de la State Bank of Mauritius (SBM). Cette fraude paraît si bizarre que la commission anticorruption (ICAC), se demandant s’il n’y a pas eu de complicité à l’interne, a ouvert une enquête. Et pourtant, cette histoire rocambolesque a bien existé… 

Hitesh Mehta, homme d’affaires indien de Renish Petroleum (RP), a commencé à traiter avec la SBM normalement en 2018 en utilisant des lettres de crédit (LC). Avant de prendre ses aises et d’imposer ses conditions. Il demande alors à payer pour ses importations sans passer par des LC mais à travers des transferts d’argent comme toute personne le ferait pour un proche. Cela ne pose, en principe, aucun problème à la SBM, à la différence que l’homme d’affaires demande une facilité de prêt à l’importation de 60 jours. 

Celle-ci est approuvée par le board de la SBM sans aucune garantie. «Même pour des facilités de LC, on exige normalement des collatéraux car la seule marchandise comme sécurité n’est pas suffisante, à moins que ce soit un client connu à qui l’on fait confiance», nous dit un haut cadre de la banque. «Et maintenant on lui accorde une facilité de prêt à l’importation sans aucune sécurité et sans contrôle sur la marchandise.» Contactée, une source proche du conseil d’administration de la SBM nous explique que ces demandes de facilités, approuvées par le Board Credit Committee et le board sous la présidence de Nayen Kumar Ballah à l’époque, sont examinées par des expertscomptables, économistes, statisticiens, etc., et sont donc le fait d’une panoplie d’experts. 

Mais l’approbation est bien signée par les membres du board ? «Oui», finit-on par nous avouer. Et quand on a (mal) approuvé, le déboursement se fait-il à l’aveuglette même si la transaction concerne un très gros montant ? «Il n’existe aucune procédure qui nous empêche de débourser un gros montant tant que la limite accordée n’est pas dépassée.» 

Donc, quand l’homme d’affaires indien a voulu faire des transferts en dollars équivalant à Rs 1,2 milliard, le Chief Executive Officer (CEO) de l’époque, Raj Dussoye, a approuvé le prêt à l’importation de Rs 1,2 milliard car celui-ci avait déjà été approuvé par le conseil d’administration ? «Dussoye a approuvé», nous dit quelqu’un qui a travaillé avec lui, «sous la condition que toutes les vérifications nécessaires ont été faites au préalable». Lesquelles par exemple ? «Que l’acheteur final, Indian Oil du Sri-Lanka, a bien commandé une cargaison de pétrole de Hitesh Mehta», nous répond-t-il. Quel genre de confirmation ? «Par e-mail.» Ce qui fut d’ailleurs le cas. 

En apprenant cela, un ex-directeur de banque n’a pu s’empêcher d’exprimer sa surprise. «On ne peut accorder de valeur à cet e-mail d’Indian Oil car il n’y avait pas de lettre de crédit. D’ailleurs, ce mail s’est révélé inutile car Indian Oil n’a pas reçu la cargaison et il n’a pas pu payer pour quelque chose qu’il n’a pas reçu.» En effet, bien que les collaborateurs de Raj Dussoye aient bien obtenu confirmation par courriel d’Indian Oil, Hitesh Mehta n’a jamais livré la cargaison. 

On apprend aussi que Hitesh Mehta avait en trois occasions antérieures fait de tels transferts et la SBM lui avait accordé des prêts à l’importation en se basant sur une simple lettre de confort d’Indian Oil. Et la SBM a bien reçu le paiement d’Indian Oil par la suite pour rembourser le prêt. «C’est vrai, mais si Indian Oil a payé, c’était qu’elle avait bien reçu les cargaisons, pas quand il n’en reçoit pas.» 

Dans la lettre de confort d’Indian Oil et le transfert effectué par SWIFT dans un message appelé MT 100, il n’y avait rien qui obligeait Hitesh Mehta à envoyer le pétrole à Indian Oil Sri Lanka. Effectivement, il n’a pas expédié le pétrole à Indian Oil Sri Lanka, qui de toute façon s’en moque puisqu’il n’a déboursé et ne déboursera aucun sou. 

«Tant d’amateurisme et de naïveté» 

Pourquoi la banque a-t-elle pris de tels risques en se basant sur les prêts à l’importation remboursés précédemment ? Un employé de la SBM explique : «Je ne comprends pas. Pourtant, ces banquiers devraient connaître le scénario classique : ‘Votre ami vous emprunte Rs 10 000 et vous rembourse promptement et recommence en augmentant la somme graduellement. Quand il vous a mis en confiance, il vous demande Rs 100 000 pour disparaître ensuite dans la nature.’ Pour commencer, cette facilité de Rs 1,2 milliard sans garantie n’aurait jamais dû être approuvée. Cela ouvre la voie aux escroqueries. Même un businessman honnête ne résisterait pas à une telle tentation devant tant d’amateurisme et de naïveté de ces banquiers.» 

Une question démange des financiers que nous avons rencontrés : quel intérêt avait la SBM à traiter avec Renish Petroleum ? Autrement dit, quel retour sur investissement pouvait-on attendre surtout pour des transactions qui se faisaient par des LC dos-à-dos ? Un ancien cambiste nous explique : «Je ne vois pas la SBM tirer des profits du change car il n’y avait pas de conversion de devises : le paiement à Dubaï était fait en dollars alors que le paiement reçu du Sri Lanka était également en dollars.» 

Une source d’intérêts ? «Il n’y avait pas non plus de prêt à Renish Petroleum, qui aurait rapporté des intérêts à la SBM», nous dit-il. «À part les frais de LC et de négociation, qui s’élevaient en tout et pour tout à Rs 8 millions, il n’y avait rien à gagner.» Rs 8 millions pour une exposition de Rs 1,2 milliard ? «C’est très peu, c’est vrai», reconnait-il. Cependant, la SBM devait en principe commencer à percevoir des intérêts sur les prêts à l’importation octroyés à Hitesh Mehta. Mais la banque n’aura pas eu le temps d’en toucher beaucoup car l’homme d’affaires indien aura aussitôt mis les voiles. 

Autres questions sans réponse : qui est ce fameux courtier qui a introduit Hitesh Mehta à la SBM ? Pourquoi n’y a-t-il aucune enquête policière jusqu’à présent sur l’autre perte autrement plus importante, celle des frères Pabari du Kenya, qui a pourtant été mise au jour avant celle de Renish Petroleum ? Est-ce que la SBM sera indemnisée par son assureur même si l’on découvre qu’il y a eu de mauvaises pratiques et procédures à la banque ? 

Pourquoi Hitesh Mehta a-t-il choisi la SBM au lieu de banques du Golfe où il réside et où il ne manque pas d’institutions financières ? À cette dernière question, notre interlocuteur ex-directeur de banque a une réponse : «Peut-être que la SBM s’était déjà fait une réputation dans le domaine, c’est-à-dire celle de la facilité avec laquelle elle se fait plumer.» 

Seuls les comptes rendus de réunions du conseil d’administration pourraient jeter un éclairage sur ce dossier. Il faut se rappeler que ce n’est pas seulement la SBM qui a perdu Rs 1,2 milliard mais le pays aussi a perdu de précieuses devises.


Retour sur l’ordre international de gel contre Mehta 

Pour rappel (voir «l’express» du 3 mai 2019), la SBM avait annoncé en grande pompe qu’elle a obtenu un «Worldwide Freezing Order» sur les biens de Hitesh Mehta. Plus d’un an après, on se rend compte que toutes ces démarches avec moult dépenses légales n’auraient servi à rien car le Mehta et ses biens sont introuvables. C’est pourquoi l’on se rabat sur un remboursement des assureurs qui, de leur côté, exigent une enquête policière. Qui est en cours, même si c’est un peu tard. Il faut savoir que la personne au centre de ces pertes, Raj Dussoye a déjà quitté le pays. 

Publicité
Publicité
Soutenez lexpress.mu

Pendant cette période post-confinement et en attendant que les nuages économiques associés au Covid-19 se dissipent, profitez de l’express, Business Mag, Weekly, 5-Plus Dimanche, de tous vos magazines préférés et de plus de 50 titres de la presse Française, Afrique et Ocean indien sur KIOSK.LASENTINELLE.MU.

Bonne lecture,

Protégez vous, restez chez vous !

Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
Suivez le meilleur de
l'actualité à l'île Maurice

Inscrivez-vous à la newsletter pour le meilleur de l'info

OK
Pour prévenir tout abus, nous exigeons que vous confirmiez votre abonnement

Plus tardNe plus afficher

x