Tourisme: on attend quoi pour avancer ?

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On peut parier que les grands groupes hôteliers du pays et, du moins, les grands conglomérats qui les possèdent ont dû passer au minimum une journée, ces dernières années, à envisager les scénarios catastrophes qui pourraient leur tomber dessus un jour et à s’y préparer, tant que faire se peut ? Ces exercices de Risk Management tentent d’identifier tous les risques, puis de les analyser en détail avant d’en établir l’importance relative en évoquant la probabilité ainsi que l’impact desdits risques. Le véritable travail de longue haleine surgit après ces trois premières étapes. Il s’agit, en effet, alors de mitiger les risques les plus importants, d’une part, en réduisant la probabilité que ceux-ci ne voient le jour et, d’autre part, en mettant en place des plans d’action tant préventifs que de contingence, afin d’en réduire l’impact final sur les opérations de la compagnie.

Il serait intéressant de savoir si une pandémie faisait partie des 5 risques principaux identifiés par nos grands groupes hôteliers. Cela me paraît improbable. Pensez plutôt prix du jet fuel (et du billet d’avion), tsunami, vols en série à l’hôtel, campagne publicitaire ratée, etc. Cependant, si c’était le cas et puisqu’il est généralement extrêmement difficile d’envisager l’avenir autrement que comme une extrapolation du passé récent, cela m’étonnerait beaucoup qu’une pandémie ait été imaginée autrement que comme une récidive de MERS, de SARS ou de grippe aviaire – tous à impact très limité. Cela me surprendrait encore plus que l’on se soit référé à la grippe espagnole de 1918 et à ses 50 millions de morts ; puisque nous aurions tout naturellement estimé qu’avec nos moyens modernes, une telle catastrophe était désormais impossible. À raison. On a, par contre, peut-être imaginé une épidémie de dengue ou de malaria ou de zika suffisamment forte pour que la presse internationale en parle à nos dépens ?

Quoi qu’il en soit, il me semble que personne n’aurait pu imaginer un scénario où un virus mortel extrêmement contagieux se retrouve presque partout ailleurs au monde, mais pas à Maurice ! Quand on a une industrie touristique, que fait-on de cette «bénédiction», voire de ce triomphe ? De toute façon, personne n’est en mesure de «prendre ses précautions» face à une pandémie avec un «lockdown» total, y compris celui de l’accès aérien.

Reconnaissons-le : le gouvernement a une tâche ingrate en la circonstance, et il se retrouvera blâmé qu’il ouvre nos frontières ou qu’il les garde fermées. Cependant, un gouvernement est là pour prendre les meilleures décisions de circonstance, et il est clair que nous ne pourrons pas rester fermé au monde encore longtemps et que nous n’aurons rien résolu du tout, par ailleurs, si l’on traite tout visiteur, tout touriste, comme une bombe virale potentielle en lui imposant 14 jours de quarantaine ! Il faut d’ailleurs toujours mettre les choses en perspective : s’il est vrai que tous les pays ne sont pas aussi exigeants en termes de tests par million de population, la réalité est qu’il y a, pour l’heure, moins de 20 millions de cas identifiés sur notre planète de 7,8 milliards. Faites la proportion vous-même, même si le nombre de cas réels est de 5 ou 10 fois le nombre officiel de 16,5 millions ! Comme d’autres maladies infectieuses, la Covid-19 tue certes, mais une bonne estimation basée sur la ville de New York suggère un taux de fatalité de 1,4 % pour les personnes infectées, soit un taux de 0,28 % pour une population entière (1). Ça, c’est pour le risque santé. Qu’il faut continuer à minimiser, bien entendu, notamment en maintenant les gestes barrières (mains lavées, masque, distanciation, tests et contact tracing).

L’autre versant de l’équation est simple, si on ne veut pas faire compliqué. Il n’y aucun touriste depuis le 18 mars. Donc aucun revenu. Garder nos frontières fermées est une condamnation à mort de notre secteur hôtelier et para-hôtelier puisque le Wage Assistance Scheme n’est qu’une aide partielle qui n’empêche pas les hôtels de saigner lourdement. Plus le temps passe, plus cela coûte, évidemment et plus le patient (hôtelier cette fois) se fragilise. La Mauritius Investment Corporation (MIC), de son côté, qui a mobilisé Rs 80 milliards pour les secteurs systémiquement importants que sont l’hôtellerie et la manufacture, n’a jusqu’ici pas déboursé un sou. Elle n’a pas même trouvé de CEO jusqu’ici, dit-on, ni n’a-t-elle, apparemment, de comité de crédit efficace qui a étudié les dossiers en détail. De toute façon, plus on retarde l’échéance, plus la MIC devra trouver des ressources pour injecter dans des compagnies de plus en plus malades, et donc de moins en moins aptes à rebondir quand on ouvrira les frontières de manière fiable et utile ! C’est clair ?

L’indécision des autorités va finir par être criminelle. Le communiqué de la BoM annonçant des instruments de «equity/quasi equity» disponibles au sein de la MIC date du 22 mai. C’était il y a dix semaines déjà. À aujourd’hui, cela fait 21 semaines que le secteur touristique n’a aucun revenu, sauf pour quelques conversions en centres de quarantaine, des offres spéciales aux locaux, ou quelques jets privés de nantis. On peut estimer ce ‘trou’ à quelque Rs 25 milliards de revenus déjà. Chaque mois d’indécision coûtera Rs 5 à 6 milliards de plus. Pendant que nous pataugeons dans l’indécision, nos concurrents directs accueillent déjà des touristes ou ont déjà spécifié la date de réouverture aux touristes (2). Les Maldives, la Jamaïque, Cuba, les Bahamas, la Barbade, Bali (11/09), les Bermudes, Costa Rica (01/08), la République dominicaine, l’Égypte, Tahiti, la Guadeloupe, le Kenya (01/08), le Mexique, Ste Lucie, les Seychelles, St Maarten, St Vincent, la Tunisie, Turks & Caicos, Dubaï, les Iles Vierges et quasiment toute l’Europe s’affichent déjà. Les conditions d’entrée varient bien évidemment d’un pays à un autre, mais la quarantaine ne s’applique en général qu’aux cas positivement identifiés de Covid-19 et l’accueil est ouvert et sans contrainte à ceux testés négatifs juste avant le vol. À la MIC, pendant ce temps-là, les term sheets sont apparemment encore des ‘copiés, collés’ classiques inspirés par de l’endettement, potentiellement convertibles, ancrés sur des floating charges à partager avec les banques, alors que le secteur hôtelier traîne déjà Rs 34 milliards de dettes. Nous n’avons même pas annoncé une date d’ouverture des vols, ce qui fait qu’aucune vente n’est encore possible pendant que nos concurrents «plages/soleil» se lèchent les babines sur un marché déjà passablement plus difficile…

La Banque centrale avait raison de plaider qu’elle se devait de fournir des munitions à la MIC en ces temps exceptionnels, puisque sa mission comprend aussi son devoir de s’assurer que les difficultés exceptionnelles des clients de nos banques ne finissent pas par miner nos banques elles-mêmes ! La stabilité financière du secteur bancaire est clairement en jeu. La plupart des banques ont déjà accordé des moratoires de capital et d’intérêts de six mois, mais ne peuvent et ne doivent pas faire plus, au risque d’avoir à provisionner ; que la Banque centrale accorde encore une dispense à ses directives de base ou pas…

Il faut rapidement une date d’ouverture. Il faut ouvrir nos frontières au plus vite, mais avec intelligence, en tenant compte de ce que font nos concurrents. Il faut que la MIC constitue enfin l’équipe solide qui va dialoguer avec les banquiers qui connaissent déjà les besoins de leurs clients. Il faudrait aussi peut-être, avant l’ouverture des frontières, mobiliser le pays entier en incluant, idéalement, les employés qui se tournent pour le moment les pouces, pour nettoyer le pays, repeindre le dégueulasse, éliminer les chiens galeux, sauver les bâtiments historiques, récurer nos lagons. Il faudra aussi bientôt que la MIC recapitalise nos groupes hôteliers avec le désir sincère de les sortir de l’impasse, plutôt que d’être tentée, comme pourraient l’être les princes du pays, de les contrôler et de les mettre au pas.

L’enjeu est bien trop sérieux pour qu’il soit dévoyé par l’indécision ou l’ordre politique. Car on parle d’emplois, de familles, de valeur ajoutée nationale, de stabilité bancaire et même de solidité assurée pour nos chaebols à nous, qu’on les aime ou pas !

Car, en fin de compte, nos chaebols nous sont sûrement plus utiles en bonne santé que sur des béquilles !

(1) https://www.worldometers.info/coronavirus/coronavirus-death-rate/

(2) https://www.traveloffpath.com/countries-reopening-their-borders-for-tourism-the-complete-list/

L'édito paru cette semaine dans Business Magazine

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