Covid-19: la communication gouvernementale grippée

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En ne choisissant  que la MBC pour parler, sans jamais descendre sur le terrain le Premier ministre ne s’est-il pas coupé du peuple ?

Ce vendredi 29 mai, on nous annonce un Focus de plusieurs ministres sur la MBC à 18 h 15. Peu de temps après, vers 16 heures, les services de communication du gouvernement envoient aux rédactions un message pour dire que le Premier ministre va adresser un message à la nation. Comme toujours, sans préciser le sujet.

Vu qu’aujourd’hui se tenait le Conseil des ministres et que depuis hier, il se disait que Pravind Jugnauth pourrait intervenir au sujet du déconfinement et que le PM avait eu une réunion avec ses collaborateurs hier, la déduction est : il va parler de la levée du couvre-feu sanitaire.

Et c’est comme ça depuis le début de la pandémie… On suppute, on suppose. Le Government Information Service annonce une déclaration quelques heures avant mais ne donne jamais le sujet. Si, aujourd’hui, la bonne nouvelle de la fin du couvre-feu sanitaire, dimanche matin au lieu du 2 juin, nous ravit, il ne faudrait pas oublier les lacunes des dix semaines passées. D’ailleurs, pourquoi ce soir annoncer une levée du couvre-feu qui, de toute façon, était déjà prévue pour mardi ? Un côté père Noël ? Faire durer l’angoisse pour donner un bonbon ? Faire oublier les squatteurs qui se font déloger ?

Au-delà de la gestion réelle de la pandémie à Maurice, la communication gouvernementale, qui d’ailleurs constitue un élément essentiel dans la lutte contre la propagation du virus, est remise en question après les couacs notés ici et là depuis deux mois et demi. «Il semble que le gouvernement ait hésité entre rassurer et effrayer la population et n’a réussi qu’à semer la confusion et le doute», analyse une spécialiste en communication.

Ainsi, malgré le buzz créé par l’épisode «Chagos» du lundi 25 mai, le Premier ministre (PM) Pravind Jugnauth aurait connu un autre bug dans sa communication, hier. Rendant hommage, à Vacoas, aux officiers de police qui ont continué leur travail durant le confinement, le PM n’a pas manqué d’ajouter que Maurice est le seul pays au monde où la pension est remise à domicile. Cette inclusion d’une décision politique dans un message de solidarité envers les frontliners «a gâché tout le bel hommage rendu aux hommes et femmes qui ont risqué leur vie pendant la pandémie», nous dit un policier

Demander pardon

Qui ne se souvient, en effet, des spots à la MBC et des déclarations officielles affirmant que l’usage du masque «est un gaspillage» pour ceux qui ne sont pas atteints du nouveau coronavirus ? Moins de deux mois plus tard, le 24 avril, Pravind Jugnauth, lors d’une intervention télévisée, venait dire que le port du masque sera obligatoire dans les lieux publics.

Et le 15 mai, le gouvernement imposait la Covid-19 (Misc) Amendment Act, qui met à l’amende et même en prison tous ceux qui n’en portent pas. «Certes, commente le Dr Satish Boolell, il y a eu des tâtonnements même au niveau international. Mais on a vu des personnalités comme le président Emmanuel Macron demander pardon au peuple français»

Qui ne se rappelle de la déclaration du ministre de la Santé Kailesh Jugutpal, à l’Assemblée nationale, le 3 février, balayant tout risque de propagation du virus dans notre île ? Et quand il donna plus tard les chiffres sur le nombre de décès dans les hôpitaux publics, pour les mois de mars et avril, suite à la question de Xavier-Luc Duval au Parlement, surtout dans sa partie écrite déposée le 5 mai, ce fut la confusion totale. Mises à part les réponses aux PNQ, l’absence quasi-totale d’échanges avec l’opposition, mais aussi avec la presse, de la part du gouvernement est mise à l’index. De nombreux observateurs reprochent à la majorité gouvernementale d’utiliser le couvre-feu et l’épidémie pour fuir les questions.

Le premier gros couac dans la communication du gouvernement a commencé le 22 mars. Alors qu’une conférence de presse était prévue au bâtiment du Trésor, les journalistes ont attendu en vain pour apprendre ensuite que le PM s’exprimera le soir, en direct à la télévision. Ce sera donc un discours, sans questions-réponses.

Le lundi 16 mars, le PM annonçait la fermeture de nos frontières avec La Réunion pour le soir même et avec celles de l’Union européenne, le 18 mars. Mais le soir du mercredi 18 mars, lors d’un point de presse, Pravind Jugnauth annonçait la fermeture totale de nos frontières pour le lendemain, à 10 heures. Les Mauriciens qui s’apprêtaient à rentrer, dont certains avaient déjà le billet d’avion en main, se retrouvèrent bloqués à l’étranger, certains dans des aéroports. Aucun préavis, aucun délai ne leur avait été accordé pour retourner au pays. Cette décision brusque bouleversera la vie de plus de 4 000 de nos compatriotes, qui se retrouvent séparées de leurs familles depuis, certains ayant très peu de ressources pour vivre en terre étrangère.

Défis des ministres

Cependant, les ministres et surtout Pravind Jugnauth sont bien présents aux yeux du public… mais uniquement par le biais de la MBC et en l’absence de journalistes de la presse (depuis le 27 mars). Et quand ils consentent à répondre aux questions, il faut les envoyer d’avance ! «Même Donald Trump, nous dit Roukaya Kasenally, sociologue, affrontait la presse régulièrement et ce quotidiennement en mars.» Pravind Jugnauth, lui, a laissé ce soin au National Communication Committee. Faute d’informations officielles, «il ne faut pas venir se plaindre après de spéculations ou de fake news, comme ce fut le cas lundi dernier»

Le Dr Vasantrao Gujadhur, qui adoptait un ton et un style professionnels et sé- rieux lors de ses conférences de presse, fut mis à l’écart au début du mois d’avril. Les discours des intervenants prirent alors un air de plus en plus politique, avec des références régulières au Premier ministre et aux actions du gouverne- ment. Et le défilé de presque tous les ministres à la télévision complètera le tableau et donnera raison à ceux qui disent que le gouvernement utilise la pandémie pour faire de la politique.

Cette plateforme de communication sur le Covid-19, forte de son grand audimat, sombra tellement dans la propagande politicienne, nous dit l’experte en communication, que quand la Covid-19 (Misc) Amendment Act fut votée à l’Assemblée nationale, le 15 mai, on vit les intervenants du comité de communication utiliser la télé pour défendre cette loi et ses mesures.

Ces prestations télévisuelles auraient commencé à lasser quelque peu les Mauriciens confinés et scotchés devant leur poste de télévision quand les communicants du bureau du Premier ministre eurent l’idée de profiter de l’attention de la population pour annoncer, le 25 mai, l’intervention du Pravind Jugnauth en direct, dans l’après-midi. «Ce fut un plan bien calculé», nous dit une source. «Pour attirer le maximum de Mauriciens devant leur poste de télévision, on a fuité des informations à l’effet que Pravind Jugnauth allait les entretenir d’un sujet qui les préoccupent tous, sous-entendant le déconfinement.» La suite on la connait : aucune annonce sur le déconfine- ment ni toute autre information qui concerne directement les Mauriciens.

Blame game

À la place, une vieille information datant de février concernant les Chagos et qui n’apportait d’ailleurs aucun élément nouveau et intéressant à ce dossier. Cette opération de communication, après avoir créé une «crisis of expectations», se serait retournée, au vu des réactions des internautes, par exemple, contre le pouvoir.

Ken Arian, conseiller auprès du bureau du Premier ministre, suite à cet épisode, écrivit un post sur les réseaux sociaux, qu’il supprima promptement après les commentaires des internautes : «Zordi, c’est la presse ki pou dicter quand Premier Ministre bizin kozer ek ki li bizin kozer !!! Franchement !!» Cette attaque contre la presse est aussi adressée indirectement aux milliers de Mauriciens déçus du contenu de l’intervention de Pravind Jugnauth, nous explique l’experte en com- munication, «mais Ken Arian ne le dit pas pour des raisons évidentes».

Nous avons voulu demander à ce dernier pourquoi le bureau du Premier ministre n’a pas jugé bon de communiquer sur le contenu de la déclaration de Pravind Jugnauth, surtout après les «spéculations» qui allaient bon train pendant la journée du 25 mai. Malheureusement, il n’a pas répondu à notre appel.

Même les Chagossiens n’en reviennent pas et seraient en colère que l’on ait utilisé cette affaire pour faire réjouir ou tout au moins capter l’attention de Mauriciens. «Ce ratage, nous dit la sociologue Roukaya Kasenally, doit nous rappeler que trop de communication tue la communica- tion. En tout cas, le bureau du Premier ministre manque cruel- lement de personnes maîtrisant la communication de crise.»

Pour notre spécialiste en communication, cet épisode constitue «une preuve flagrante, un démasquage de la propagande politique contenue derrière toute la communication du gouvernement, même celle paraissant anodine». Et sur l’affaire des Chagos ? «C’est de très mauvais goût et un signe de mépris complet pour les entre- preneurs et les Mauriciens en général, qui attendaient avec impatience qu’on leur donne de la visibilité sur la reprise économique. Cette procrastination fait perdre des millions par jour.»

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