Emploi: l’impitoyable règle du «Last In, First Out»

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Il y a eu un avant, un pendant et bientôt un après Covid19. Mais avant d’en avoir vu le bout, le dégraissage a commencé et avec lui, l’impitoyable règle du «Last In, First Out», qui broie des employés jusque-là considérés comme modèles.

Laura*, 33 ans, détentrice d’un Master, a longtemps travaillé dans le secteur financier, avant d’être recrutée en décembre dernier par une société étrangère basée à Maurice. Son rôle : restructurer le département des finances.

Le patron n’est pas à Maurice. Ses 120 employés travaillent sous la supervision d’une étrangère avec qui chaque manager, dont Laura, a des réunions hebdomadaires pour faire le point sur leurs départements respectifs. Chaque semaine, sa superviseure se dit satisfaite de son travail.

Les employés font du télétravail une fois la semaine. Lorsque le confinement se précise, Laura suggère une stratégie d’opération durant la crise et est félicitée par la superviseure.

Le vendredi 20 mars, Laura travaille à la maison. Elle reçoit un appel réunissant son patron, sa superviseure et le directeur des ressources humaines (DRH). Ce dernier l’informe que dans la conjoncture, la société ne peut plus la payer et la remercie. Choquée, elle plaide pour un réajustement salarial, tout en précisant qu’elle doit rembourser un Housing Loan qui ponctionne mensuellement Rs 30 000 du budget familial. Rien n’y fait. Le patron se dit simplement désolé de la situation. «À la fin, j’étais en pleurs et je suppliais presque de me garder.»

Quelques jours après, le DRH l’informe qu’elle recevra une compensation d’un mois et ne sera payée que jusqu’au 20 mars. «J’étais prête à sacrifier jusqu’à Rs 25 000 de mon salaire si l’entreprise m’avait retenue. On ne m’a laissé aucune chance. Ils ont tout fait pour me recruter et après trois mois, ils m’ont jetée comme une vieille chaussette. C’est injuste, humiliant.»

À ce coup de massue s’ajoute une intervention chirurgicale «coûteuse et délicate» la semaine prochaine, qui la maintiendra alitée plus d’un mois. Depuis qu’elle le sait, son renvoi a été relégué au deuxième plan dans son esprit. «Je dois retrouver la santé.»

Elle estime qu’au lieu d’opter pour le licenciement pur et dur, le patronat aurait dû négocier avec leurs employés pour trouver un terrain d’entente. «Car si les employeurs doivent faire tourner leur boîte, les employés doivent nourrir leur famille. En d’autres termes, il faudrait faire preuve d’un peu d’humanité.»

Marie a le sentiment d’avoir fait les frais de sa franchise

Marie*, 33 ans, est dans le domaine touristique. Être guide est sa passion. En août 2019, elle est débauchée comme Marketing Coordinator par un voyagiste employant une quinzaine de personnes. Son atout est la maîtrise d’une langue étrangère.

Quelques heures avant que le Premier ministre n’annonce la fermeture complète des frontières avec La Réunion, le 16 mars, son employeur est déjà au courant. Il réunit ses employés, leur annonce le confinement et les rassure. Il n’y aura pas de licenciement car il dit avoir fait provision pour le versement de quatre mois de salaire par personne. Si la crise perdure, il envisagera une réduction des salaires mais on n’en est pas là. Les employés sont soulagés.

Le 4 avril, le patron se ravise et appelle chaque employé pour faire part d’une réduction salariale de 40 %. Marie refuse, expliquant qu’elle a deux enfants qui vont à la crèche et qu’elle doit aussi rembourser un gros emprunt pour sa maison. «Il a répliqué que je n’avais qu’à retirer mes enfants de la crèche. J’étais choquée par sa mentalité. Il a dit qu’il enverrait un mél et que je devais accepter sa décision. Dans ma réponse à son mél, j’ai réitéré mon refus et je lui ai rappelé tous les engagements qu’il avait pris le 16 mars.»

Le 7 avril, il informe ses employés par mél que la réduction salariale n’est pas de mise car le gouvernement a mis en place un Wage Assistance Scheme. Mais le 9 avril, Marie est notifiée par mél de son licenciement, avec un mois de compensation.

Ce qui la choque le plus, c’est d’être la seule à avoir été remerciée. «J’ai le sentiment d’avoir fait les frais de ma franchise. Depuis, je suis stressée et déprimée.» Son mari l’est tout autant car lui aussi est dans le tourisme. Depuis, elle envoie son curriculum vitae aux plateformes pour les demandeurs d’emploi. Elle envisage même de donner des cours particuliers de langue étrangère. «Dans quel monde vit-on ? On se fait virer lorsqu’on rappelle à quelqu’un qu’il a manqué à sa parole. Il est clair que nous n’avons pas les mêmes valeurs…»

*Noms fictifs. L’anonymat a été requis car elles ont saisi le Redundancy Board.

Ces autres drames humains

Médias: le couperet tombe déjà

Elle ne pensait pas que son idylle dans l’audiovisuel n’allait durer que dix mois, avant même que son contrat n’arrive à terme. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé à cette jeune secrétaire d’antenne exerçant dans une radio privée. La direction, via un courriel, l’a informée qu’elle ne va pas honorer son contrat. «On m’a donné un préavis jusqu’au 16 juin, après l’aventure sera terminée.» Pourtant, pendant cette période de confinement, elle n’a pas hésité à se jeter corps et âme dans ce travail qu’elle affectionnait. «J’étais la liaison entre les animateurs et le chef d’antenne. Je prépare également la fiche qu’il faut envoyer à la Mauritius Society of Authors (MASA) pour les allocations qu’il faut donner aux artistes. En somme, j’aimais mon travail. Même quand mon laptop était en panne, je continuai mon travail sur mon portable.» Mais, le 16 mai, la lettre de la direction l’a assommée. Démoralisée, la jeune femme ne sait plus à quel saint se vouer. «Nous sommes sept à avoir obtenu notre lettre.» Elle tentera sa chance dans les autres boîtes de l’audiovisuel du pays.

Hôtellerie: un avenir en pointillé

Coup de massue pour cette mère de famille. Divorcée et avec deux enfants à sa charge, elle ne sait plus quoi faire. Ayant travaillé pendant quelque temps dans une usine, elle s’est tournée vers un hôtel qui lui proposait plus. Toutefois, l’aventure n’a duré que quelques mois. En mars, la direction lui a fait comprendre que son contrat prenait fin avec effet immédiat. «Je suis allée vivre chez mes parents, avec mes enfants. Nous vivons tous de leurs pensions.» Elle raconte que comme elle, plusieurs autres employés ont été poussés vers la porte de sortie.

Son plus gros souci demeure ses dettes, qui continuent à s’accumuler. «Je ne sais pas comment je vais m’en sortir.» Elle est allée une nouvelle fois frapper aux portes de son ancienne usine, où la direction lui a indiqué qu’elle lui fera savoir s’il y a encore de la place. «Je suis allée m’enregistrer auprès de la Mauritius Revenue Authority mais l’on m’a dit que je ne satisfaisais pas les critères.» Son avenir semble encore plus sombre.

Tourisme: rien ne tourne rond dans l’univers musical

Après avoir passé plusieurs années sur les scènes musicales, à faire tournoyer les touristes, et leur faire passer d’agréables et mémorables soirées, aujourd’hui, ces artistes sont dans le flou total quant à leur avenir. C’est le cas de Joëlle Coret. Cette dernière, artiste depuis plusieurs années et qui a toujours milité pour ses pairs, est à l’arrêt. Depuis le 16 mars, son monde a cessé de tourner. «On ne sait toujours pas quand nous allons pouvoir reprendre notre quotidien.» Et avec les annonces selon lesquelles les hôtels vont mettre la clé sous le paillasson, l’avenir est encore plus morose. «J’ai mes dettes, mon enfant et je me retrouvé subitement sans revenu.»

Joëlle Coret continue sa lutte pour le droit des artistes. «On demande une reconnaissance au niveau du gouvernement. On a contribué pendant toutes ces années à l’industrie touristique. On a même fait une pétition où l’on demande que l’on puisse également avoir un revenu mensuel. On ne se bagarre pas contre l’État et encore moins contre les hôtels mais on demande de nous venir en aide.» Cette artiste, qui a évolué pendant dix ans sur les planches dans le secteur hôtelier, raconte que tout est différent à l’étranger. «Ils ont un contrat, une fiche de paie, une assurance, tout ce que nous n’avons pas à Maurice en tant qu’artiste.» Aujourd’hui, alors que les frontières sont fermées et que l’on ne sait toujours pas quand cette industrie va redémarrer, le doute a gagné tous ceux qui sont employés dans ce secteur. «On a tous des dettes accumulées et même si l’on nous donne une période moratoire pour les rembourser, il faudra trouver de l’argent pour le faire...» En tout cas, cet avenir incertain lui fait peur.

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Au 2 mai, le pays ne comptait plus que 5 cas positifs de Covid-19. Le gouvernement n’a toutefois pas voulu prendre de risques : les écoles resteront fermées jusqu’en août et le couvre-feu est étendu. Des activités seront toutefois possibles dès le 15 mai. Retrouvez tous nos articles à ce sujet dans notre dossier.  A lire également : Covid-19: Maurice à l’arrêt, couvre-feu étendu

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