Covid-19: quel tourisme pour Maurice après le coronavirus ?

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«Le secteur le plus humain et le plus démocratique est menacé, ainsi que les ressources économiques des populations.» Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations unies.

Selon les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le secteur touristique est sur les plans international et global le troisième plus important secteur économique après l’industrie chimique et le secteur pétrolier et il devance les industries agro-alimentaires en revenus. Le secteur touristique a généré des recettes de 1 700 milliards (1,7 trillion) USD en 2018. Il est aujourd’hui à terre. 

Chez nous, ce secteur joue un rôle très important dans l’économie et a fait rentrer en 2018 Rs 64 milliards (USD 1,6 milliard) en devises étrangères tellement cruciales pour payer nos importations et rétablir notre balance des paiements. Il contribue à à 24 % du Produit intérieur brut, emploie 40 000 personnes de manière directe et probablement plus du double si l’on ajoute les emplois indirects. Au cas où on se sert du logiciel connu comme «compte satellite » (outil développé par l’OMT et sur lequel nous reviendrons), nous aurions une mesure plus affinée de l’apport du tourisme à l’économie mauricienne. 

Maurice fait venir des touristes sac à dos pour faire du chiffre uniquement.
Mais hélas, ils n’apportent pas grand-chose à notre économie, déplore l’auteur.

On a constaté un nombre incroyable de couacs ces dernières semaines ; couacs causés par l’absence de réflexion et de planification de certaines mesures mais aussi leur application. C’est dire l’importance de préparer dès maintenant la relance du tourisme afin qu’elle se passe dans les conditions optimales. Il faut espérer que les décideurs profitent du confinement pour travailler sur les grands axes d’une relance. 

La situation étant une de disruption brutale, ce ne peut plus être business as usual, sauf pour ceux qui croient pouvoir reprendre leur train-train habituel sans remettre à plat leur méthode d’opérer ainsi que les questions fondamentales qui affectent notre secteur touristique. Car n’oublions pas que des sérieux problèmes (ces fameux «pain points») ont été escamotés et poussés sous la moquette ces dernières années malgré les nombreux signaux. 

Les difficultés de notre tourisme ne datent pas d’aujourd’hui et n’ont pas commencé avec cette crise sanitaire. Par exemple, on a enregistré une baisse du nombre des arrivées touristiques en 2019 comparativement à 2018. Pour le seul mois de décembre 2019, on a enregistré une baisse de 4 % par rapport à décembre 2018. Sachant que décembre est le meilleur mois de la haute saison, cette performance très médiocre a été une grande première depuis des décennies.

Entre-temps, le service se dégrade à vue d’oeil à tous les niveaux. La recette par touriste poursuit sa tendance à la baisse d’une année à l’autre, ce qui pousse à s’interroger si Maurice est toujours une destination dite «haut de gamme». De plus, comparativement à nos concurrents directs, nous engrangeons moins de recettes par touriste comme illustré par le tableau ci-dessous.

Source : BOM & AHRIM

Sur le plan du nombre des arrivées, les Maldives font mieux que Maurice depuis 2013. Quant au taux d’occupation des chambres d’hôtels, il est passé de 79 % en 2017 à 70 % en 2019 selon Statistics Mauritius.

Que faire? 

La meilleure façon de procéder, après un indispensable travail de préparation en amont au ministère du Tourisme et à la Mauritius Tourism Promotion Authority, serait d’organiser dans les plus brefs délais après cette grande crise une vaste concertation – on peut l’appeler «États Généraux du Tourisme» ou encore «Assises du Tourisme». Et ce, avec la participation d’un large éventail de partenaires du secteur, petits et grands, afin que tout le monde se sente impliqué.

Les débats doivent déboucher sur une feuille de route (roadmap) à deux volets : (1) un plan à court et moyen terme (PCMT) ; et (2) un plan à long terme (PLT) ou schéma directeur. Le PCMT doit identifier les actions, ce dans le détail, les plus urgentes pour enclencher la relance dans les meilleurs conditions. Ce PCMT doit évidemment s’inscrire dans le PLT ou schéma directeur, dont les grandes lignes stratégiques doivent déjà être identifiées pour être peaufinées (fine tune) par la suite dans ses moindres détails à la lumière certaines données actualisées et études plus approfondies. Travaillons à l’exemple de Singapour ou de nos cousins Seychellois ! 

Trois sujets importants (la liste n’est pas exhaustive) méritent, selon moi, un débat approfondi afin de dégager un large consensus une fois pour toutes. Il va sans dire que le ministre du Tourisme doit jouer le rôle de fédérateur dans ce débat dont l’enjeu est très important pour ce secteur clé de notre économie. On sait que le secteur est traversé par des intérêts assez divergents. Mais vu la gravité de la situation, l’heure est plus que jamais à un consensus national, car près de 100 000 emplois sont en jeu. La reconstruction post-Covid-19 nous offre une opportunité de sursaut et une chance unique de revoir plusieurs aspects de notre politique touristique. Le ministre doit pouvoir fédérer autour d’une vision commune. C’est une question de survie. Ne dit-on pas que toute crise offre également des opportunités aux plus audacieux ? Les trois points qui méritent un débat sérieux :

Gel de permis pour de nouveaux d’hôtels

La saturation a commencé à se faire sentir. Ne serait-il pas sage et judicieux de geler l’octroi de nouveaux permis de construction d’hôtels ? Le secteur touristique a besoin de se relever après ce choc d’une ampleur sans précédent. Un gel semblable a déjà été mis en place à la fin des années 80 par un gouvernement de sir Anerood Jugnauth, et ce, dans un contexte moins catastrophique. De plus, notre littoral n’est pas extensif comme un élastique. Les plages publiques rétrécissent comme peau de chagrin. Dans l’intérêt du tous, ne faut-il pas freiner le sentiment grandissant dans la population selon lequel les touristes sont responsables de la réduction des espaces de loisirs balnéaires des Mauriciens ? Une telle mesure enlèvera la pression sur tout le monde.

«All inclusive»

Cette pratique est contestée et alimente le sentiment que le tourisme ne profite pas à tous. Mettre fin au système de «all inclusive», qui décourage le touriste à sortir de son «confinement» hôtelier (sans jeu de mots !) doit être sérieusement envisagé. S’il y a lieu, l’expertise de l’OMT devrait être sollicitée en utilisant l’outil «compte satellite» pour mieux calculer l’apport réel des forfaits «all inclusive» à notre économie. 

Un abandon de cette pratique permettra aux locaux et autres commerces du coin comme les restaurants du village, magasins, taxis, entre autres, de bénéficier aussi des fruits du développement touristique et de les réconcilier avec le tourisme.

L’objectif de 2 millions de touristes

Cet objectif était fixé pour l’année 2014. Il a fait «pschitt» pour utiliser une expression du regretté Jacques Chirac. On a l’impression que c’était plus un effet d’annonce en 2006 qu’un objectif bien réfléchi et planifié. Six ans après la date butoir on est à la peine pour réaliser 1 400 000 arrivées touristiques. Le moteur cale et est en surchauffe ! 

Francesco Frangialli, l’ancien secrétaire général de l’OMT, avec qui j’ai beaucoup discuté, a affirmé très diplomatiquement lors des Assises du Tourisme à Maurice en 2006 : «Les peupliers ne peuvent pas monter jusqu’au ciel.» Ceci pour dire tout simplement que la croissance sur une petite île fragile a d’importantes limites.

Selon l’express du 11 février 2006, Francesco Frangialli a mis Maurice en garde contre les risques de saturation. «Les réussites passées ont été remarquables mais ne garantissent pas un succès sans nuage. Tout ne sera pas résolu par une croissance exponentielle qui ne serait que quantitative (...) il faut s’assurer que le service ne se dégrade pas», a-t-il souligné lors de la cérémonie de clôture. Il estime que le tourisme mauricien devrait être basé sur des critères clés : adaptabilité, flexibilité, qualité, pluralité, diversité et sécurité, entre autres. Il a ajouté que le tourisme est une industrie pas comme les autres. «Comme ses effets multiplicateurs infiltrent d’autres secteurs, c’est un domaine d’avenir pour les pays en voie de développement. Les perspectives sont bonnes, mais l’industrie reste fragile.»

Son successeur à l’OMT, Taleb Rifai, tira lui aussi la sonnette d’alarme lors d’une visite à Maurice en juillet 2017. Pour lui, le pays se trouve à un tournant : «Maurice doit décider de la direction à donner à son tourisme.» Cette déclaration peut être vue sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=XDOOfmODcJk L’île Maurice a-t-elle prêtée suffisamment attention aux mises en garde ? Arrêtons de faire une fixation pour ne pas dire obsession sur ce chiffre de 2 millions de touristes dont on se demande bien d’où il sort. En vérité, on court inutilement derrière la quantité au lieu de mettre l’accent sur la qualité ; on engendre du stress pour tous, y compris le transporteur national. Pire, on fait venir des touristes sac à dos pour faire du chiffre uniquement, mais qui en réalité n’apportent pas grand-chose à notre économie. Ne devrions-nous pas plutôt revenir à tout ce qui a fait les heures de gloire du tourisme mauricien, c’est-à-dire la qualité, l’excellence, la sécurité et l’accueil mauriciens ?

Au lieu de «run after numbers », prenons le chemin d’un vrai développement durable. Espérons que cette catastrophe nommé Covid-19 va déboucher sur une sérieuse réflexion et un retour aux valeurs intrinsèques qui ont forgé notre tourisme. Pour qu’il puisse vite rebondir, assurer sa pérennité et continuer à jouer un rôle moteur dans notre économie.

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