#LuandaLeaks: les tentacules d’Isabel dos Santos bien implantés à Maurice

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Le monde de la «princesse» d’Angola est en train de s’écrouler. Isabel dos Santos (IdS), fille de José Eduardo dos Santos (président de l’Angola de 1979 à 2017) et dont la fortune est estimée à 2,2 milliards de dollars, faisait déjà l’objet d’une saisie de ses avoirs, émise par une cour de Luanda. Ce matin, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) publie les #LuandaLeaks, une enquête sur ses placements dans le monde entier, et révèle deux décennies de contrats, accords et investissements corrompus qui ont fait d’elle la femme la plus riche d’Afrique et  laissé l’Angola  –  pourtant riche en diamants et en pétrole – comme un des pays les plus pauvres de la planète.

Télécoms, mines de diamants, puits de pétrole, énergie, immobilier, cimenterie... IdS est dans tout ce qui fait tourner – ou détourner – l’économie angolaise. «J’ai amassé ma fortune légalement en partant de rien. J’ai créédes compagnies, je les ai fait grandir, j’ai donné de l’emploi aux Angolais, et aujourd’hui je fais l’objet d’une vendetta politique», répond-elle dans la série d’interviews qu’elle accorde depuis que ses comptes bancaires et son empire des affaires ont été gelés par la justice, le 31 décembre. C’est aussi ce que ses avocats répondent à l’ICIJ.

Ce ne sont, hélas pour elle, pas ce que révèlent les 715 000 do-cuments confidentiels – e-mails, contrats, mémos internes, relevés fiscaux, rapports de consultants et de firmes comptables – obtenus par l’ICIJ (voir hors-texte) et sur lesquels 36 journalistes et 120 journalistes du monde entier ont enquêté. La liste de fraudes alléguées, contrats obtenus grâce à son père, est très longue. L’article principal mis en ligne sur le site de l’ICIJ, tard hier soir, fait près de 10 000 mots (dix fois plus long que celui que vous êtes en train de lire).

Et ce n’en est qu’un parmi les centaines qui sont publiées depuis hier dans le monde entier.

Fraudes et corruptions alléguées à la pelle

Pour ne citer que les plus grosses affaires, il y a la rocambolesque histoire d’Angola Selling Corp. Cette corporation créée en 1999, par Eduardo Dos Santos, le père-président, obtient la licence exclusive du marketing de diamants angolais. IdS et sa mère y obtiennent 24,5 % d’actionnariat. Peu de temps après, IdS décroche une licence très avantageuse pour opérer une compagnie de téléphonie mobile, Unitel. Unitel, dans laquelle IdSdétient une participation de 25 %, va très vite dominer le marché, dont il détient aujourd’hui plus de 80 %. L’empire d’IdS commence ainsi à s’étendre. Selon les calculs d’ICIJ, Unitel a payé plus de $ 5 milliards comme dividendes à ses actionnaires.

Au-delà de ça, la compagnie de téléphonie mobile se transforme en une véritable vache à lait pour la fille de José Eduardo dos Santos. En effet, Unitel prête des centaines de millions de dollars à des compagnies coquilles, détenues par IdS elle-même, dans le monde entier. Les #LuandaLeaks démontrent qu’IdS signe en tant que prêteuse et emprunteuse. Et puis, il y a Sonangol, la corporation pétrolière d’Angola. José Eduardo dos Santos y a nommé sa fille IdS comme présidente, de 2016 à 2017. Au-delà des $ 38 millions étrangement transférés de Sonangol à un compte bancaire à Dubaï, quelques heures après qu’IdS a été évincée de la direction de l’entreprise par le nouveau pouvoir angolais, les documents démontrent aussi la création d’un sulfureux joint-venture entre Sonangol et Amorim, un milliardaire portugais.

Le joint-venture est dirigé par un certain Sindika Dokolo, un Congolais collectionneur d’œuvres d’art devenu diamantaire et qui a même prêté à Sharon Stone ses diamants pour le Festival de Cannes. Il n’est nul autre que l’époux d’IdS, et gendre de l’ex-président José Eduardo dos Santos. Plus tard, Sonangol va vendre 40 % de ses parts à Dokolo, officiellement pour $ 99 millions, mais l’époux d’IdS ne paie que $ 15 millions. La valeur de ces parts est aujourd’hui estimée à $ 800 millions.

Et Maurice dans tout cela

Cette fortune – l’ICIJ liste aussi des propriétés à Londres, Monaco, Luxembourg –, qui est aujourd’hui qualifiée de «butin du clan Dos Santos», est selon l’enquête d’ICIJ répartie dans 400 compagnies dans 41 pays du monde. Près de 100 de ces com-pagnies se trouvent dans des juridictions controversées comme Maurice, Malte, Hong Kong, les Pays-Bas, Dubaï ou British Virgin Islands.

Ce document démontre comment les Management Companies à Maurice servent de prête-noms à des étrangers. À l’instar d’Isabel dos Santos et de son époux.

Le mot-clé «Mauritius» revient près de 2 000 fois dans la base de données de l’ICIJ à laquelle l’express, en tant que collaborateur de l’enquête, a eu accès. Ils révèlent d’abord que le couple Dokolo-Dos Santos apprécie bien l’anonymat et la fiscalité qu’offre la juridiction mauricienne. Dans un document préparé par les avocats du couple qui sondent les juridictions, ils écrivent «de toutes les juridictions étudiées, Maurice (offshore) semble proposer la meilleure offre fiscale». Ce qui aurait pu être flatteur pour le secteur. Sauf qu’on comprend de la prochaine phrase de cet e-mail que les avocats sont en train de comparer Maurice à des juridictions complètement opaques. «Chypre et Malte sont aussi des options. Un peu plus chères, mais on sera dans l’UE. Quant à Dubaï, nous avons des doutes.»

Au final, d’après le décompte de l’express et de l’ICIJ, le clan Dos Santos a créé au moins cinq compagnies à Maurice. Parmi elles, Saguaro Management, qui a retenu les services de ABC Global Management Services (AGMS) comme Mangement Company. Saguaro est actionnaire d’une compagnie angolaise, Alcea, qui a reçu des financements de 150 millions de dollars du gouvernement angolais pour, entre autres, ouvrir une usine de bière dans le pays. Les documents consultés par l’express révèlent qu’IdS et son époux détiennent 100 % des parts au sein de Saguaro. Visiblement, ils ne voulaient pas que cela se sache, car les parts ne sont pas à leurs noms. C’est un document où les actionnaires officiels de Saguaro – des directeurs mauriciens de AGMS – disent agir simplement comme «nominee» et «trustee» du couple qui les trahit.

Autre compagnie mauricienne: Silverfields Ltd. Elle est l’unique actionnaire de Espacos Media Group Ltd, enregistrée à Malte. Et comme dans le cas de Saguaro, les directeurs mauriciens de AGMS, regroupés comme actionnaires de Silverfields, disent agir pour le compte de l’époux d’IdS. Dans la base de données, nous sommes également tombés sur un faramineux contrat de concession minière en Angola dont allait bénéficier une compagnie enregistrée à Maurice en 2006. Nous n’avons cependant pas retrouvé une version signée de l’accord.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui l’étau se resserre autour de la fortune amassée par IdS et son époux. Dans une interview récente, le ministre angolais de la Justice a démenti toute vendetta politique contre le clan Dos Santos: «Nous, ce que nous voulons, c’est récupérer l’argent dépouillé du peuple angolais, où qu’il soit dans le monde.» Et tout porte à croire qu’à l’heure qu’il est, il faudra qu’il passe par l’offshore mauricien.


Les dessous de l’enquête #LuandaLeaks

C’est la plus grosse enquête de l’ICIJ depuis les Panama Papers. Les #LuandaLeaks ont vu la collaboration de 120 journalistes de 36 médias du monde, dont «l’express». Nous nous sommes penchés sur 715 000 documents qu’un dénonciateur a remis à la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF). La PPLAAF est une organisation créée par l’avocat français William Bourdon qui a, entre autres, défendu Assange et Snowden et qui offre aux lanceurs d’alerte et dénonciateurs l’environnement et l’encadrement adéquats. Elle affirme ne pas avoir été payée pour obtenir ces documents et que sa source n’a aucune motivation politique. L’organisation a remis les documents à l’ICIJ qui a, de son côté, mis en marche son réseau de journalistes d’investigation. L’équipe de journalistes et d’informaticiens ayant travaillé sur les #LuandaLeaks s’était retrouvée pour un briefing dans les locaux du «Monde», à Paris, en septembre dernier.

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