Mon petit-enfant s’appelle Gabriel, et le vôtre ?

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À mon humble avis, et je ne suis pas le seul à le dire, la question la plus grave qui confronte l’humanité, puisqu’elle concerne son existence même sur cette planète, est la question du changement climatique.

L’affaire c’est que la plupart des «problèmes» auxquels ont fait face les humains jusqu’ici ont des caractéristiques bien différentes de celles qui distinguent le changement climatique et qu’il est pour cela difficile d’appréhender cette menace et d’y réagir, comme pour une simple autre question de l’actualité.

Ainsi, le Brexit de Bojo ou le mur de Trump ou l’équation Kim Jong-un ou la guerre commerciale Chine-USA ou les Rohingyas en Assam ou l’Ebola au Congo ou la dette nationale de notre pays… sont tous des problèmes ponctuels enracinés dans nos réalités immédiates, avec des conséquences qui ne se feront point attendre.

Le changement climatique, lui, par contraste, impacte assez peu notre quotidien, sinon principalement celui «des autres», encore que les feux de forêt en Amazonie, la famine au Soudan, la sécheresse en Australie ou le cyclone aux Bahamas ne soulèvent aucune anxiété particulière chez le citoyen lambda du monde, encore moins chez le climato-sceptique, puisque ces phénomènes existaient déjà depuis «longtemps» et ne sont, pour les plus anxieux, qu’une occasion de discuter du degré d’aggravation du phénomène. Rappelons-nous aussi toujours que 89 % des émissions nets de gaz à effet de serre proviennent de l’industrie et des hydrocarbures et que nous y trouvons tous allègrement notre compte dans le consumérisme, de la voiture à la clim, de l’avion à l’Internet…

Ce qu’il faut surtout réaliser, c’est que le changement climatique prend son temps. Ainsi, nous accumulons du CO2 et d’autres gaz à «effet de serre» depuis la révolution industrielle, il y a seulement 200 ans, mais ce n’est que maintenant que les effets commencent à mordre. Le taux de CO2 a été de 260/270 partie par million (ppm) pendant des siècles et avait augmenté jusqu’ en 1910, à 300 ppm, un taux qui avait été atteint pour la dernière fois, il y a 800 000 ans ! Seulement 100 ans plus tard, nous en sommes à 415 ppm (+ 38%) et la température moyenne de la planète est, en conséquence, déjà de 1,2 degré centigrade plus élevé qu’à l’ère préindustrielle.

Pas de quoi s’offusquer à Mar-a-Lago sous les climatiseurs… 

Sauf qu’après un court tassement entre 2013 et 2016 qui avaient suscité de l’espoir (+ 0,4 % par an), la croissance du CO2 a repris de plus belle (+1,6 % en 2017 et + 2,7 % en 2018), menée surtout par la Chine (1). Or le point d’inflexion pour réduire planétairement l’émission de CO2 (si l’on veut ne pas dépasser 1,5/2° C de réchauffement), c’est 2020. Après cette date il faudra dramatiquement réduire la consommation de charbon, de gaz et de pétrole, surtout si les «sinks» de CO2 que sont les forêts et les océans perdent de leur efficacité, en étant respectivement réduits par brûlis ou acidifiés. C’est le cas, malheureusement ! Il faut le répéter: le CO2 que nous émettons dans l’atmosphère aujourd’hui n’a pas un effet immédiat et réversible, mais décalé, cumulatif et pérenne jusqu’à ce que d’autres équilibres puissent se retrouver ! L’atmosphère et l’océan prennent leur temps pour réagir à notre production de CO2, mais ils réagiront, c’est certain ! Voilà pourquoi ça urge que nous réagissions nous aussi ! Y compris personnellement !

Pour qui veut comprendre ce qui menace nos petits-enfants (s’ils ont moins de 10 ans aujourd’hui, ils devraient toujours être là en 2100 !), Mark Lynas (www.marklynas.org) a eu l’idée de publier un livre intitulé SIX DEGREES qui décrit notre planète en six chapitres secs, selon que la température moyenne progresse de 1, 2, 3, 4, 5 ou 6 degrés. Mons. Lynas a lu et synthétisé plus de 510 publications scientifiques récentes pour ce faire. Le résultat est effrayant et mérite qu’on s’y attarde. Je n’ai pas osé lire au-delà du chapitre 3 jusqu’ici…

En gros, si on continue à accumuler des gaz à effet de serre, certains le savent, la planète sera plus chaude, plus sèche et beaucoup plus sujette à des épisodes climatologiques violents (marées qui inondent, tornades, pluies diluviennes etc.). Les caps polaires qui fondent déjà pourraient même disparaître. À 3° C, il n’y aurait plus de glace en Arctique, ni sur le Kilimandjaro, ni dans la Cordillère des Andes – ce qui asséchera Lima de sa source d’eau – et les glaces du Karakoram et des Himalayas seront sévèrement réduits au point ou en 2100, l’Indus verrait son débit réduit de jusqu’à 90 %, détruisant les récoltes du Pakistan ! La mousson indienne, selon les projections, verra des pluies plus destructrices, puisqu’il y aura plus de vapeur d’eau dans l’atmosphère. Les dégâts seront proportionnellement plus sévères là où il pleut déjà plus : la côte Ouest, la baie du Bengale, le Bangladesh, le nord-est de l’Inde. À 3 degrés, ce qui pourrait nous arriver aussi tôt que 2050, le cycle carbone lui-même va se renverser puisque la végétation et la terre, au lieu d’absorber le CO2, vont en relâcher quand les bactéries du sol travailleront plus rapidement pour décomposer la matière organique (modèle Hadley- depuis confirmé par tiers). Autre danger : la tourbe aujourd’hui sous l’eau dans les forêts indonésiennes, malaises et amazoniennes pourrait – si les zones de pluies changent comme le pensent 7 études sur 11, asséchant les forêts– être rendue vulnérable au feu et, éventuellement libérer d’immenses quantités de CO2et de méthane. Ironie du sort : quand la planète chauffe, la tourbe qui est sous le permafrost en Russie ou en Alaska va aussi être dévoilée, faisant découvrir de vastes nouvelles réserves peu chères… d’hydrocarbures ! 

La dernière fois que la terre connaissait un taux de CO2 de plus de 400 ppm nous ramène au Pliocène, il y a 3,6 millions d’années (2)! Il y avait alors des pinèdes poussant près du pôle Nord où les températures moyennes étaient de 9° C plus élevés qu’aujourd’hui. Dans un tel contexte qui ne surviendra, il est vrai, que sur une période plus ou moins longue (100 ans ? Plus ?), la stabilité de certains glaciers de l’Antarctique va être déterminante. Les températures ambiantes ne montent pas encore au pôle Sud, contrairement au Nord, mais 90 à 150 kilomètres cube de glaçon par an se perdent déjà et une récente étude, reprise par National Geographic, souligne comment l’activité humaine, qui réchauffe, a affecté les vents glacés poussant les mers froides au large, au point ou des mers moins froides, à leur tour, érodent les glaciers. Si les glaciers de l’Antarctique Ouest cèdent, nos descendants pleureront la disparition des banquises Ronne et Ross – chacune de la taille du Texas – ce qui ajoutera 10 mètres d’eau aux mers du globe. Si la glace de l’Antarctique Est arrivait à fondre (ce qui n’est PAS arrivé au Pliocène, mais il n’y avait pas alors d’effet Sapiens non plus…), la température de la planète aurait augmenté de quelque 12° C en moyenne et la mer atteindrait 216 mètres au-dessus du niveau actuel (d’autres études indiquent 57 mètres). Cela vaut la peine de voir les projections de notre nouvelle planète alors : (https://www.nationalgeographic.com/magazine/2013/09/rising-seas-ice-melt-new-shoreline-maps/ ). La terre occupée actuellement par 600 millions de Chinois, dont Shanghai et Beijing) sera sous l’eau, comme tout le Bangladesh, New York, Londres, Amsterdam et toutes les régions côtières. Je vous laisse imaginer les guerres de l’eau à l’horizon, les déplacements de populations affamées que n’arrêtera aucun mur, les dégâts matériels, les vagues de chaleur et de sécheresse, les coûts de reconstruction, les effets sur la production agricole, l’avenir des espèces… 

Jakarta est, avec Houston, Lagos, la Nouvelle-Orléans ou Beijing une des premières grandes villes touchées. Elle coule, entre autres, parce que les nappes d’eau souterraines ont été largement vidées. Le gouvernement indonésien a décidé de déplacer sa capitale vers Bornéo. Espérons que cette nouvelle capitale sera au moins 10 mètres au-dessus du niveau de la mer…?

Et notre capitale à nous, on en fait quoi ? Et nos énergies renouvelables, elles sont où ? Et nos détritus, qui s’en occupe ? 

Mon petit-fils, à moi, s’appelle Gabriel. Il a 2 ans. Et le vôtre, il s’appelle comment ?


(1) : https://www.carbonbrief.org/analysis-fossil-fuel-emissions-in-2018-increasing-at-fastest-rate-for-seven-years

(2) : https://www.scientificamerican.com/article/ice-free-arctic-in-pliocene-last-time-co2-levels-above-400ppm/

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