La politique et le timing

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Le destin de notre petit pays demeure-t-il entre les mains des grands ? Ou devrions-nous nous-mêmes nous tirer d’affaire ? En un demi-siècle, nous avons, certes, appris à marcher sans nos anciens maîtres coloniaux. Dans une large mesure, nous avons marché, avec leur aide, dans leurs pas, dans les sentiers battus pour nous, en gardant quasiment intacts le système électoral et les réflexes de gouvernance d’antan. Et même si nous nous sommes élevés au stade de République, nous n’avons jamais vraiment pu nous débarrasser des liens néocoloniaux.

À New York, le Premier ministre va piloter, ce soir, une résolution onusienne pour accentuer la pression sur les Britanniques afin qu’ils respectent l’opinion de la Cour internationale de justice, selon laquelle Maurice doit récupérer les Chagos. Si l’entourage des Jugnauth, qui prépare activement les prochaines législatives (et, partant, sa propre survie), pense pouvoir récolter des dividendes politiques, il ne faut pas que l’on soit dupe non plus : depuis sa création, l’ONU et son conseil de sécurité ont adopté plus de 200 résolutions sur le conflit israélo-palestinien par exemple, dont la plupart n’ont jamais été suivies d’effet. Rien qu’en 2016, l’Assemblée générale a voté 329 résolutions ; force est de constater que la grande majorité de celles-ci passent totalement inaperçues dans l’opinion internationale.

Mais une résolution gagnée, comme une Advisory Opinion, c’est bon pour le moral. L’express a applaudi chaque victoire du dossier Chagos, en particulier la dernière arrachée à la CIJ. On continuera d’applaudir chaque petit pas sur la voie de la décolonisation. Mais outre de flatter notre fibre patriotique, cela sert à quoi...

Ces Américains, qui viennent de couper l’herbe sous les pieds de Huawei, en pleine guerre 5G, vont-ils vouloir négocier directement avec nous par rapport au montant du bail de Diego Garcia ? Il serait aussi intéressant de voir si le régime de Modi pourra se permettre de froisser ses partenaires américains dans sa quête de mettre le grappin sur Agalega ? Et la Chine dans tout cela ? Et la France ? Et l’Australie ? On sait que dans les relations internationales, il n’y a pas vrai-ment d’amis et d’idéologies de cœur, mais beaucoup, beaucoup d’intérêts.

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En amont du Budget, il est utile de rappeler qu’il y a, au moins, deux systèmes économiques à Maurice. Il y a d’abord cette économie qui a su tirer profit de ceux-là attirés par la taxe de 15 % et qui fuient les juridictions surtaxées. Il y a toute la gamme d’IRS, PDS, Smart Cities, etc., qui attire ces capitaux étrangers ; capitaux qui viennent surtout nourrir les promoteurs et propriétaires fonciers. Il y a aussi l’offshore avec le back-office de bas niveau qui aide à la circulation des flux entre l’Afrique et l’Inde auparavant ; aujourd’hui, dans cette ère post-DTAA, nous perdons du terrain face à Singapour qui a une main-d’œuvre mieux formée que la nôtre (surtout en TCI).

Puis, il y a une deuxième économie, la traditionnelle, qui absorbe le gros de notre semi-skilled labour. Cela concerne, entre autres, le sucre qui est agonisant, le tourisme qui enchaîne son troisième mauvais mois (baisse de Rs 2 milliards en termes de recettes brutes pour le premier trimestre par rapport à l’an dernier), et le secteur manufacturier, qui ne peut plus se mesurer aux pays ayant une main-d’œuvre abondante, travailleuse et, surtout, bon marché. Sur le plan do-mestique, en raison de notre taille, les PME peinent à grossir, même si elles tournent avec des Bangladeshis de plus en plus.

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Un budget, surtout s’il vise à tenter de faire réélire le gouvernement sortant, ne pourra manifestement pas résoudre nos problèmes économiques. D’ailleurs, chaque Budget, hormis celui de 2006, prescrit surtout du panadol au peuple sans prendre à bras-le-corps les causes qui méritent une stratégie à long terme. Et nos institutions, elles sont devenues tellement politisées..

Bien évidemment, le Premier ministre et son équipe peuvent lire le dernier Article IV Report du FMI et trouver, dans ses formules lisses, de quoi poursuivre son bonhomme de chemin, sans avoir à rompre avec le présent.«The Mauritian economy continues to grow at a steady pace, benefiting from a vibrant services sector and strong domestic demand(...)» Ou ce gouvernement peut s’attarder sur les pages 46-48 du même rapport qui nuance ses formules diplomatiques en soulignant ceci : «Mauritius’s external imbalances should be primarily addressed through fiscal adjustment and reforms to boost productivity and diversify the economy (...) fiscal consolidation would help in containing Mauritius’s deteriorating current account position, while improvements in competitiveness require a concerted effort to enhance productivity, labour market efficiency, and diversification...» Gageons que le timing n’est pas (ou plutôt n’est plus) approprié pour cette remise en question...

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