Beas Cheekhooree: «La connectivité aérienne sera déterminante pour tout le secteur d’exportation»

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Beas Cheekhooree, ex-chairman de la MEXA.

Beas Cheekhooree, ex-chairman de la MEXA.

Face au déclin de l’industrie textile, Beas Cheekhooree livre son analyse sur les causes et les possibles solutions pour la faire revivre. Et ce, en passant par le commerce en ligne, le continent africain pour les matières premières, la connectivité aérienne ou encore par l’automatisation des opérations. Il y a visiblement un long chemin à parcourir.

Les gouvernements se succèdent avec différentes initiatives. Pourquoi le textile est-il encore et toujours en crise ?
Notre secteur du textile et de l’habillement (T&H) est orienté vers l’exportation donc il est sujet au cycle de l’économie mondiale, ce qui explique qu’il y a des hauts et des bas. Nous ne sommes pas les seuls à subir les aléas, d’autres pays font face aux mêmes problématiques que nous sauf que nous sommes petit, donc vulnérable.

Évidemment, les facteurs exogènes, dont la compétition grandissante des nouveaux tigres de l’Asie, les considérations géopolitiques influant sur le commerce international et l’éloignement grandissant de Maurice par rapport à ses marchés dû aux nouvelles stratégies des lignes maritimes ont tous contribué à rendre notre pays de moins en moins important comme une base du T&H.

Plus récemment, le Brexit et les gilets jaunes ont exacerbé une situation déjà très compliquée en Europe. L’avènement du commerce en ligne a chamboulé le modèle du commerce traditionnel dit «brick & mortar». Les grandes marques internationales souffrent et notre secteur par extension.

À cela, il faut ajouter les facteurs endogènes, dont le manque chronique de main-d’oeuvre dans le secteur, les augmentations des coûts sans gain en productivité, le manque de stratégie marketing cohérente pour le secteur. Hormis quelques compagnies «visionnaires», les entreprises ont manqué de vision stratégique pendant la dernière décennie. Le secteur n’est pas sorti de son paradigme traditionnel alors que les signaux exigeaient un changement de cap.

Le secteur textile accumule des dettes qui se chiffrent en milliards. Comment en est-on arrivé là ? Comment s’en sortir ?
Le secteur du T&H constitue 55 % de nos exportations totales qui se chiffraient autour de Rs 43 milliards en 2018. Plus de 50 000 personnes dont 27 000 Mauriciens ont un emploi direct. Le secteur pèse trois fois plus en emplois car il faut inclure ceux impliqués dans des activités périphériques, vitales pour notre économie. C’est un secteur qui a engendré la croissance à d’autres secteurs de notre économie; banques, services financiers, logistique et lignes maritimes, entre autres, pendant des décennies. Mais il faut reconnaître que c’est un secteur qui jongle avec des incertitudes conséquentes et fait donc face à des risques importants en permanence. Chaque composante du secteur doit mettre en place sa propre stratégie dynamique de gestion de risque.

Les fermetures ou encore la délocalisation des usines semblent l’unique solution. N’y a-t-il pas d’autres alternatives ?
J’ai déjà mentionné, ailleurs, que chaque fermeture d’usine est un drame non seulement pour les employés mais aussi pour le promoteur. Chaque fermeture est une partie de notre patrimoine industriel qui disparaît.

La délocalisation est loin d’être une solution facile. Elle comprend des risques importants pour le promoteur. Une délocalisation est un projet difficile à mettre en place comme tout projet en terre étrangère. Concevoir et démarrer une opération dans un pays étranger, surtout dans des pays qui sont socialement instables, requiert du courage, de la volonté et une vision à long terme.

En contrepartie, délocaliser vers un pays qui offre une source de main-d’oeuvre abondante et de matières premières à proximité procure un avantage compétitif important dans l’écosystème du commerce moderne.

L’alternative existe mais exigera une réorganisation de notre tissu industriel. Déjà, un moyen d’importation des matières premières par voie rapide nous aiderait grandement à circonvenir la problématique du délai de transformation et augmenter notre habilité.

Deuxièmement, nous devons changer notre regard sur l’Afrique. Loin de la considérer uniquement comme un marché pour nos produits, qu’on arrive difficilement à exploiter d’ailleurs, pourquoi ne pas nous tourner vers les matériaux disponibles sur le continent pour y ajouter de la valeur ? Le continent exporte annuellement des milliards de dollars US de matières premières, destinées à la transformation pour le secteur du T&H et pour les accessoires vers la Chine, l’Inde, les USA et d’autres pays du monde à hauteur de 16 %, 8 %, 7 % et 41 % respectivement.

Maurice importe moins de 0,15 % des exportations africaines et encore moins de matières premières ou matières semi-finies du continent. C’est clair que nous avons ici une opportunité à saisir. Réfléchissons rapidement sur une stratégie qui nous permettra d’exploiter mutuellement, avec nos voisins africains, les ressources africaines, ici à Maurice, ou nous possédons une expertise appropriée pour le faire. Si nous n’avons pas encore les outils nécessaires, alors mettons-les en place.

Le textile est appelé à changer, se moderniser pour survivre. Comment entamer ce virage ?
Nous devons impérativement attirer l’investissement dans le secteur d’abord et dans la technologie nécessaire à produire autrement. Certaines compagnies le font déjà. D’autres sont loin derrière par manque de moyens ou de vision. L’automatisation de nos opérations pour gagner en productivité et en qualité est une étape sine qua non pour le secteur. Beaucoup d’opérateurs n’ont plus les moyens pour investir en ce moment, même s’ils représentent un potentiel intéressant. Leur donner les moyens nécessaires aidera à soutenir une masse critique vitale pour la survie du secteur.

L’importance grandissante du commerce en ligne pour le secteur du T&H est une opportunité pour nous. La connectivité aérienne sera déterminante pour tout le secteur d’exportation comme elle le sera pour les autres piliers de l’économie.

Ensuite, certaines catégories d’opérateurs ont aussi besoin d’un encadrement opérationnel : gestion du capital humain, gestion financière, stratégie marketing et administration, diversification des marchés et investissement dans la recherche et le développement. Les agences et les experts ne manquent pas. Nous devons les organiser en un ensemble de mesures.

Comment Maurice pourrait-il se positionner sur de nouveaux marchés ?
D’abord nous devons réfléchir sur quoi produire et vers quels marchés nous tourner. Nous ne pouvons pas continuer à offrir les mêmes produits et viser les mêmes marchés. Nous devons impérativement diversifier et segmenter le marché européen, car il y a des poches de croissance hors de la Grande-Bretagne et de la France, qui sont nos principaux marchés. Et puis il y les USA qu’on a délaissés pour cause d’éloignement et de stratégie mitigée.

À l’approche de l’exercice budgétaire, quelles seraient les mesures de soutien à court et à long termes pour ce secteur ?
Pour moi, la connectivité et une chaîne logistique efficace sont deux facteurs importants pour nous remettre sur la carte mondiale du T&H. Nous avons absolument besoin d’un moyen rapide et compétitif pour acheminer nos produits vers nos marchés. L’éloignement de Maurice constitue une barrière importante au commerce moderne. L’extension du «Speed to Market Scheme» vers nos marchés traditionnels et nouveaux sera déterminante pour le secteur.

Plusieurs de nos entreprises se retrouvent à court de fonds de roulement car elles traversent une phase de réajustement de leur cycle de ‘cashflow’. Il faut mettre en place une solution temporaire avec un suivi rapproché.

Et quid du moyen et du long terme ?
Quant aux changements à moyen et long termes, je suis convaincu qu’il faut harmoniser le secteur d’exportation dans sa globalité et donc intégrer les PME dans une seule et unique chaîne d’exportation avec les gros acteurs du secteur. Notre stratégie d’exportation est fragmentée et confuse. La consolidation de plusieurs organismes au sein de l’Economic Development Board est une bonne chose mais il faut rapidement en inclure d’autres pour renforcer toute notre structure industrielle avec un objectif commun : la compétitivité.

Nous avons impérativement besoin d’une nouvelle politique industrielle. Le secteur du T&H ne peut évoluer dans un vacuum mais doit faire partie d’un écosystème industriel solide reposant sur l’innovation et la technologie appliquée.

Nous avons besoin d’une main-d’oeuvre qualifiée et intéressée avec le secteur manufacturier dans son ensemble. Pour cela il faut ouvrir l’espace aux jeunes, les encourager à contribuer davantage au secteur par leurs connaissances des outils modernes.

Nous devons reconstruire l’image de notre secteur industriel dans son ensemble en y associant une nouvelle stratégie de développement durable. Notre pays a grandement besoin d’une identité unique. Cela peut se faire tout en respectant notre environnement.

Finalement, nous ne pouvons nous attendre à des progrès économiques soutenus sans progrès social et sans que les retombées ne puissent atteindre ceux au bas de l’échelle. Souhaitons un renouveau industriel, pragmatique et inclusif.

Vous avez été témoin de l’évolution du textile mauricien. Est-ce vraiment un secteur qui meurt à présent à petit feu ?
Le secteur du T&H a fait face à plusieurs défis au cours de son histoire. à chaque fois il a su se réinventer et se repositionner mais en y laissant des plumes. Je n’ai pas de doute que le secteur passera ce cap encore une fois. Par contre, nous devons nous assurer qu’il reste une masse critique pour continuer à attirer les clients vers nous et éventuellement constituer une plateforme pour redémarrer au moment opportun où quand les conditions seront réunies. Le secteur d’exportation ne contribue que 4,7 % du PIB comparés aux plus de 7 % d’il y a une décennie. Le secteur manufacturier dans son ensemble contribue seulement 13,3 % du PIB aujourd’hui alors qu’à son apogée sa contribution avoisinait les 17,6 %.

Notre économie ne pourra avancer vers les objectifs que nous nous sommes fixés sans un secteur manufacturier dynamique et résilient. Nous avons subi un processus de désindustrialisation mais nous pouvons nous ressaisir et reconstruire un secteur moderne, tourné vers l’innovation et la recherche.

Face à l’Inde et le Bangladesh, entre autres pays, Maurice ne peut guère rivaliser. Y a-t-il un espoir de changement ?
Certes, nous ne pouvons plus jouer dans le même registre que ces pays vu la disponibilité de leur main-d’oeuvre et leur proximité des sources de matières premières.

Par contre, nous avons le potentiel de monter en valeur, de diversifier la gamme de nos produits en utilisant des matières disponibles près de chez nous, refaire l’image de notre pays comme une source d’approvisionnement stable, durable, dans le respect de notre environnement et équitable pour nos citoyens.

Quid de l’apport des travailleurs étrangers pour assurer la croissance dans le secteur textile ?
Dans sa forme actuelle, le secteur ne pourra se passer de la main-d’oeuvre étrangère avec tous les aléas que cela comporte. Il faut reconnaître l’apport important de cette main-d’oeuvre étrangère au secteur qui a grandement aidé à sa survie.

Néanmoins, cette situation ne pourra durer encore longtemps car très vite nous ne serons plus compétitifs pour la gamme de produits que nous produirons à Maurice si nous persistons dans la même direction. Dire que nous espérons extraire de la croissance du secteur dans sa forme actuelle est utopique.

Par contre, l’automatisation progressive, en ligne avec nos compétences locales et étrangères, ciblées pour ajouter de la valeur autrement, sera déterminante pour le secteur et notre économie dans son ensemble.

Mais la main-d’oeuvre étrangère basique ne disparaîtra pas de sitôt. Nous en aurons bien besoin dans d’autres secteurs. Jetez un coup d’oeil à votre boulangerie du coin, ou dans les restaurants…

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