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Qui suis-je ? Comment relater un monde qui nous échappe sans provoquer des controverses, sans blesser ?

«Je suis considéré comme un dictateur, un criminel de guerre, un génocidaire (…) Je mène des politiques qui dérangent certaines grandes puissances, à commencer par les États-Unis. Je fustige la mentalité coloniale de l’Union européenne. Dans notre monde, ceux qui luttent contre l’occupation en Israël sont considérés comme des terroristes. Il en va de même ici au Soudan où je me dois de défendre l’État», confiait, il y a quelques années, Omar Al-Bachir, poster boy (de 75 ans) d’un double courant islamomilitaire/ arabo-africain, dans une rare interview à la presse internationale. Des propos qui bousculent le politiquement correct, mais qui donnent à réfléchir.

Indéboulonnable depuis trois décennies, le dictateur soudanais a fini par être renversé jeudi après un coup d’État, qui intervient quelques semaines après le retrait forcé d’Abdelaziz Bouteflika. Est-ce synonyme d’une nouvelle saison de printemps en Afrique ? Pas sûr.

Poursuivi depuis 2009 par la Cour pénale internationale pour «crimes contre l’humanité» et «crimes de guerre», Al-Bachir, considéré comme un paria par beaucoup, bénéficiait pourtant du soutien de ses pairs au pouvoir ailleurs, dont certains ont pris, avec leurs réseaux, l’Union africaine en otage. Se sentant fort, protégé, presque invincible, Al-Bachir, comme Khadafi dans le temps, refusait de se plier au diktat occidental – ayant compris qu’avec la Russie, la Chine et l’Inde, il pouvait se permettre de toiser ceux qui redessinent les contours géostratégiques du globe. Et qu’avec une gouvernance mondiale alternative, il pouvait essayer de rebondir après que les États-Unis et le reste de ce qu’on surnomme «la communauté internationale» lui ont arraché le Soudan du Sud et ses formidables réserves pétrolières pour en faire un…autre charnier.

Au final, c’est le peuple, à bout, dans une drôle d’alliance avec les forces armées, qui a scellé le sort du dictateur cette semaine. Parce que le coût de la vie était devenu intenable au Soudan. Et quand un peuple a faim et ne peut payer son pain, il s’en fout alors de toutes les menaces et de tous les châtiments possibles. Il n’a plus rien à perdre.

* * *

Faut-il dès lors se réjouir que celui qui s’est construit par la force soit destitué par le pouvoir militaire ? Pensez-vous que le peuple pourra acheter son pain quotidien à moins cher avec des militaires à la tête du pays ?

À Maurice, nous avons d’autres dynamiques qui fabriquent ceux qui nous dirigent et le système électoral (ainsi que nos circonscriptions figées) nous fait croire en une illusion d’un changement ou d’une alternance. Mais sur le continent c’est une autre paire de manches : les relations entre civils et militaires sont cruciales pour la stabilité (relative) de bien de pays. Au fil du temps, l’armée servait à protéger les régimes en place au lieu du territoire. Mais au fil du temps, les soldats sont devenus des instruments du pouvoir, alors que leur rôle, sur papier, se doit d’être neutre. Le mandat du soldat est de protéger sa patrie (contre les attaques étrangères) et non de soutenir son souverain ou ses opposants, soit de choisir un camp.

C’est pour cela que depuis plusieurs années des politologues réclament de nouvelles relations civilomilitaires. Les forces de sécurité ne doivent plus répondre aux «strong men», ni prendre la force entre leurs mains comme c’était le cas hier en Guinée, aujourd’hui en Algérie et au Soudan. L’armée devient alors un État dans un État et échappe au contrôle des civils.

Mais comment résoudre ce dilemme ? Désarmer tous les soldats en Afrique s’avère un pari impossible. Il y a des millions d’armes en libre circulation sur le continent. La plupart sont des armes de petit calibre aux mains des mouvements rebelles, non officiels. Ce processus de désarmement, par exemple, n’a pas marché en République démocratique du Congo (RDC), où de vastes espaces ne sont pas gouvernés, où les femmes et les enfants sont violés sur le terrain de guerre…

En RDC comme aux Soudan (du Nord comme du Sud) il y a de nombreux groupes rebelles qui agissent comme des associations criminelles transnationales. Ils continuent de faire leur loi car il y a un sérieux déficit de gouvernance démocratique et d’institutions communes. Pour arriver à une stabilité durable, il faudrait pousser vers davantage de coordination cohésive – mais qui fera ce travail ? L’Union africaine et l’ONU qui, au mieux, peuvent nous rappeler que «la prise du pouvoir par les armes n’apporte pas la réponse appropriée face aux défis du pays et aux aspirations de sa population»...


* * *

Oui on connaît le refrain : l’Afrique n’a plus besoin d’«hommes forts» mais d’«institutions fortes». Mais les Al-Bachir, Sassou Nguesso, Kagame, Museveni, Dos Santos, Biya, Kabila, Ramgoolam ou Jugnauth ne sont-ils pas, au final, les produits de notre monde cynique, caractérisé par notre incapacité à reconnaître nos torts et à nous réinventer ? Le peuple pourtant a tous les pouvoirs et sa vie dépend de sa volonté. «On a deux vies. La deuxième commence le jour où on réalise qu’on en a juste une», nous conseille du reste Confucius…

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