Vishnu Lutchmeenaraidoo: un caméléon rasé de près

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Rasoir, le Florentin, «lapo touni»… Des surnoms qui collent à la peau de Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui a soumis sa démission en tant que ministre des Affaires étrangères en fin de semaine. La séparation entre cet homme aux cheveux blancs, qui est toujours rasé de près, estelle définitive ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas hésité à changer de costume quand il le fallait. La preuve.

Mauve, orange, rouge. On ne sait pas si ce sont les teintes préférées de Vishnu Lutchmeenaraidoo, âgé de 74 ans. Ce qui est certain, c’est que tout au long de sa carrière politique, il n’a pas hésité à changer de couleurs à plusieurs reprises pour s’adapter à l’environnement politique, tel un caméléon. Et, un peu comme Marie-Antoinette – dont les cheveux ont blanchi en quelques heures à cause du stress – ceux de l’ancien ministre arborent 50 shades of grey. Il est toujours impeccablement rasé, mais ce n’est pas pour cela qu’il a hérité du doux sobriquet de «razwar» (voir plus loin).

Alors qu’il a des cheveux bien noirs, en 1982, le jeune politicien qu’est Vishnu Lutchmeenaraidoo brigue les élections sous la bannière du MMM dans la circonscription no 13, Rivière-des-Anguilles,Souillac. Coup d’essai coup de maître pour l’économiste de 38 ans. La victoire du MMM-Parti socialiste mauricien est écrasante. Mais l’euphorie ne dure pas et le caméléon tire la langue.

Des clans se forment non seulement entre les deux partenaires, mais également au sein du MMM. D’ailleurs, un ancien ministre mauve, qui était aux côtés de Paul Bérenger, s’en souvient. «Vishnu était parmi ceux qui nous encourageaient à quitter le gouvernement. Il est vrai que la décision avait été prise. Au lieu de nous suivre, il est resté avec sir Anerood Jugnauth.» Cet ancien lieutenant, violet de rage, ne porte toujours pas Vishnu Lutchmeenaraidoo dans son cœur.

Un ancien du MSM, qui a également connu la cassure de 1983, confirme. Lors de la première secousse au sein du MMM, rappelle l’ancien ministre, Vishnu Lutchmeenaraidoo était aux côtés de Paul Bérenger, mais quand il y a eu une nouvelle tension entre l’actuel leader du MMM et sir Anerood Jugnauth, il s’est rangé du côté de ce dernier. C’est pour ce geste de fidélité qu’il a été nommé ministre des Finances après que Madun Dulloo – très proche de SAJ à l’époque, l’a soutenu auprès de l’ancien leader du MSM, dit-on.

Pendant très longtemps, le tandem SAJ Vishnu Lutchmeenaraidoo s’est vanté d’être l’architecte du miracle économique. Par ailleurs, quelques années avoir après été nommé ministre des Finances, raconte l’ancien ministre du MSM, après l’affaire des Amsterdam Boys, Vishnu Lutchmeenaraidoo côtoie ceux qui souhaitent mettre le Premier ministre d’alors en minorité. Toutefois, il ne les soutient pas jusqu’au bout, mais il jure fidélité une nouvelle fois à sir Anerood Jugnauth quand il sent que le vent tourne. Le caméléon s’abrite.

Cependant, sa loyauté envers l’ancien leader du MSM s’affaiblit quand le parti soleil contracte une alliance avec le MMM en 1990. Il est alors question d’amender la Constitution pour que Maurice obtienne le statut de république avec comme président, Paul Bérenger. Un accord qui n’est pas au goût de Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui n’apprécie toujours pas le leader des mauves depuis la cassure. Il fait comprendre qu’il votera contre les amendements. Sir Anerood Jugnauth finira par le révoquer comme ministre.

Une année plus tard, Vishnu Lutchmeenaraidoo change encore de couleur. Il se range cette fois-ci du côté du Parti travailliste pour les élections de 1991. Candidat dans la circonscription n°18, Belle-Rose–Quatre-Bornes, il se fait battre par les candidats de l’alliance MMM-MSM. Parmi, Rama Sithanen. Bis repetita en 1995, il se «classe» à la 7e place au no 13 sous la bannière du Mouvement des démocrates libéraux. Le caméléon se fait dès lors discret.

Cependant, après 2010, il retrouve son premier amour… Paul Bérenger. Les deux hommes partagent hebdomadairement un déjeuner dans la capitale. «Il était même devenu le deuxième porte-parole du MMM et il était responsable de la commission économique du parti», confie un membre du MMM.

D’ailleurs, on affirme que c’est lui a fait l’«agwa» pour le Remake 2000 entre le MMM et le MSM. D’où sa colère lorsque Paul Bérenger prend contact avec Navin Ramgoolam en 2014. Il claque alors la porte du MMM une nouvelle fois pour se retirer de la politique… Jusqu’au jour où des émissaires de l’alliance Lepep lui proposent un ticket, en 2014. «Sa seule condition était qu’il soit ministre des Finances et que SAJ soit le Premier ministre. Il voulait un deuxième miracle économie», lâche un ancien ministre MSM…

Mais ce n’était qu’une illusion. En mars 2016, SAJ le force à troquer son portefeuille des Finances contre celui des Affaires étrangères, dans le sillage de l’affaire Euroloan. Depuis, l’ancien Grand argentier semble avoir été mis au placard.

Une frustration qui serait une des raisons qui auraient poussé Vishnu Lutchmeenaraidoo à claquer la porte à quelques mois des élections. «Enough is enough», a-t-il balancé en soumettant sa démission, jeudi. Est-ce un autre sobriquet qui lui collera à la peau dorénavant?

En attendant, celui sous lequel il est le plus connu est sans nul doute «razwar». Pourquoi ce doux surnom ? Cela aurait trait au compte en banque de Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui a été qualifié «l’homme le plus riche de l’océan Indien» par ses opposants politiques.

En 1990, SAJ avait déclaré que le carrelage en céramique qui recouvre le sol de sa maison – qui n’a rien à envier à un hôtel cinq-étoiles – avait coûté «plus d’un million de roupies» alors que quelques années auparavant, il était un «lapo touni». C’est cette réussite en affaires qui lui a valu ce nom. Intraitable à ce niveau, l’ancien ministre des Affaires étrangères, tel un rasoir, est connu pour ne jamais rater un «bon coup».

Ce n’est pas tout. D’autres affirment qu’il n’y a pas que l’argent qui compte. «Vishnu Lutchmenaraidoo réflechit méticuleusement avant d’asséner un coup. Il n’attaque pas frontalement, il est futé. Li pa bat kout gourdin, li sibtil kouma enn razwar.»

Retour en 1982. Entre SAJ et Paul Bérenger, il y a de l’eau dans le gaz. Le MSM voit le jour. Vishnu Lutchmeenaraidoo tergiverse. Il ne sait pas à qui prêter allégeance et il n’a pas fallu longtemps pour qu’on le baptise de nouveau : âne du Buridan, en référence à la légende de l’âne qui est mort de faim entre deux bottes de paille car il n’arrivait pas à choisir.

Il finit par arrêter son choix et Visnhu Lutchmeenaraidoo devient ministre des Finances. Sir Gaëtan Duval l’appelle alors «Le Florentin». Azad Dhomun, chargé des Affaires extérieures du PMSD, s’en souvient encore. Il avance que souvent, les deux hommes avaient des conversations sur l’économie. «C’est un sujet technique et la plupart des gens à Maurice connaissent les termes en anglais.» Mais Vishnu Lutchmeenaraidoo, ayant fait ses études en France, maîtrisait parfaitement le sujet dans la langue de Molière et n’avait aucun mal à trouver ses mots. «Sir Gaëtan Duval étant un amoureux de la langue française, il appréciait beaucoup ce trait de caractère», raconte Azad Dhomun.

D’où le surnom «Le Florentin», de Florence, en Italie, berceau du latin, lui-même ancêtre du français.

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