Safe City: Big Brother étend ses tentacules

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À Montagne-Ory, Moka, une caméra scrute la ruelle menant vers les écoles Clavis et Le Bocage.

À Montagne-Ory, Moka, une caméra scrute la ruelle menant vers les écoles Clavis et Le Bocage.

Cassis, Bain-des-Dames, Les Salines, Verdun, St-Pierre, La Laura, Sainte-Croix, Camp-Ithier, St-Remy, Centre-de-Flacq, Mon-Loisir, Amaury, Ilot, Arsenal, Wolmar, Flic-en-Flac, Gentilly Moka, Montagne-Ory, Melrose, Ferney… Ce ne sont là que quelques-uns des 2 000 endroits où Big Brother prend ancrage dans le cadre du projet expérimental Safe City. Son entrée en opération est prévue pour juillet.

Cette caméra à Constance joue à cache-cache. On ne sait si l’arbre passera à la tronçonneuse par la suite…

Le pays est quadrillé par 4 000 caméras intelligentes qui sont décrites sur le site Internet d’un des trois partenaires du projet comme puissantes et perfectionnées. La société étatique Mauritius Telecom (MT) et la police se sont

associées à Huawei pour la réalisation de Safe City. Ou, plutôt, «Safe Island». Selon les informations disponibles, ces caméras intelligentes devraient permettre, notamment, une reconnaissance faciale. Et ce, même si la cible est en mouvement, jusqu’à une distance maximale de 200 mètres.

Officiellement, dans le cadre de ce projet, ces caméras devaient être aménaeées dans les principales zones publiques, le long des grands axes routiers et autoroutiers, des voies piétonnes et des principaux centres de circulation. Sauf que ce n’est plus le cas.

Big Brother gardera-t-il un œil sur nos disparus, au cimetière des Salines ? Rien de moins sûr !

Après les inratables longs bras métalliques équipés de six caméras, certaines pointant dans un sens et, le reste, dans l’autre, place désormais à des caméras individuelles ou en tandem dans certaines rues latérales des quartiers résidentiels où ceux fréquentés par des élèves et des étudiants. Des habitants qui ont assisté bon gré mal gré à l’installation de ces caméras dans leur entourage sont mitigés sur la question.

D’abord, à la rue Manilal, à Riche-Terre, une septuagénaire croisée mercredi, à la mi-journée, dans sa rue «tranquille», affirme se sentir «plus rassurée», surtout avec le nombre important de véhicules qui empruntent ce raccourci pour rallier Terre-Rouge. Quatre minutes de voiture plus loin, au cœur de Morcellement Raffray, à Terre-Rouge, deux caméras individuelles ont été installées, dans un rayon de moins d’un kilomètre. Des deux, celle située au pied de la colline a déjà été vandalisée. Des voleurs de cuivre semblent être passés par là car le conducteur électrique a été arraché et pend, depuis, dans le vide.

Mooktar Hooboyekhan, habitant ce morcellement où il tient également un garage automobile, est favorable à ces engins à chaque coin de rue. «Mais il faudrait surtout qu’elles marchent et qu’elles puissent résoudre des vols et autres. Il ne faut pas qu’on se retrouve dans la même situation que le policier retrouvé pendu dans sa cellule. Un cas où les caméras de surveillance étaient en panne», commente le garagiste.

Mooktar Hooboyekhan va plus loin : «Si pou get dan ou lakaz sa ousi pa bon ou si zot pou vey ou dan ki rénion politik ou rélizié ou alé, sa ousi mo pa pou dakor. Lotorité bizin pa abizé.»

À Gentilly, Moka, un tandem de caméras intelligentes surplombe la route menant vers l’école du centre et le collège Pierre Poivre. La première interrogation de Lindley Virginie, un jardinier exerçant pour une pépinière du coin, que nous avons rencontré sur place : «Zot marsé mem sa bann kaméra-la ?» Avant d’enchaîner tout de suite pour affirmer que celles-ci ne le gênent nullement. «Sa pa déranz mwa parski mo pa fer okenn krim mwa.»

Gregory, 19 ans, et Axel, 22 ans, deux amis travaillant dans l’hôtellerie, que nous avons également croisés aux abords de Big Brother, mais qui n’ont souhaité ni révéler leur nom de famille, ni être pris en photo, estiment pour leur part que ces caméras ne vont pas servir à grand-chose là-bas. «Il fallait les mettre dans des endroits mal fréquentés, où le taux de criminalité est élevé.»

Direction ensuite Montagne-Ory. Plus précisément dans la petite ruelle menant vers les écoles Clavis et Le Bocage, où une des caméras de Safe City a trouvé ancrage. Paul Raymond Souroupe, 68 ans, un fonctionnaire à la retraite, qui habite le coin, accueille favorablement cette nouvelle arrivée dans son voisinage. «Récemment, une dame a été retrouvée morte dans les parages. Jusqu’à maintenant, nous ne savons pas ce qui s’est passé. Il y a aussi eu un cas d’agression par des roder dé ler sur des jeunes venus kas zot poz par ici. Sans compter les cas de vol rapportés dans la région. De telles caméras peuvent aider à résoudre de telles affaires même si, en réalité, un voleur va rarement passer là où il est surveillé», fait ressortir Paul Raymond Souroupe. Également membre du Neighbourhood Watch de son quartier, il confie qu’un inspecteur de police leur a expliqué que ces caméras permettront d’avoir toute une série d’informations sur un conducteur à partir de la plaque d’immatriculation de son véhicule.

De son côté, le Premier ministre est revenu sur le projet lors de son allocution à l’occasion de l’inauguration d’un nouveau poste de police, à St-Pierre, dans sa circonscription, mercredi 6 février. Répondant aux craintes formulées par l’opposition, Pravind Jugnauth a défendu le projet en s’appuyant sur ce qui a été fait dans des pays étrangers. «L’objectif est de résoudre les crimes et non pas de surveiller la vie privée des gens», a affirmé le chef du gouvernement.

Par ailleurs, à son retour de l’Inde, le mois dernier, Pravind Jugnauth avait pris l’exemple de la police indienne qui, dans le cadre du grand pèlerinage Kumbh Mela, assure la sécurité de milliers de pèlerins par moyen de caméras intelligentes. Soutenant que le projet Safe City devrait être de la même envergure.

Ce contrat pèse la bagatelle de Rs 19 milliards sur 20 ans. L’année dernière, le gouvernement s’est porté garant pour un premier prêt de 13 millions de dollars (Rs 450 millions) qu’a contracté MT auprès de l’Export Import Bank of China à cet effet.

Ce que vous devez retenir

1. Une vidéosurveillance intelligente à travers 4 000 caméras HD (3 000 caméras box et 1 000 caméras dômes) réparties sur 2 000 sites. L’actuel système de surveillance CCTV du pays a été installé en 2010. Il offre une faible résolution vidéo (720p) et ne peut pas être utilisé avec des applications intelligentes. Les vidéos doivent être filtrées manuellement.

2. La durée maximale du stockage des images vidéo est de 30 jours.

3. Toutes les données enregistrées telles que la voix, les images et autres convergeront instantanément vers un centre de commandement et de contrôle principal à la police. Un centre de surveillance du trafic et sept centres de commandement secondaires font aussi partie du projet. Jusqu’à peu, il n’y avait pas de véritable centre de commandement. Quatre téléphones analogiques reçoivent tous les appels d’urgence de l’ensemble du pays.

4. Safe City, ce sont aussi 45 base stations, 4 500 terminaux mobiles et 500 terminaux eLTE qui envoient la vidéo et les images du site au centre de commande en temps réel.

5. Surveillance intelligente des routes avec 75 points de contrôle intelligents, 300 checkpoints ANPR et 150 caméras de surveillance de la circulation avec des fonctions telles que la collecte de données de circulation et l’enregistrement vidéo.

6. Service cloud Huawei a proposé d’aider à construire une ville sûre tout-cloud basée sur le concept «one cloud and one pool» pour un stockage centralisé économique et un meilleur partage de données multiples, telles que la vidéo, les images, la voix et les données structurées.

7. Selon Huawei, la livraison de la première phase du projet est en cours et devrait être achevée cette année. Une fois le projet opérationnel, le temps d’intervention d’urgence (prise et répartition des appels) devrait être réduit à moins de 15 minutes.

8. L’homme fort derrière ce projet à la police est Krishna Jhugroo, l’un des adjoints au commissaire de police. Il préside le Monitoring Committee et le Steering Committee de Safe City.

Surveillance à la chinoise

Le pays de Huawei est bien avancé au niveau surveillance et reconnaissance faciale. La Chine est à la pointe de la technologie avec son «réseau céleste». Il comporte 175 millions de caméras et devrait bientôt passer à 450 millions.

Ces caméras sont couplées à de l’intelligence artificielle qui repère les contrevenants ou suspects dans la foule. D’ailleurs, la Chine est devenue une véritable dictature numérique, écrit le «Canard enchaîné» dans une édition spéciale. «L’empire du Milieu est devenu le laboratoire avancé des techniques de surveillance de masse de la population, grâce au progrès de la reconnaissance faciale et de la numérisation du moindre des aspects de la vie des citoyens.»

Il cite notamment la surveillance extrême des Ouïgours et le futur système de «crédit social» à venir, dans lequel chaque Chinois sera scruté et noté en fonction de ses interactions dans la rue, au travail, chez lui ou en ligne. Chaque retard de remboursement, opinion contraire à la pensée unique du parti communiste, infraction routière… Tout sera bon pour le noter et, en fonction, lui permettre un emploi ou pas, lui autoriser des accès ou pas… De quoi donner des idées !

Est-ce vraiment efficace ?

En France, 70 000 caméras sont installées sur tout le territoire (634 801 km2 et 67,2 millions d’habitants). «Vous êtes filmé !», un livre d’enquête du sociologue Laurent Mucchielli, paru en 2018, a conclu que la présence des caméras aidait très peu à résoudre les affaires pénales. Les images ne servent que dans 1 à 3 % des enquêtes, avec d’autres éléments.

Pour le sociologue, elles ne permettent pas non plus de protéger, car aucun attentat n’a été empêché par une caméra. Il cite en exemple l’attentat de Nice, où le camion fou avait passé plusieurs jours en repérage sans justement avoir été repéré.

Finalement, la vidéosurveillance sert surtout à faire tourner le marché lucratif de la sécurité et à verbaliser plus facilement les infractions routières, donc à faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, estime Laurent Mucchielli.

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