Démocratie en ballotage

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La démocratie est sujette à de rudes bourrasques ces jours-ci, même si elles sont toutes de nature bien différentes.

En France, en mai 2017, les électeurs choisissaient Emmanuel Macron et sa politique de réformes avec un vote présidentiel positif de 66,1%. Un mois plus tard son nouveau parti, la République en Marche !, obtenait une majorité à l’Assemblée nationale. Moins de deux ans plus tard, avec un programme gouvernemental largement enclenché comme prévu, le mouvement des «gilets jaunes» reprend l’initiative et, de la rue, fait fléchir le gouvernement. 67 % des Français soutiennent d’ailleurs maintenant les «gilets jaunes» plutôt que Macron ! Quoi conclure sinon que les électeurs aiment bien le changement tant que, personnellement, cela les affecte positivement et surtout pas négativement ?

Aux États-Unis, le collège électoral (pas le vote populaire !) décide que Trump sera le nouveau président fin 2016. Les élections pour la Chambre des représentants en novembre 2018 sont un désastre pour le Parti républicain de Trump, bien plus qu’à l’ordinaire pour une élection de mi-mandat. Le plus grave cependant pour la démocratie c’est le règlement que, contrairement au Congrès, où les 435 élus représentent à peu près tous le même nombre d’électeurs, chaque État n’a droit qu’à deux sénateurs, peu importe la taille de sa population. Ainsi les 39,6 millions d’habitants de la Californie n’ont que 2 sénateurs, pas plus que les 0,6 million d’habitants du Wyoming ! Résultat ? 16,5 % des électeurs américains les plus conservateurs élisent 50 % des sénateurs ! On prédit que, dans les 10 prochaines années, l’urbanisation aidant, 30 % des électeurs éliront plus de 70 % des sénateurs ! Ce n’est pas beau ça ?

En Angleterre, après le vote du Parlement de mardi, il est clair que le référendum de juin 2016 sur le Brexit ne sera pas honoré, ce qui est logique  puisque ce n’est que maintenant que les conditions de ce Brexit sont précisées et elles sont évidemment bien en deçà des rêves plutôt fous des Brexiteers ! Mieux, ayant mardi rejeté l’accord négocié par Mme May avec Bruxelles, les mêmes parlementaires lui donnent un vote de confiance le lendemain ! Confiance en quoi ?

La Russie déstabilise les élections des autres et se targue d’être une démocratie. La République du  Congo aussi d’ailleurs. Quant à la Chine, elle est selon sa Constitution, «un État socialiste de dictature démocratique populaire, dirigé par la classe ouvrière» ! Pas de doute : depuis que le mandat divin ne convainc plus personne, tous les dirigeants politiques veulent absolument se draper du manteau du mandat populaire supposément démocratique. Cependant, ils sont beaucoup moins démocrates qu’ils ne le disent, ces dirigeants, surtout à propos des opinions qui ne s’alignent pas avec la leur !

Si Pravind Jugnauth s’en sort devant le Privy Council, il serait seyant de sa part qu’il réfléchisse à nouveau aux bénéfices d’institutions libres et indépendantes, et dirigées par des individus compétents qui ne sont motivés que par leur conscience et leur «own deliberate judgement» !

Les Law Lords sont des hommes libres. Sûrement pas infaillibles, ils sont néanmoins libres de leur jugement, sont serviteurs des faits et guidés strictement par les pratiques et les codes de leur métier. S’ils n’étaient pas des hommes libres, ils auraient sans doute pu recevoir une petite missive de Whitehall leur suggérant une approche «appropriée» au vu du culot de cette ex-colonie, tant insignifiante qu’ingrate, dans l’affaire des Chagos ?

Si Pravind Jugnauth est condamné par le Privy Council, il se trouvera évidemment suffisamment de citoyens dans notre pays «ti lespri», partisans irréductibles en tête, pour rationaliser qu’une telle décision est bien… une vengeance de la perfide Albion !

Au vu de la lente descente aux enfers que nous vivons depuis 50 ans quant à l’interventionnisme politique et les check and balances de moins en moins crédibles, ce qui est sûr pour le citoyen mauricien que je suis, c’est que je n’ai aucune réticence et certainement aucune honte que la cour d’appel ultime de notre pays soit à Londres !

Pravind Jugnauth est à la tête d’un gouvernement qui ne croit PAS en l’indépendance des institutions. Au contraire, son gouvernement, plus encore que celui de ses prédécesseurs, croit nécessaire de nommer non pas des hommes libres capables de réflexion autonome, mais des personnes acquises aux intérêts de ses dirigeants et de ses partisans plutôt qu’à ceux du pays et, équitablement, à ceux de tous ces habitants. Le défaut de ce système c’est que l’alternance politique mène inévitablement à ce qu’un nouveau gouvernement «arrache» systématiquement «les mauvaises herbes» de son prédécesseur, pour mettre ses propres «zako» à la place (selon les termes consacrés cruellement, depuis 1982, par Harish Boodhoo). En conséquence, les institutions qui sont supposées intervenir ou opérer objectivement sont invariablement appelées à être perçues et/ou à agir de manière partisane.

Quand on est au pouvoir, c’est bien pour ceux qui gouvernent et pas du tout pour les autres (y compris ceux qui sont neutres). Quand on tombe dans l’opposition, par contre, toutes les institutions deviennent des rottweilers en puissance pour les règlements de compte en attente…

Notre leadership politique quel qu’il soit, sauf s’il se croit éternellement destiné au pouvoir (ainsi la récente nomination Ragavoodoo à l’Electoral Supervisory Commission ?), aura donc intérêt, quand il est aux affaires, à s’assurer que les institutions clés du pays assument leurs responsabilités de manière totalement objective et avec le libre arbitre requis. Juste au cas où…

Lundi, en page 1, l’express nous parle du défi de la situation de l’eau à Agalega. En effet, les centaines de travailleurs recrutés par AFCONS, compagnie indienne engagée pour la construction de diverses infrastructures selon un accord toujours demeuré secret, auront besoin d’eau pendant toute la durée des travaux et il est estimé qu’il faudra, dans un premier temps, importer de l’eau en bouteille pour l’équivalent de 40 000 litres par mois.

Quelques questions s’imposent en la circonstance.

D’abord, il faut quand même parler des Agaléens eux-mêmes. Pendant des décennies, leurs besoins en eau, y compris pour leur soif, ont été assouvis par de l’eau de pluie récoltée des toits disponibles et de l’eau un peu saumâtre de quelques puits. On donne apparemment des cachets de chlore (le dioxyde de chlore est encore mieux !) pour traiter cette eau. Quoi qu’il en soit, si l’on ne trouve pas cette eau de qualité suffisante pour les Indiens qui viennent travailler, pourquoi pourrait-il en être différemment pour les autochtones ? Mieux ! En optant pour des bouteilles d’eau importées et en ne proposant pas une unité de dessalement* par exemple qui, en plus pourrait solutionner l’approvisionnement des Agaléens pour les décades qui vont suivre, quelque part la décision a été prise que les besoins en eau des Indiens et ceux des Agaléens sont différents. C’est surprenant d’iniquité !

Ensuite, 40 000 litres d’eau embouteillée par mois, cela fait une sacrée quantité de bouteilles en plastique dans une petite île comme Agalega. On utilisera sans doute quelques-uns de ces litres comme flotteurs pour repérer des points de mouillage de pirogues ou de casiers, mais après cela Quelles mesures ont été prises pour s’assurer que ce plastique ne pollue pas Agalega et l’océan lui-même en rajoutant à la pollution démentielle des 5 gyres océaniques de la planète** ?

Si les leaders politiques ne peuvent être équitables vis-à-vis des électeurs, quel est l’espoir de la planète et de Dame Nature, qui, elles, ne votent même pas ?

*une cotation de Californie pour une unité de 3 000 litres/jour (soit 90 000 litres par mois !) coûte moins de Rs 600 000, ex works ! La cotation est à la disposition de qui veut….

**https://www.notre-planete.info/actualites/4158- nombre-dechets-plastiques-oceans

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