Le chant des sirènes

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A propos des fils Ramgoolam et Jugnauth

Cela fait déjà longtemps que l’euphorie liée à la victoire de l’alliance Lepep a laissé place à un désenchantement généralisé. Fatalistes, beaucoup de Mauriciens en sont réduits à compter les jours qui les séparent des prochaines échéances électorales - l’occasion enfin de donner une bonne leçon à ces jouisseurs qui  ont trahi toutes leurs promesses. Piètre consolation ! .Car se  débarrasser  de la peste, c’est courir le risque de s’embarrasser du choléra.

Cela fait effectivement des décennies qu’en bons masochistes, nous subissons sans broncher par alternance le pouvoir dynastique de deux grandes familles illustres qui sans aucun état d’âme utilisent les urnes comme marche-pied pour servir leurs intérêts personnels. Pravin Jugnauth et Navinchandra Ramgoolam sont effectivement faits du même bois - leur seul  haut fait se résumant tous deux à avoir assis leur plan de carrière  et leur leadership politique sur leur patronyme (...) Et dire que l’histoire retient que  leur père respectif (officiellement dans un élan protecteur ? ) les avait fortement découragés de faire de la politique !

L’enrichissement constant de ces deux hommes au cours de leur carrière politique contraste cruellement  cependant avec les conditions socio-économiques déplorables de nombre de  leurs concitoyens. A une année de la fin du mandat de Jugnauth, la frustration du peuple est à son paroxysme : Le chômage des jeunes surtout est installé et semble fait pour durer, les classes moyennes se prolétarisent de plus en plus (...) et les  enjeux environnementaux sont jetés aux oubliettes. Pire que tout, l’économie ne décolle pas et les décisions engageant l’avenir du pays sont prises sans consultation populaire. Alors que les décideurs clament haut et fort qu’ils ont trouvé la recette miracle aux problèmes du secteur éducatif à travers le « Nine year schooling », en privé, les hauts officiels du Ministère de l’éducation confessent être aussi dubitatifs que des pédagogues avertis quant à l’éventuel succès de la réforme. Alors que sous Ramgoolam, le projet du Metro Express n’en valait pas le coup, aujourd’hui, pour des raisons occultes le projet devient une priorité et  prend vie dans un amateurisme époustouflant. Face à ces incohérences et approximations, certains de nos compatriotes   trouvent un exutoire  à travers les réseaux sociaux. Dorénavant à leurs risques et périls. Car les nouvelles lois promulguées, bien sûr dans l’intérêt supérieur de la nation, représentent une véritable épée de Damoclès pour les internautes qui après avoir été dupés sont  muselés. Plus république bananière que cela tu meurs !

Face à cette sourde colère, les experts en communication n’ont trouvé rien de mieux que de conseiller au premier ministre de soigner son image  en le montrant en train de faire du sport ou de ramasser les détritus. Encore heureux, car ils auraient  pu tout aussi bien mettre en scène une  situation où le  premier ministre démantèlerait à lui seul tout un réseau de drogues ! Concédons toutefois que l’emploi du temps de notre premier ministre est trop chargé pour aller  constater de visu les problèmes auxquels les piétons, automobilistes, propriétaires de commerce sont confrontés  de manière quotidienne! Cette désinvolture et cette manière de prendre pour acquis l’électorat étaient aussi une marque de fabrique de Ramgoolam. S’il en a payé les frais quatre ans de cela ,ses prises de parole ne dénotent nullement le fait qu’il ait gagné en humilité ou en sagesse. Ce serait trop long et fastidieux de répertorier ici les nombreux scandales pendant son règne. Il faut cependant  dire que  dans ce domaine, les deux rivaux politiques sont au coude à coude rivalisant d’ingéniosité pour éclipser l’autre. Et comme pour démontrer la mesure de leur intelligence, ils se jettent  régulièrement la boue l’un sur l’autre, rappelant à la population leurs hauts faits. Face à l’ironie de la situation, l’électeur rit certes mais il rit jaune.  Il comprend de plus en plus qu’il est le dindon de la farce car Ramgoolam et Jugnauth, au-delà de leur rivalité, semblent s’être donné le mot pour occuper en alternance le poste de premier ministre pendant au moins les vingt-cinq années à venir !

Pravind Kumar Jugnauth et Navinchandra Ramgoolam ont tous les deux succédé
à leur père au pouvoir (photo d'archives).

Au fait, ces deux hommes ont beaucoup en commun. Véritables fils à papa ,ils ont tout eu sur un plateau d’argent, ce qui expliquerait d’ailleurs leur total manque d’empathie envers leurs concitoyens  et le fait qu’ils choisissent toujours les chemins les plus courts mais tortueux pour parvenir à leurs fins. Plus que jamais, l’idée que ceux qui sont au pouvoir sont là pour se servir au lieu de servir le peuple  s’avère juste. Si  Ramgoolam n’a pas démérité non plus  sur ce point, valeur du jour il a suffi de quatre  ans pour que Jugnauth transforme nos institutions en vaste conglomérat familial, avec tout ce que cela représente comme incompétences et gaspillage de fonds publics. Pendant ce temps  des honnêtes pères et mères de familles triment pour assurer à leurs enfants une éducation adéquate ce qui aurait dû leur permettre, dans une société où prévaut la méritocratie, d’occuper des emplois à leur juste valeur. Cependant, beaucoup de jeunes gradués se voient obligés de continuer à  vivre aux crochets de leurs parents après leurs études tertiaires.

Sommes-nous condamnés à accepter cette situation sans broncher? Nos aïeux, coolies ou esclaves, ont vécu dans la servitude, tête  baissée et la peur au ventre afin de permettre aux générations futures de se libérer des chaînes de l’oppression . Nous portons en nous les gênes de la résilience  et  avons  le devoir  moral de  résister  afin que le mot « avenir »ait un sens pour les générations futures. Car, Ramgoolam et Jugnauth fils, obnubilés par la quête du pouvoir et la cupidité  n’ont aucune vision et ne font que perpétuer ce que leurs pères ont fait - rester au pouvoir en offrant des cadeaux à la veille des élections sans se soucier des conséquences économiques et sociales à long terme. A cause de cette pratique infecte (promesses d’éducation gratuite sans planifications préalables) des générations d’écoliers et de collégiens sont passés à côté d’une éducation digne de ce mot. Il en est de même avec la promesse de transport gratuit pour les collégiens et les plus de 60 ans. Ce ne sont que ces derniers qui peuvent témoigner de leurs difficultés au quotidien quand les autobus ne s’arrêtent pas pour les prendre. Et que dire de cette promesse d’équiper les collégiens de tablettes ,ce qui n’a servi qu’à enrichir des entrepreneurs véreux?  Pravin Jugnauth a  d’ailleurs déjà commencé à jouer au Père Noel en faisant miroiter la promesse d’une augmentation de la pension de vieillesse conséquente. Ce sera après au tour des fonctionnaires d’être appâtés par la promesse d’un PRB mirobolant. Serons-nous dupes? Jusqu’à quand pouvons-nous ainsi espérer naviguer à vue sans rencontrer d’écueils qui entraîneraient à coup sûr le naufrage? Résistons au chant des sirènes. Ne nous laissons pas leurrer par des cadeaux  empoisonnés . 

Jacques Delors a un jour dit que «les peuples qui n’ont pas de mémoire n’ont pas d’avenir». S’il nous est plus facile de parler des scandales associés au présent régime parce que plus récents ,nous avons  toujours en tête la légèreté avec laquelle Ramgoolam a assumé ses fonctions. Si son parti a accusé en 2014 une défaite si humiliante, s’il a été aussi vilipendé dans sa circonscription où il avait pourtant de solides assises, on peut s’imaginer à quel point il avait causé des torts parfois irréparables à des individus, à quel point il avait contribué à briser des vies de par son inaction ou  manque d’éthique - rien que sa vue devenait insupportable à la grosse majorité des électeurs. Au fait Jugnauth comme Ramgoolam, trop occupés à servir leurs intérêts personnels   n’ont jamais été de vrais chefs d’état soucieux du bien-être de leur peuple. Y a-t-il une différence entre les 220 millions dans le coffre et les millions du Sun trust ou de Medpoint ? Qu’avons-nous à gagner dans le fait que Jugnauth soit un bon époux et père de famille si son règne est caractérisé par un népotisme et un affairisme flagrants? Si Ramgoolam s’était évertué à travailler pour le peuple ,aurions-nous trouvé  quelque chose à redire de sa vie privée aussi longtemps que cela n’engageait pas les biens publics? Même si Jugnauth et Ramgoolam sont blanchis, ont-ils moralement le droit d’aspirer à de si hautes fonctions ? Cependant comme dirait l’autre : «moralité pas rempli ventre».

Notre situation en tant qu’électeur s’apparente à la triste condition de ces femmes  qui dans un état de totale dépendance ont besoin   d’un conjoint pour survivre . Maltraitées par leur premier compagnon, elles se laissent séduire par les promesses d’un «nouvel amour». Vite désillusionnées par cette relation qui s’avère aussi cauchemardesque que la précédente ,elles se retrouvent devant une impasse ? Faudrait-il rester dans leur présente relation ou retourner à ses premiers amours? Après tout, les hommes  ne se valent-ils pas  tous? Avec le recul et la mémoire faisant défaut, elles se disent  qu’elles étaient tout de même mieux avec leur premier conjoint. Et si la possibilité d’une nouvelle relation amoureuse se présentait, devraient-elles prendre le risque de le suivre, malgré les précédentes déconvenues? Ne finissent-elles pas par se dire que les choses ne peuvent être pires : alors, pourquoi ne pas tenter le coup avec un «outsider» ?

Effectivement, même si le sentiment d’avoir été trahis après notre vote de décembre 2014 nous a laissé un goût amer, nous devons nous dire qu’en toute connaissance de cause, nous avons pris un risque et que cela n’a pas marché. Certes avec le recul ,nous constatons  que nous avions été fous de donner carte blanche à cette équipe dont la plupart des membres traînaient tout un lot de casseroles .Cependant, avions-nous le choix en 2014 ? Quelles perspectives s’offrent à nous en 2020 ? Malgré les années de galère ,malgré le poids des années qui pèse de plus en plus sur ces épaules, Ramgoolam ne semble rien avoir perdu de son arrogance parlant de sa prochaine arrivée au pouvoir comme si cela était une certitude. De quoi vous donner l’envie de vous enfuir sous d’autres cieux.

Nos chefs de gouvernement  nous font  penser à l’adage «The fish rots from the head». Ne nous est-il pas permis de penser qu’il y aurait bien moins de scandales autour de nos ministres si le premier ministre lui-même était au-dessus de tout soupçon? Ainsi, même si ce serait absurde de cristalliser tous ses espoirs de réformes autour d’une éventuelle personnalité capable de changer vraiment la donne, nous ne pouvons nous empêcher de penser  qu’il devrait bien y avoir quelque part un véritable meneur d’hommes, sans casseroles apte à diriger une équipe - un outsider pour  changer - dont la priorité serait vraiment l’intérêt supérieur du pays. Dans un pays où la liberté d’expression est menacée ,il est tout de même toujours permis de rêver.    

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