Sauvons nos chauves-souris

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La population mauricienne a déjà le dodo sur sa conscience et ce serait un drame si à ce stade de notre civilisation, nous faisons aussi disparaître la population des chauves-souris si majestueuses et bruyantes pendant la nuit. Un débat national et international est engagé sur la survie de cette bête. Sa population est estimée à 70 000 têtes. Jugée excessive par les autorités mais population en grave danger d’extinction, disent les amoureux de la bête.

On avance plusieurs raisons pour cette démographie galopante. Un aspect non-évoqué parce que politiquement incorrect, c’est que les Mauriciens se sont trop embourgeoisés et ne chassent plus des bêtes. Dans le passé, on tuait les chauves-souris pour en faire de délectables salmis. Sur les côtes, les pêcheurs se livraient même à de l’innovation technologique : un énorme hameçon normalement destiné à la capture de poisson était fixé à l’extrémité d’une gaule. On happait alors une aile de la chauve-souris suspendue avec cet hameçon. Cette pêche à la «soursouri» comme on le dit en vrai créole a disparu de nos moeurs. Le poulet frigorifié a aidé en grande partie à l’épanouissement de la population de chauve-souris. Mutation culturelle : le ragoût de chauve-souris a été remplacé par le curry-poule/farata. D’autre part, ceux qui prônent l’élimination des chauves-souris ne manquent pas d’exprimer leur déception que certains étrangers qui travaillent à Maurice s’intéressent plutôt à des proies plus faciles à capturer et enfermer aussitôt dans un tonneau. Ne comptez pas sur eux pour aider à diminuer la population des chauves-souris. À moins qu’on les initie à la technique de l’hameçon.

Puisque ce n’est pas de sitôt que les chauves-souris ne cesseront de voler les fruits destinés aux humains, les Mauriciens devraient faire preuve de stoïcisme comme les victimes du Potsam Express à Rose-Hill et accepter de vivre en harmonie avec le monde animal. Qu’ils témoignent de l’indulgence envers les ravages occasionnés sur les arbres fruitiers. Les chauves-souris dévorent tout sur leur passage tout en laissant des fruits endommagés mais non consommés, ce qui fait le délice des condés et martins le lendemain matin. Ce n’est pas seulement le propriétaire du terrain qui subit des tracasseries mais aussi tout le voisinage incommodé par les grands bruits. On croirait que la visiteuse nocturne aime aussi voler le sommeil des Mauriciens en sus des fruits. Elle réveille tout le monde, les enfants et les couche-tard étant les plus atteints. Mais encore une fois, que les Mauriciens remercient le ciel car ce ne sont que de petites misères. Rien de comparable à l’étranger, avec son lot de tremblements de terre, d’incendies (même le huppé Malibu en Californie n’est pas épargné), d’inondations et d’attentats à la bombe.

On peut comprendre le souci du ministre Mahen Seeruttun, qui voudrait aider les familles (surtout les enfants qui en raffolent) ayant des arbres fruitiers mais aussi les petits et moyens exploitants produisant pour le marché tant local qu’étranger. Mais avec son programme d’abattage, le ministre est loin de menacer la survie de ces bêtes. Au rythme actuel d’abattage et en tenant compte aussi de la reproduction régulière de l’espèce, il faudrait attendre au moins 50 ans avant que la SMF n’envoie la dernière chauve-souris au musée de Londres pour y rejoindre le dodo. En attendant, les Mauriciens devraient quand même prendre des mesures courageuses pour sauver cette population d’extinction. Pourquoi, par exemple, ne pas donner en cadeau un certain nombre de chauvessouris à nos pays amis, dont les géants Chine et Inde qui en absorberaient aisément?

Aussi, en thinking the unthinkable, il faudrait confier cette tâche de transfert écologique au ministre Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui dispose de tellement de temps libre qu’il pilote même des projets liés à la santé (médecine ayurvédique) et à la pêche, supplantant les ministres concernés. Pour mettre les écologistes dans le coup, il faudrait aussi s’assurer le concours de Vikash Tatayah, le plus grand défenseur des chauves-souris. On pourrait aussi lui donner le statut d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire pour qu’il parte ameuter toutes les organisations internationales pour qu’elles incitent différents gouvernements du monde à adopter des chauves-souris mauriciennes et utilisent nos mignonnes bêtes pour enrichir leur propre système écologique. Au moins un ambassadeur serait capable de justifier chaque sou savamment dépensé dans l’intérêt de la nation mauricienne.

Dans cette grande mission de relocalisation de nos rousses à l’étranger, il faudrait quand même que les autorités mauriciennes ne perdent pas de vue le côté pervers des humains. En effet, elles devraient veiller avec des yeux… d’aigle pour que des chauvessouris fraîchement débarquées de Maurice ne finissent pas dans des karay, marmites ou woks, dépendant des régions.

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