Trafic de pierres taillées: business florissant

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Au cimetière de Bois-Marchand, les pilleurs délogent les pierres de leurs bases et les emportent dans des camions

Au cimetière de Bois-Marchand, les pilleurs délogent les pierres de leurs bases et les emportent dans des camions

«Ils sont prêts à tout et détruisent des tombes composées de vieilles roches pour les vendre au plus offrant. Croyez-moi, ce marché rapporte gros», affirme Réginald, tombaliste. Ce dernier jette la pierre aux pilleurs de cimetières et bâtisses antiques qui sévissent de plus en plus. Leur proie : les roches taillées.

Un trafic également constaté par Michel Hotentote, sculpteur et tailleur de pierres : «J’ai entendu que les vols des pierres de démolition sont plus fréquents.»

Au cimetière de Bois-Marchand, Christian Foo Kune, président de la United Chinese Association, qui regroupe une vingtaine d’associations chinoises et 4 300 membres, tire la sonnette d’alarme : «Depuis trois mois, nous avons repris le nettoyage et la sécurisation de la section Arsenal. Mais nous avons constaté pas mal de vols de pierres. Ces roches sont délogées de leur base puis trimballées en bordure de chemin. La nuit, des camions emportent le magot.»

Christian Foo Kune a alerté les autorités de ces pillages et profanations de tombes. «Des hauts gradés de la police ont immédiatement institué une Task Force et pris des mesures sécuritaires pour décourager et traquer les voleurs.»

Entre Rs 3 000 et Rs 10 000 l’unité

Outre les cimetières, d’autres espaces sont propices aux vols : vieux chantiers, anciennes cheminées et bâtisses. Récemment, la police a arrêté deux hommes soupçonnés de s’adonner à ce trafic à Pamplemousses. Ils ont été surpris en flagrant délit de vol de pierres sur un site en ruine non loin de l’hôpital du Nord. Un cas parmi tant d’autres. Cette année, divers vols de pierres taillées ont été dénoncés.

Pourquoi cette ruée vers ces roches antiques ? Pour Michel Hotentote, leur valeur remonte à leur origine. De formation volcanique, les roches arborent diverses teintes lorsqu’elles sont enfouies sous terre et donc exposées à la boue et à la chaux. On en voit de toutes les couleurs, déclare un responsable au National Heritage Fund. «La texture de la roche est nuancée de marron, d’orange etc. Elle va coûter plus cher.»

Justement, combien coûtent-elles ? Entre Rs 3 000 et Rs 5 000 l’unité, estiment nos interlocuteurs. Kevin Sew, président de la Mauritius Architects Association (MAA), évoque une fourchette plausible jusqu’à Rs 10 000, dépendant de la taille.

Plusieurs sites sont ciblés par les voleurs, en particulier celui de la Poudrière. «Ce lieu est plus vulnérable, étant plus grand et ayant plusieurs accès.» Où sont acheminées ces pierres… précieuses ? Le butin est écoulé auprès d’acheteurs individuels pour la construction et la décoration. Mais dans la majorité des cas, ces derniers ignorent qu’il s’agit de produits dérobés.

Valeur historique et marchande

Existe-t-il plusieurs types de roches taillées ? «Absolument mais elles n’ont pas la même valeur historique et marchande», affirme Michel Hotentote. L’artiste spécialisé dans les sculptures traitant de l’esclavage évoque, en premier lieu, la roche bleue. De teinte grise, cette roche est la plus commune du marché, ce qui fait que son prix est très abordable, variant de Rs 25 à Rs 60 l’unité. Elle est sollicitée pour le taillage en briques pour concevoir des murs ou des sculptures. «Avec une boucharde, un type de marteau, et d’autres outils, on taille la pierre manuellement jusqu’à l’obtention de la forme voulue.»

D’autres types de roches taillées incluent celle de Bengale, moins poreuse et plus facile à travailler, et la roche ardoise, qui provient des montagnes et est plus rare. Les roches de couleur s’ajoutent à la liste. Elles sont les plus demandées.

Depuis quelque temps, des réseaux de voleurs de pierres opèrent. D’après Thierry Le Breton, président de SOS Patrimoine en péril, les sites à Montagne-Longue,  L’Espérance Trébuchet et au nord-est sont touchés. «Cela fait dix ans qu’on se bat contre les voleurs. Plusieurs ont été pris sur le fait. Divers lieux historiques et culturels sont menacés, dont des bâtiments privés et même les trottoirs de Port-Louis. Le commerce de pierres taillées est un crime énorme envers notre patrimoine.»

Les sanctions pour les voleurs

Selon l’article 17 de la «National Heritage Fund Act», toute altération ou dommage causé à un héritage national, comme un vol de pierres taillées sur un site protégé, peut entraîner une peine d’emprisonnement et une amende allant jusqu’à Rs 100 000 pour le contrevenant.

Encore faut-il prouver que les pierres ont bien été volées. Peut-on faire la distinction ? D’après Michel Hotentote, pour les roches taillées et pillées des cimetières, l’observation de la texture peut donner des indications. «Les dimensions sont différentes comparées à la roche bleue. Ici, elles sont plus grandes en largeur et longueur. La finition est également plus lisse avec une boucharde ou un travail au laser.»

Des bordures sont également soignées, autre signe non-négligeable. En revanche, pour les roches de couleur, il est bien plus difficile de détecter qu’elles proviennent d’un recel.

Une seconde vie

Avec les travaux du Metro Express, plusieurs pierres de couleur ont été déterrées. Bien que leur nombre ne soit pas déterminé, un responsable au «National Heritage Fund» nous a affirmé que ces dernières ont été ramassées et sécurisées par le ministère des Infrastructures publiques. «Elles seront utilisées pour des projets de restauration de sites et des projets futurs.»

Dans la capitale, l’ancien bâtiment du magasin Galaxy a aussi été démoli à la rue Edith Cavell. Que deviennent les pierres ? Nicolas Vaudin, Managing Director chez Cim Property, qui gère ce bâtiment, affirme que la conservation de toutes les pierres anciennes issues des travaux de démolition fait partie du projet dès le départ. «Il n’a donc jamais été question de les vendre. À ce jour, ces pierres sont entreposées sur un site qui nous appartient, à Montebello, en attendant d’être réutilisées dans le cadre de la construction et du développement du 246 Edith Cavell Court.»

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