Sylvio Michel : «Il n’y a pas à Maurice une volonté pour développer l’industrie de la pêche»

Avec le soutien de

L’accord de pêche entre Maurice et le Japon ne cesse de faire débat. La fronde récente des opposants est-elle justifiée ? En quoi cet accord représente-t-il un risque réel pour Maurice ? Sylvio Michel, ancien ministre de la Pêche, analyse la situation.

Le Japon est actuellement au centre d’une controverse autour de l’accord de pêche. Votre avis ?
Sans tenir compte des ressources de sa Zone économique exclusive (ZEE) ou des intentions japonaises masquées, Maurice a renouvelé les yeux fermés l’accord de pêche avec le Japon. N’oublions pas non plus celui avec l’Union européenne (UE) pour le thon. Quand j’étais ministre, l’UE nous remettait Rs 36 millions canalisées vers la caisse centrale du gouvernement. Mon ministère devait se battre pour avoir un peu d’accès.

D’ailleurs, d’autres ententes avec Taïwan ou la Corée du Sud étaient effectives. En retour, ce pays nous donnait des voitures, ce qui n’a rien à voir avec la pêche mais plus pour que nous fermions les yeux. Maurice a une ZEE immense, faisant 1 900 km2. Mais nos ressources sont pillées, en particulier par des chalutiers espagnols et réunionnais.

Pourquoi ?
En signant un accord, nous n’avions pas les moyens de vérifier la quantité qu’ils pêchent, qui devait être de 6 000 tonnes. Mais c’est au-delà. Les Espagnols, par exemple, ont des équipements sophistiqués pouvant identifier les bancs de poissons. Avec leurs filets, les étrangers ne laissent rien sur leur passage. Selon le recensement de 2003, il ne reste plus grand-chose de nos 5 à 6 mille tonnes de notre thon ni de nos espadons et marlins, même dans nos eaux territoriales.

N’avons-nous pas de chiffres plus récents ?
C’est ce que je trouve aberrant : il n’y en a pas. On ne fait pas d’évaluation.

Et les retombées de l’accord japonais depuis son introduction
La Japan International Cooperation Agency, qui finance l’aide japonaise à Maurice, avait de grands projets d’aquaculture (crabes, camarons, bambaras, etc.) qui n’ont pas abouti. L’école de pêche de Pointe-aux-Sables, au coût de Rs 200 millions et financée par ce pays, aurait été une retombée très positive si les autorités mauriciennes ne l’avaient pas fermée. On vous fait croire que vous bénéficiez d’aide, mais ce sont des ficelles pour vous attacher les mains. On vous utilise.

Quelles sont donc ces «intentions japonaises masquées» ?
C’est évident : les Japonais ne sont pas là pour les bébés thons. Selon l’article «Brazil meeting votes to protect world’s whale population», publié sur le site BBC News le 14 septembre 2018, les Japonais disposent de moyens pour contourner les dispositifs de l’InternationalWhaling Commission et des organisations non gouvernementales leur permettant de ferrer entre 200 et 1 200 baleines. L’océan Indien et l’Antarctique sont deux sanctuaires de baleines. Le Japon le sait très bien. J’ai été piégé en 2003 car j’ignorais cela. J’ai accepté en tant que ministre de la Pêche de donner un permis aux chalutiers japonais pour pêcher dans les eaux de Tromelin…

Donc, vous avez signé les yeux fermés ?
Le ministère de la Pêche se fie à ses conseillers et au Centre de recherche d’Albion. Les techniciens auraient dû voir cela. On n’a pas vu qu’il y avait des baleines. J’estime que c’est de ma faute. Je n’ai pas été tenu au courant de cela.

Revenons aux mauvaises intentions que vous attribuez au Japonais.
Premièrement, c’est pour pêcher les baleines. Deuxièmement, le soutien de Maurice aux conférences internationales est visé. Voyez donc comment le Japon diversifie ses projets. Outre Albion, maintenant, le pays du Soleil Levant offre un radar au Trouaux- Cerfs. Le Japon nous offre des cadeaux empoisonnés pour nous acheter. En réalité, ce pays nous doit de l’aide. Nous importons beaucoup d’eux. Et cet accord de pêche aurait dû être utilisé pour un rééquilibrage de notre balance commerciale jusqu’ici défavorable. Voilà que la Chine va nous prendre 50 000 tonnes de sucre. On aurait dû imposer la même chose au Japon. On aurait pu rééquilibrer avec un barème contrôlé.

Vu des retombées que vous évoquez, ces accords ne ressemblent-ils pas plus à des troques qu’autre chose?
Il serait injuste d’incriminer seulement l’accord avec le Japon qui remonte bien avant 2000. En sus de Taïwan et de la Corée du Sud, l’entente incluait l’ex-URSS. Ces accords nous ont rapporté des miettes. L’ex- URSS prenait notre poisson frais et nous donnait des boîtes de conserve. De Taïwan, nous recevions des fauteuils roulants. En 2003, j’ai failli quitter le gouvernement MSM-MMM pour un accord de pêche signé avec l’UE par le Bureau du Premier ministre et dans lequel Maurice était perdante.

Qu’est-ce qui vous en a empêché ?
Nous bénéficions de l’aide d’un Islandais. Il a produit un rapport sur nos ressources, en particulier le thon. Il nous demandait de ne pas signer cet accord et de cibler un autre marché. L’UE était là pour nous piller. L’Islandais nous avait proposé un plan. J’ai parlé de ça au conseil ministériel. Tout a été fait par le Bureau du Premier ministre. Ce n’est pas normal. Ce jourlà, j’ai pris mes affaires pour m’en aller. Bérenger m’a arrêté. Aujourd’hui, j’ai un regret. J’ai l’impression que j’aurai dû partir. Peut-être qu’alors nous n’aurions pas signé avec l’UE. Après 2003, cela n’a fait qu’empirer.

Un groupe de Mauriciens s’est insurgé, pétition à l’appui, contre le «nouvel accord» japonais. Ces craintes sontelles légitimes ou des coups d’épée dans l’eau ?
Le dernier accord avec le Japon constitue une menace pour le sanctuaire des baleines. Ceux qui militent contre ont pleinement raison. Toutefois, je le répète, il ne faudrait pas se dresser contre le Japon seulement.

Contre qui d’autre ?
L’UE. Reprenons le cas des Espagnols. Ils sont réputés pour des massacres et utilisent des moyens interdits. J’ai l’impression qu’ils ont tout détruit en termes de thon. Ajoutez à cela les Réunionnais qui menacent de boycotter Maurice. Euxmêmes nous ont pillés. Mais on n’a pas le courage de leur dire car cela risque de générer des problèmes bilatéraux.

La pêche semble naviguer en eaux troubles, avec l’opposition des pêcheurs qui s’élèvent contre l’ouverture des bancs aux étrangers. Pourquoi ?
L’actuel gouvernement a beaucoup misé sur l’économie bleue, comme au temps où le secteur privé prônait le Fishing Hub alors que nos ressources sont pratiquement épuisées par la surpêche. Si aujourd’hui nous faisons une évaluation de nos ressources, incluant les Chagos, nous serions bien déçus. Déjà en 2014, les pêcheurs des bancs faisaient grève de la faim au jardin de la Compagnie car ils se retrouvaient sans travail.

Et l’aquaculture n’est pas en reste avec l’action judiciaire de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM). Votre avis ?
Mon ministère a initié ce projet de Pointe-aux-Feuilles. Nous avions alors été critiqués tant par les pêcheurs professionnels que les tour operators du parcours Trou-d’Eau- Douce–Grande-Rivière- Sud-Est. Le projet ne devait pas s’étendre au-delà de cette région. Quand même, je trouve inacceptable l’attitude de l’AHRIM : l’industrie touristique a déjà confisqué pratiquement toutes les plages, le lagon, ne laissant aux pêcheurs professionnels que des miettes. Ce genre d’appropriation excessive est injuste.

Où se situe le problème du marché du poisson à Maurice ?
Maurice doit importer du poisson frigorifié pour sa population. Le poisson frais est un luxe. En 2004, notre consommation était de 25 000 tonnes par an. Nous importions alors 13 000 tonnes. Et aujourd’hui, je crois qu’on importe encore plus. Pourtant, il faut prendre des décisions certes difficiles mais qui nous serviront à l’avenir. Il nous faut maintenant établir un moratoire de deux ans au moins, pour interdire la pêche. La Namibie a déjà opté pour cette solution et nous l’utilisons pour quelques mois à Rodrigues dans le cas de la pêche à l’ourite. Les résultats sont très positifs.

Mais les pêcheurs voudront-ils rester sur le banc de touche pendant deux ans ?
En 2003, mon ministère a relevé un chiffre de 26 500 amateurs de pêche sans carte contre 3 000 pêcheurs professionnels, à Maurice. Malheureusement, ce projet de préservation a dû être interrompu en raison de la partielle du no7 qui approchait. Avec le moratoire, on paie ces genslà, on les encadre, on peut utiliser l’école. Ils peuvent faire des travaux utiles comme la pratique de la surveillance. Il y a d’autres moyens de faire de l’aquaculture, notamment les algues. On a dépensé Rs 25 millions pour une étude sur les algues. Mais ça dort dans un tiroir. Il n’y a pas à Maurice une volonté pour développer l’industrie de la pêche. Pour eux, le pétrole est plus important.

Parlons politique. Négociez-vous pour une alliance pour les élections de 2019 ?
Moi, je n’ai pas de grande prétention. Avec une alliance, on a plus de poids. Mais s’il n’y a pas une alliance, moi, j’irai seul. Mais je ne suis pas sûr d’être candidat. Avec un pacemaker et à 77 ans, je ne sais pas. Mais Les Verts Fraternels seront là. Comme parti vert, nos priorités sont une économie verte et l’élimination de la misère. Hélas, on constate que les dirigeants ne sont pas honnêtes. Ils annoncent qu’ils iront seuls aux élections, mais on sait bien que ce n’est pas possible.

Bio express

Débutant comme «Organisation fraternelle» en 1989, Sylvio Michel, leader du parti Les Verts Fraternels, compte 50 ans dans la politique. Il a été ministre de la Jeunesse et des sports en 1983, puis celui du «Local Government» en 1984. Il démissionne neuf mois plus tard. En l’an 2000, il fait une alliance avec le Mouvement socialiste militant et le Mouvement militant mauricien et devient ministre de la Pêche jusqu’en 2004. Il fait ensuite une alliance avec le Parti travailliste en 2005 et est battu aux élections. Pour les élections suivantes, le parti Les Verts Fraternels fait cavalier seul.

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