Le «vibre-ensemble» à défaut du «vivre-ensemble»

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«La difficulté pour moi a été de sortir des terrains battus par les autres. »

Charles Aznavour, écrivain-chanteur (1924-2018)

L’un est éphémère. L’autre est une utopie qu’on persiste à caresser dans le mauvais sens du poil. 

 À nos yeux profanes de journalistes, le concert de GrosCailloux, avec sa foule de 30 000 personnes, dépasse le fait religieux. Au-delà de la communion autour de la foi, qu’on serait bien incapable de cerner, il s’agit, avant tout, pour nous, d’un phénomène social aux portées (et visées ?) politiques manifestes – étant donné le contexte électoral (et les débats sur le BLS et le redécoupage électoral).

Grégoire, Veder et Rivet, les singing priests, ont joliment réussi à mobiliser une foule bigarrée dont ne peuvent que jalouser les partis politiques traditionnels ou émergents – qui s’avèrent, eux, inaptes de drainer autant de personnes malgré tout l’argent, souvent occulte, qu’ils dépensent, en termes d’autobus, de briani, d’alcool bon marché, et le temps investi sur Facebook sur des projets de société qui n’existent, pour l’heure, que sur papier. On comprend, d’ailleurs, pourquoi la MBC aura grossièrement tenté de manipuler les images de Gros-Cailloux et les propos de Grégoire afin que le MSM, et non pas le PMSD, puisse en tirer un capital politique !  

Par le biais purement musical, on aurait pu placer le concert de Gros-Cailloux dans un cadre strictement culturel ou de divertissement sain (pas saint) – comme le Gospel qui a su trouver sa place, à travers le monde, dans des manifestations diverses, religieuses comme non-religieuses. Mais le fait que les trois ecclésiastiques ont rencontré un tel succès mérite que l’on repousse les barrières usuelles, bien au-delà de la sphère politico-chrétienne, voire ethno-religieuse, afin de déborder sur le phénomène de l’exclusion, ou plutôt de l’inclusion, d’une bonne partie de Mauriciens. 

Nos journalistes présents à Gros-Cailloux sont revenus avec des lumières dans les yeux et des notes dans la tête. Pourtant, ils ont l’habitude des concerts et autres shows composites ou cosmopolites. Et n’avaient aucunement l’envie d’évoquer leur foi intérieure – qui relève du domaine strictement privé au bureau. 

Pour eux, tout n’est pas perdu, comme le font croire certains discours alarmistes, surtout divisionnistes. L’espoir du «vivre-ensemble» nous semble permis. La mobilisation des esprits et citoyens sans étiquette paraît possible. Le recours à un collectif sans frontières socioculturelles ou religieuses est possible. Sans corruption – du moins sur le plan matériel. C’est peut-être ce que nous cherchons : des moments de rare communion, indépendamment de nos différences, car nous savons que nous vivons le reste du temps de manière éclatée, un peu comme les couleurs de l’arc-en-ciel qui se chevauchent sans s’interpénétrer.

***

Depuis l’antiquité déjà, des philosophes chinois, indiens, grecs se sont interrogés quant à l’influence exercée par la musique sur les individus et sur leurs comportements en groupe. Des sociologues ont ensuite, avec Max Weber en tête, voulu considérer la production musicale comme un phénomène social. Loin de nous l’intention d’en faire, ici, l’inventaire ni le bilan, on ne fait que souligner le fait que ce phénomène sonore qu’on appelle musique – avec certes, ici, des textes religieux – occupe une place centrale dans notre société. Sans que le public ne sente ce besoin de se droguer, de se regrouper en gangs ou d’affronter les policiers en fin de concert.

Aujourd’hui, il importe de dresser la responsabilité des politiques (de tous les partis) qui ont, pour favoriser leur avancement personnel, permis à des quartiers du pays de se ghettoïser sous l’effet d’une concentration de communautés. Cela a provoqué une partition du territoire, découpé en circonscriptions manipulées artificiellement. À Maurice, l’interculturel, qui tente difficilement de prendre le dessus sur le multiculturel, demeure à ses balbutiements précisément en raison de la balkanisation de certains quartiers et de certains esprits. La coexistence plutôt que le vrai mélange autour des valeurs – ou des notes de musique – communes. Les frontières politiques au lieu du «vivre-ensemble». 

Quand on parle de multiculturalisme, beaucoup raisonnent de façon binaire en fonction de leurs revenus : les nantis versus les vulnérables, les patrons versus les ouvriers. Pourtant, il ne faut pas monter sur Le Pouce pour voir que ghettoïsation et séparatisme social ont solidement pris leurs quartiers chez nous. Doit-on toujours, comme une fatalité, blâmer l’une des origines du mal qui a bon dos : l’idéologie néolibérale qui promeut une certaine conception de l’individu au détriment du collectif? Notre drame, d’autre part, c’est que la politique dynastique et castéiste, qui engendre des intérêts claniques, a déçu beaucoup d’entre nous, et aujourd’hui il nous faut remplacer ce rêve de «vivre ensemble» avec un programme plus réaliste de «vouloir vivre ensemble»...

Mais le souhaite-t-on réellement ?

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