Débat politique: Pourquoi veut-on en finir avec le Best Loser System?

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Avec le projet annoncé de la réforme électorale, la question du Best Loser System (BLS) est de nouveau devenue la question vedette, le concept chouchou du grand débat du jour – à tel point que nous serions en droit de nous demander si, dans l’esprit de la plupart de ceux qui ont écrit sur la question dans la presse, ladite reforme électorale ne se limiterait pas à la seule suppression du BLS. Quels sont les grands thèmes de ce débat ? Si nous écartons les questions sur la mise en marche de ladite reforme, nous nous retrouvons avec deux thèmes.

Premièrement, la nécessite de reformer un système électoral datant d’un demi-siècle et qui, quoique démocratique dans la forme, n’a jamais débouché sur une adéquation (même approximative) de la représentation parlementaire effective par rapport au vote populaire cumulé. Ainsi, un parti ou une alliance de partis peut se retrouver avec 30 % ou 35 % de votes exprimés en sa faveur et finir avec 10 % ou 12 % du nombre de députés au Parlement. Nul ne peut contester le fait qu’il est essentiel de revoir ce système pour établir un équilibre plus acceptable entre le vote populaire et la représentation effective à l’Assemblée nationale. Cette justification est non seulement légitime mais pressante.

Deuxièmement, la nécessite d’adopter un mode électoral qui (selon l’opinion de beaucoup de ceux qui se sont exprimés sur la question) favorise l’émergence et le développement du mauricianisme – concept que personne n’a encore défini à ce jour. Quelle est la justification de la demande de suppression du BLS ? Elle se résume à la raison avancée que le BLS, au dire d’un de nos quotidiens, «bloque le développement du mauricianisme».

Si nous nous situons strictement, un minimum de rigueur intellectuelle le dictant, dans un débat sur la nécessité de rendre notre système électoral plus adéquat et plus «moderne», nous devons en convenir que la question de favoriser le développement du mauricianisme, aussi importante, stratégique et essentielle soit elle, fait partie d’un débat différent, même si les deux questions convergent vers la réalisation d’une société mieux équilibrée, plus apaisée.

Qu’à cela ne tienne, je ne vois pas comment la suppression du BLS nous fera tous nous sentir plus Mauriciens. Bien au contraire, la crainte, la peur même, des minorités de se retrouver avec une représentation politique non-significative par rapport à leur poids démographique, suite à la disparition du BLS, risque d’entraîner ces minorités vers une frustration quasi-permanente, qui déboucherait elle-même sur un repli communautariste qui serait beaucoup plus néfaste à la réalisation de notre finalité commune – le mauricianisme.

Mauricianisme

Sur le premier des deux thèmes précités, c.-à-d. la nécessité d’établir le meilleur équilibre entre le vote populaire et la représentation parlementaire, il y a définitivement un consensus citoyen et politique. Une démocratie vieille d’un demi-siècle ne peut pas se permettre d’exclure d’une représentation parlementaire significative un parti/alliance de partis qui perd les élections, tout en ayant obtenu 25 % ou 30 % du vote de l’électorat – ou 40 à 45 % du vote en cas de vague en faveur d’un parti ou d’une alliance, débouchant sur une victoire massive qui balaie provisoirement de l’Assemblée nationale toute opposition significative.

Divers scenarios de représentation proportionnelle (RP), afin de pallier à ce déséquilibre presque toujours présent, ont été offerts par divers interlocuteurs. Il est clair que seule l’introduction d’une dose de RP en plus du système actuel de First Past The Post (FPTP) peut résoudre cette anomalie inhérente à notre système électoral – à condition qu’il y ait un consensus sur le seuil d’éligibilité, le pourcentage de votes qu’un parti ou qu’une alliance doit obtenir pour se qualifier pour un siège dit «de liste».

Il faut noter qu’un système mixte de FPTP et de RP est une solution qui a été adoptée par bon nombre de démocraties parmi les plus accomplies du monde, comme la Suède, le Danemark ou la Norvège (où, d’ailleurs, le vote en liste bloquée de RP est connu comme le «vote compensatoire»). Cela semble être tout à fait satisfaisant à l’idéal de représentation démocratique.

Venons-en maintenant au second thème, le BLS, et son lien avec le développement ou non du mauricianisme. Au centre de cette équation (ou de cette non-équation, pour certains) se trouve la toute importante question de l’identité ou des identités. Prétendre que le BLS – qui reconnait explicitement l’appartenance religieuse, elle-même la plupart du temps en congruence avec l’appartenance ethnique – bloque ou freine le développement du mauricianisme équivaut à prétendre que chaque Mauricien se reconnaît uniquement à travers une seule identité, à l’exclusion de toute autre identité. Ceci est une erreur fondamentale d’analyse et de vision du monde.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde profondément interconnecté, multipolaire, multiculturel, multicommunautaire et multi-identitaire. Les identités multiples des individus sont aujourd’hui presque la norme. Et même si elles sont en apparence contradictoires, elles font partie de ces choses qui rendent le monde plus acceptable et plus généreux : Sud-africain blanc et anti-apartheid, juif et militant activement pour les droits des Palestiniens, Américain musulman et soldat dans l’armée américaine, Israélien et pour la paix, hindou ou chrétien ou musulman et profondément Mauricien, et tant d’autres formes de double identité.

Aucune contradiction, aucune trahison de l’autre identité n’entache la double identité ou les identités multiples. Et nul n’a le droit de nier à qui que ce soit le droit de s’identifier à plus d’un groupe, ou à plus d’une Idée.

La reconnaissance tacite mais active par nos Pères fondateurs du principe d’identites multiples de nos compatriotes constitue justement le fondement du souhait d’asseoir dans la Constitution la protection politique institutionnalisée des minorités. Le BLS intègre donc dans nos lois la reconnaissance des minorités et se veut être pour elles une protection perçue comme telle – a protection seen to be a protection. En ce faisant, il ne fait que traduire dans les textes de loi une réalité nationale.

Et c’est cette reconnaissance juridique (du moins dans nos lois électorales) de l’existence des minorités qui gêne certains partisans de la suppression du BLS. Mais ne plus reconnaître l’existence des minorités dans nos lois électorales ne fera pas disparaître pour autant leur existence sociologique, leurs craintes légitimes de non-représentation ou de sous-représentation politique et la nécessité de leur protection politique adéquate.

Ainsi, il est essentiel et indispensable que tout nouveau système électoral proposé contienne un mécanisme de protection politique des minorités, qui soit inscrit dans la loi. Ceci exige que la spécificité des minorités soit toujours reconnue dans nos lois électorales. Mais ces deux exigences existent déjà à travers les dispositions du BLS. Et, surtout, le BLS peut très bien exister et fonctionner en parallèle avec un éventuel système électoral mixte (le FPTP avec une dose de RP).

La suppression du BLS (un mécanisme de protection politique des minorités institutionnalisé, donc régi par la loi) et son remplacement par un mécanisme laissé à la seule discrétion des chefs de parti (donc non-régi par la loi) serait une dangereuse et inacceptable dérive vers l’arbitraire. Qui a oublié cette période des années 1980, quand le Premier ministre d’alors, Anerood Jugnauth, n’avait nommé aucun ministre de foi musulmane dans son gouvernement, sous prétexte que cette composante de la nation mauricienne avaient voté contre le Mouvement socialiste militant ? En plus, cette suppression pourrait mener à un repli communautariste des minorités, encore plus dangereux pour la paix sociale

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Maurice est bel et bien engagé pour réformer son système électoral, tout en introduisant la proportionelle. C’étaient les propos de SAJ en 2015. Trois ans plus tard, le gouvernement a soumis ses propositions. Elles devront être validées au Parlement par une majorité des trois-quarts.  Ce qui est loin d’être gagné car la quasi-totalité des partis d’opposition se sont déjà prononcés contre.

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