La Lady de Zorro

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Certes, à La Haye, il a revêtu sa toge, tel Zorro. À 88 ans, il faut l’admettre, ce n’est pas donné d’enfiler le costume de justicier. Brisant l’image du vieillard qui somnole, sir Anerood Jugnauth a réussi le tour de force de rassembler derrière lui, grâce à son acharnement, le peuple mauricien et une bonne partie des Chagossiens autour d’une noble cause : rétablir la souveraineté sur les Chagos, et, partant, l’intégrité territoriale de la République de Maurice, tout en rappelant la douleur du déracinement de ceux qui y ont laissé souvenirs d’enfance et d’adolescence, tombes et maisons familiales, chiens de compagnie, plantes et autres espèces endémiques, une véritable culture îlienne.

À ce titre, il mérite notre appréciation. En tirant sur les cheveux, certains pourraient reprocher à sir Anerood le fait qu’il conserve son titre de chevalier de Sa Majesté tout en menant la charge de décolonisation ; et n’y voyant aucune antinomie intellectuelle, existentielle. Qu’à cela ne tienne, SAJ est entré une nouvelle fois par la grande porte de l’Histoire. Mais attention : à trop vouloir se la jouer despote, au-dessus de toute critique, il risque de ne pas écrire la fin de sa propre histoire, voire de sortir par la petite porte, en raison d’une confusion entretenue entre sa famille et l’État.

La question de la présence de lady Sarojini Jugnauth, non pas dans la chambre de sir Anerood ou lors de ses repas, mais au sein de la délégation officielle, interpelle. À juste titre. Comme être humain, on peut facilement comprendre, même accepter, qu’un vieil homme se sente sécurisé et réconforté par la chaleureuse présence de sa tendre moitié. Behind each great man... on connaît tous le refrain. Surtout une First Lady, qui de surcroît ne se la joue pas trop bling-bling comme Ameenah Gurib-Fakim par exemple, et qui se fait de plus en plus discrète, et qui reste loin des polémiques, comme celle suscitée, dans le temps, par le billet de Rs 20 de triste mémoire, cadeau empoisonné d’un Vishnu Lutchmeenaraidoo, alors au summum de sa carrière.

Mais, mercredi dernier, le mépris, affiché au bâtiment du Trésor, applaudi par l’ensemble d’un cabinet réglé au pas près, avec lequel son époux d’abord, son fils ensuite, ont, tour à tour, répondu à LA question de journalistes non complaisants, ne peut que placer lady Sarojini Jugnauth dans une situation embarrassante. À son âge devrait-elle se retrouver au milieu d’un débat, pourtant essentiel, sur la composition d’une délégation officielle d’une République qui se veut non bananière ? Les Jugnauth n’auraient-ils pas pu payer ses factures au lieu de laisser le doute planer selon lequel vous et moi avons payé les frais de Madame. Une dame qui est à l’abri du besoin financier.

Mettons de côté l’aspect émotionnel et dépassionnons ce débat. La présence de Lady soulève, qu’on l’aime ou pas, deux questions de gouvernance qui sont capitales afin de chasser, entre autres, l’idée que la vie des élus est un lieu d’abus. Dans le sillage de l’affaire Fillon en France, et ailleurs dans le monde, précisément pour éviter des abus familiaux, des idées progressistes poussent pour 1), une interdiction d’embaucher ou de financer ses proches, et 2) une inéligibilité à vie. De plus, les candidats à la vie publique sont encouragés à fournir une déclaration d’intérêts et d’activités, en plus de l’actuelle déclaration de patrimoine.

Au lieu de traiter les journalistes de «baba», les Jugnauth devraient, au contraire, mener le dialogue sur des mesures pouvant contribuer à régénérer notre vie démocratique. Et non pas l’étouffer, comme le faisaient ces monarques d’un autre temps, d’un autre pays...

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