Philippe Goupille 50 ans de sacerdoce

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Quiconque a côtoyé Philippe Goupille n’a pu s’empêcher d’être frappé par le rayonnement de joie et de paix non feint qui se dégage de lui. Il a beau avoir consacré sa vie à Dieu, mais c’est aussi un homme de chair et de sang, parfois habité de désirs, de pulsions et d’émotions fortes comme le bonheur mais aussi la tristesse. «Je suis heureux et je ne regrette pas mon choix d’avoir laissé Dieu me choisir. Mais il y a des jours où je me réveille et où je ressens des moments de tristesse. Ils viennent du repli sur soi. Dès que j’rentre en contact avec mes paroissiens, que j’accueille des gens, ma tristesse s’envole. Les gens sont mon médicament psychologique, ma dopamine», confie-t-il en riant.

Ce qui l’aide aussi à maintenir le cap, c’est l’option préférentielle qu’il a choisie en se faisant prêtre, c’est-à-dire l’évangélisation pour «libérer l’Homme des superstitions, de ses attaches, de ses peurs, de l’anxiété et des autres perversions. C’est la base de toute ma vie.»

Philippe Goupille est né il y a 77 ans, à Beau-Bassin. Il vient d’une famille de quatre enfants. Son père Philippe est assureur et est à son compte. Sa mère Annie s’occupe du foyer. Ils vivent dans une immense maison un peu délabrée que son père nomme avec humour «le Château Misère». «J’ai eu la chance d’être né dans une famille très unie, où il y avait toujours beaucoup d’amour et de stabilité. Je crois que pour réussir sa vie de prêtre, ce terreau familial solide est important.»

Catholiques pratiquants, les Goupille ne ratent jamais la messe du dimanche. La foi de sa mère se traduit par la prière et la récitation du chapelet. «Maman m’a appris la relation de foi avec Jésus Christ», alors que la foi de son père est dans l’action. Il ouvre, par exemple, sa maison aux kermesses paroissiales et inculque à son fils l’importance de faire exploser le cloisonnement entre communautés. «Papa était très ouvert à toutes les communautés. Dès mon jeune âge, il m’emmenait avec lui rendre visite à ses clients musulmans et chinois à Port-Louis.» Philippe Goupille grandit et aime les messes du dimanche, où le père Rivalland passe du latin au français lorsqu’il arrive à l’Épître et à l’Évangile, l’ambiance des processions. «Ma paroisse a été ma deuxième famille.» Il effectue sa scolarité primaire au Lorette de St Pierre et comme il a d’excellentes notes, il est admis au collège du St Esprit. Sachant que ses parents n’auront pas les moyens de lui payer des études supérieures alors qu’il se voit faire une carrière d’avocat, comme l’ont fait ses oncles maternels – sir Alfred et sir Francis Herchenroder – qu’il admire pour leur droiture et leur sens de la justice, et qui ont fini leur carrière comme chefs-juges, il décide de mettre les bouchées doubles pour décrocher la bourse d’Angleterre. Sa vie est rythmée par les études et le sport. Son élection en tant que président du Students’ Council le sort de son enfermement académique et le fait se mettre au service des autres.

«Dès que j’entre en contact avec mes paroissiens, que j’accueille des gens, ma tristesse s’envole. Les gens sont mon médicament psychologique, ma dopamine»

Dès cette première année de Form VI, il se sent interpellé par un passage précis de l’Évangile dans lequel le Christ est approché par un jeune homme qui lui demande ce qu’il doit faire pour obtenir la vie éternelle. Lorsque Jésus Christ lui répond qu’il doit tout quitter et le suivre, le jeune homme s’en va tout triste. Petit à petit, cet Évangile s’insinue en lui. Et si Jésus l’appelait et qu’il était en train de passer à côté du vrai bonheur ? Cette question le taraude. Il se dit que le jeune homme en question pourrait être lui. Il a, certes, des copines mais pas une attitrée. Il ne veut pas finir sa vie en étant triste. Est-ce cela l’appel ? «L’appel vient graduellement. Il y a deux types d’appel : celui reçu par St Paul, qui a été fulgurant et l’a désarçonné de son cheval, et celui qui se fait graduellement dans la conscience. Un projet de vie apparaît dans la conscience. Cela vient dans l’interaction entre les textes sacrés et la conscience».

Son investissement dans ses études est payant, puisqu’il décroche la bourse tant convoitée qui lui ouvrira les portes d’Oxford ou de Cambridge. Ses doutes persistent cependant. Et si son bonheur résidait dans la prêtrise ? Comme dans l’Église catholique, l’appel doit être sanctionné par une autorité extérieure, il s’en ouvre à l’évêque d’alors, Mgr Liston. Celui-ci l’encourage à faire une licence en latin et anglais en attendant d’être fixé et lui propose une place à l’université de Dublin, en Irlande. Philippe Goupille accepte. «Ce fut mon premier petit renoncement.»

L’appel ressenti se précise au bout de trois ans. Il va alors étudier la théologie et la philosophie à l’université Grégorienne de Rome. C’est là qu’il se lie d’amitié avec Gilbert Aubry, qui fait les mêmes études que lui et qui est évêque de la Réunion. L’Église à cette époque est en pleine mutation. On n’enseigne plus aux séminaristes ce qui est pêché et qui ne l’est point, mais on leur parle d’option fondamentale qui est la route du bien, développée par le professeur Joseph Fuchs. «C’est une route morale du bien. Il arrive que l’on s’en écarte mais on y revient toujours.»

Il lui reste une année d’études à terminer lorsqu’il est ordonné prêtre à 28 ans. Son ordination a lieu à la Réunion, du fait qu’en l’absence de Mgr Liston qui est gravement malade, il n’y a aucun autre évêque pour l’ordonner. Il repart ensuite à Rome pour compléter ses études. Il fait ses premières armes auprès des paroissiens italiens et lorsqu’il termine, il rentre au pays.

Au cours de ce demi-siècle de sacerdoce, Philippe Goupille n’a pas eu énormément d’affectations. Mais celles qui lui échurent ont été de longue durée. Il est d’abord envoyé comme vicaire à l’Immaculée Conception avec le père Henri Souchon, de qui il retient deux choses essentielles : «L’importance pour l’église de s’investir dans les médias et celle de l’interreligieux. Les bagarres raciales venaient de se terminer et tout le monde était traumatisé. Henri Souchon a fait un imam venir prier avec lui à l’église. Il m’a appris à ne pas avoir peur des autres religions.»

Philippe Goupille est ensuite envoyé à La Cathédrale St Louis comme vicaire, avant d’être nommé secrétaire de Mgr Jean Margéot. Une responsabilité dont il s’acquitte pendant 20 ans. Au contact de l’évêque, Philippe Goupille dit avoir appris l’écoute et la miséricorde. «À moi qui étais épris de justice, Jean Margéot répétait : si tu as à choisir entre la justice et la miséricorde, choisis toujours la miséricorde. Jean Margéot n’avait pas une foi bruyante mais une profondeur dans l’essentiel de la foi chrétienne qui repose sur le fait que l’Église doit être au service et pas à la recherche de grandeur.» Lorsque le Cardinal Margéot se retire à 77 ans, le père Goupille assiste Mgr Maurice Piat dans ses fonctions jusqu’à ce qu’une paroisse se libère à l’église des Saints Anges Gardiens, à Grand- Baie. Il demande à y être affecté car il y voit un grand espace de rencontre avec les paroissiens locaux et les étrangers de passage. Le tourisme commence alors à prendre de l’essor mais affecte les familles mauriciennes en raison des horaires de travail contraignants. Il décide de faire de l’assistance pastorale pour aider les familles à retrouver leur équilibre et accueille les touristes étrangers en quête d’une «respiration spirituelle» et avec qui il a des échanges qu’il appelle «des moments de grâces» ou kairos, mot grec signifiant des opportunités d’enrichissement. Il fonde la Commission diocésaine du tourisme, dont il est toujours l’aumônier.

Aujourd’hui, les gens remettent en question l’existence du Diable. S’il refuse de personnifier le mal, il est persuadé qu’il y a «une influence négative, un esprit du mal qui travaille au coeur de l’Homme et l’amène à faire des choix. Le choix est toujours difficile à faire car le mal se présente toujours comme un mirage.» Durant ses 50 ans d’engagement, a-t-il eu des tentations ? S’est-il, par exemple, senti attiré par des femmes ? «Oui, c’est arrivé. Et l’esprit du mal te fait croire que tu seras plus heureux si tu lâchais tout pour aller avec la femme. C’est là qu’il ne faut jamais quitter des yeux ton option fondamentale, qui est le célibat au service des peuples du Christ. J’estime que les trois plus grandes tentations de l’Homme sont en premier lieu le pouvoir puis l’argent et la chair. Quand tu as le pouvoir, les deux autres suivent de facto. Beaucoup se laissent engloutir par le pouvoir et c’est même le cas dans l’Église. Il faut lutter contre ce besoin de pouvoir dans les relations entre hommes et femmes, entre parents et enfants et même aau sein de l’Église. Pendant que j’étais à Rome, j’ai assisté à ces luttes de pouvoir qui sont contraires à l’Esprit de Jésus Christ et ça détruit l’Église.» Est-il en faveur du mariage des prêtres ? «Le célibat a certains avantages, comme de se rendre plus disponible pour les autres. Mais il vaut mieux vivre une vie de prêtre marié qu’être sevré d’affection ou être en guerre avec son besoin de complémentarité. Accepter son célibat est un travail de tous les jours», dit-il, en précisant avoir été aidé dans cette voie par les couples qu’il a longtemps côtoyés dans le cadre du programme Marriage Encounter. «Cette proximité entre le couple et le prêtre est une vraie proximité, porteuse de dialogue et d’amitié véritable.» N’a-t-il jamais ressenti le désir d’enfant ? «Oui, il y a un manque. Ce serait trop simple de dire que le désir d’enfant est rempli par les fidèles. Mais je n’ai pas ressenti un manque aigu. Je suis resté fidèle à l’enseignement du Christ, qui est de se libérer du pouvoir, de l’avoir, de la matérialité, de la chair. C’est un grand chemin de bonheur qui s’est vérifié dans ma vie. C’est la joie au quotidien.» Depuis 2001, il préside le Conseil des religions. Aucune difficulté, aucun défi de ce côté-là ? «Non, aucun grand moment de crise.» Cet observateur social est toutefois inquiet par le fossé qui s’agrandit entre riches et pauvres et qu’il faut combler pour la stabilité du pays. Il estime aussi que le pays a «perdu de son ouverture dans les relations avec les autres religions. On se replie trop sur l’identitaire. Plus une communauté agit ainsi, plus les autres font de même». Son grand rêve est que «l’on arrive à être des citoyens mauriciens, à aimer sa terre et non pas que son lopin de terre. C’est triste mais la notion de citoyenneté n’est jamais arrivée et cela n’a pas l’air d’être en bonne voie.»

À 77 ans, Philippe Goupille a décidé de quitter la paroisse des Saints Anges Gardiens et celle de Notre Dame de La Salette car il est arrivé à l’âge de la retraite. C’est sûr que célébrer sept messes tous les week-ends et être disponible pour tous les fidèles est éprouvant. «Il faut être raisonnable. Mais puisque ma rencontre avec le peuple est ma source de joie, je ne m’arrêterai pas. Je n’arrêterai jamais, sauf si l’Alzheimer entre en jeu. Je continuerai à être un prêtre à temps partiel à la paroisse de Trou-aux-Biches…»

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