Chut! C’est secret !

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Il s’agit de savoir ce que l’on veut !

En gros, il faut choisir entre une société qui reconnaît le droit à la vie privée, à la discrétion des affaires, à la «sensibilité des marchés» et au secret bancaire, point à la ligne, ou à une société un peu plus ouverte et libérale qui, tout en reconnaissant ces concepts qui précèdent, les modulent quelque peu pour assouvir d’autres objectifs sociétaux tout aussi valables. Globalement, on parle de l’intérêt général en y ajoutant, par exemple, la notion de transparence quand on fait appel à l’argent public (que ce soit à travers le Budget du gouvernement ou à travers la bourse des valeurs), le besoin de favoriser le lanceur d’alerte qui, parfois, est le seul en position de révéler des fraudes, de la corruption ou des comportements inadéquats d’hommes publics ou même privés, ou l’absolue nécessité d’une information aussi complète que possible quand il s’agit de ce que fait le gouvernement en notre nom !

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Commençons par la fin du paragraphe précédent. Un pays démocratique comme le nôtre est constitué de citoyens, tous contribuables de manière directe ou indirecte. Une fois tous les cinq ans, SUR LA BASE D’UN PROGRAMME, nous donnons un mandat à un gouvernement pour agir et prendre des décisions EN NOTRE NOM. Je ne dirais jamais, comme certains, qu’un programme gouvernemental oblige un gouvernement à ne pas faire ce qui est absent de son manifeste électoral, car ce serait stupide de ne pas comprendre que l’environnement, surtout économique, mais aussi social dans lequel opère un pays évolue sur cinq ans et que le gouvernement se doit de s’adapter en conséquence et de saisir, quand elles surviennent, les bonnes opportunités pour le pays. Par contre, si on est élu sur la base de promesses précises, il y a une obligation de tenir ces promesses, sauf si on vient expliquer en détail pourquoi on a changé d’opinion ! L’électorat a le droit d’entendre ces explications afin de décider si elles sont plausibles et de bonne foi. Pourquoi est-ce qu’une Freedom of Information Act, promise par les travaillistes et Lepep, d’ailleurs, n’est pas encore votée, par exemple ? Comment se fait-il que le principe de méritocratie pour les emplois dans le gouvernement soit devenu, à ce point, la farce actuelle ?

Chut ! C’est un secret !

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L’autre volet du mandat que l’on donne à un gouvernement, qui dirige donc par subsidiarité, couvre les décisions prises en notre nom. Comment peut-on arguer que ces décisions-là, qui impactent le contribuable directement ou indirectement, dans l’immédiat ou dans le futur, peuvent comporter des clauses secrètes ? Du contrat signé avec Jin Fei à celui de Mangalore Refinery, du Defence Cooperation Agreement avec l’Inde sur Agalega à la liste de ceux qui passent par le VIP Lounge, à Plaisance, de la liste de ceux qui sont bénéficiaires d’un bail sur un terrain du gouvernement à la liste des étrangers avec un permis de résidence ou un passeport mauricien, des contrats de Neotown à ceux du Metro Express, pourquoi est-ce que ces informations ne seraient pas ouvertement publiques, sur simple consultation d’un site web ? Qu’est-ce qu’il y a à cacher ?

Chut ! C’est un secret !

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Quand le gouvernement fait appel à l’argent public, il est tenu d’être transparent sur comment il dépense cet argent et cela comprend les prestations payées à tous ses représentants et préposés les plus importants. Ces informations sont généralement disponibles à travers des questions parlementaires. Mais pourquoi ne le seraient-elles pas au public, plus directement et de manière centralisée, sur simple demande à travers un moteur de recherche ? De même, les compagnies cotées en Bourse et qui demandent donc de l’argent du public, même si pour une partie seulement de leurs dépenses, se doivent d’être transparentes, à l’instar du groupe ENL, de NMH et de la MCB, à propos des salaires payés à leurs dirigeants. Quand on se sert de l’argent des autres, on ne peut pas dire :

Chut ! C’est un secret !

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Le lanceur d’alerte est un concept relativement nouveau dans notre pays. Il fait surface pour la première (et dernière ?) fois dans nos législations en 2002, lors de la promulgation de la Prevention of Corruption Act (PoCA). Le lanceur d’alerte est, par contre, reconnu et protégé aux États-Unis depuis 1863 sous la False Claims Act et s’est installé de manière accélérée et durable dans toutes les démocraties avancées. Quand le lanceur d’alerte (whistleblower) voit que des valeurs ou des principes de base sont bafoués, il brave son obligation au secret, notamment professionnel, pour faire avancer un «bien» supérieur. Ainsi, le Watergate qui mena Nixon à la démission, n’aurait jamais été mené à terme sans «Deep Throat», un agent du FBI (Mark Felt). Ce sont les lanceurs d’alerte qui, choqués par ce qu’ils voyaient, auront mené aux Panama, Pentagon ou Paradise Papers. Frank Serpico fut le premier à dénoncer ses camarades policiers à New York pour leur corruption systématique et leurs tactiques mafieuses. Sans Harry Templeton, qui aurait soupçonné que Robert Maxwell volait le fonds de pension des employés du groupe de journaux du Mirror pour ses propres dépenses ? Si M.S. Manjunath, manager à Indian Oil Corporation, n’avait pas pris le risque de dénoncer la mafia qui diluait l’essence, qui l'aurait su ? Estce que le conseil d’administration de l’ECO Bank aurait agi en 2013 si Ms do Rego n’avait pas fait des révélations publiques sur ses directeurs qui pillaient la banque au Nigeria ? Cheryl Eckard fut celle qui dénonça Glaxo Smith en 2002 pour son insistance à vendre certains médicaments adultérés – elle y mit fin ! Dans chacun de ces cas – et il y en a des dizaines de milliers par an de moindre importance – le tripotage se serait poursuivi sans l’alerte au départ et sa médiatisation à un moment ou à un autre. Le «Chut ! C’est un secret !» est une recette infaillible pour protéger les canailles de toutes sortes !

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Il est clair que pour les pourris, il est beaucoup plus confortable de ne pas avoir des gens de conscience qui vont lancer l’alerte sur leurs malversations et encore moins des relais médiatiques pour pouvoir les mettre à l’air, nus, visibles à tous, le soleil étant, de toute manière, le meilleur désinfectant. C’est pour cette raison que la modification de la clause 64 de la Banking Act, interdisant désormais la publication de toute information bancaire, est un coup de barre dans la mauvaise direction puisqu’elle permet à ceux dont les comptes bancaires peuvent cacher des transactions douteuses, voire illégales, de respirer mieux…

Chut ! Ça reste secret !

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Et le citoyen au nom duquel on a voté cette loi, respire-t-il mieux désormais et préfère-t-il vraiment le règne de l’Official Secrets Act, de la clause 64, de la «sensibilité commerciale» de l’omerta et des directives du PMM (Personnel Management Manual), qui encourage la discrétion et le silence de l’officier du gouvernement ?

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Ou préfère-t-il les lumières d’une démocratie plus adulte et vivifiante, intelligemment affranchie du : «Chut !» ?

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