Patrice Robert: «Nous demandons simplement à l’Union européenne de contrôler ses flottes»

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Les problèmes d’approvisionnement auxquels sont confrontées les usines de transformation de Maurice et des Seychelles sont loin d’être terminés. Patrice Robert recadre le débat.

Si on s’en tient à la posture affichée par l’Union européenne par le biais de son ambassadrice à Maurice, Marjaana Sall, la question d’approvisionnement ne relève pas de ses responsabilités. Qu’en pensez-vous ?

Les problèmes d’approvisionnement des usines de Maurice et des Seychelles étant liés à une probléma- tique de pêche, l’Union européenne est concernée de prime abord. Nous ne lui demandons pas d’obliger ses bateaux à nous vendre leurs poissons. Nous deman- dons à la Commission de s’assurer que leurs bateaux soient en train de pêcher en respectant le quota qui leur a été alloué.

Le plafond de capture défini par la Commission des Thons de l’océan Indien et les prérogatives accordées aux parties coopérantes noncontractantes pour la répartition de ce plafond en quota par bateau n’auraient-ils pu ré- soudre ce problème d’approvi- sionnement depuis longtemps ?

Théoriquement oui, car dans la plupart des cas, l’État-membre est aussi l’État pavillon. La seule exception étant l’Union européenne, celleci représente plusieurs États-pavillons. Certains États européens, comme l’Espagne, ont des bateaux de pêche dans l’océan Indien mais ne sont pas membres directement de la Commission des Thons de l’océan Indien.

Comment se fait-il donc qu’ils puissent quand même pêcher dans la région ?

C’est parce qu’ils appartiennent à l’Union européenne qui les représente.

D’où la pertinence de votre argumentation à l’effet que l’Union européenne ne peut fuir ses responsabilités…

C’est bien cette instance qui est responsable des problématiques de pêche dans l’océan Indien, puisqu’elle siège à la Commission des Thons de l’océan In- dien et que c’est aussi avec l’Union européenne que Maurice et les Seychelles ont signé un accord de pêche.

Qu’est-ce qui a été entrepris concrètement pour débloquer la situation jusqu’ici ?

Depuis 2017, l’industrie mauricienne appelle à un dialogue avec les instances européennes dans le but de pouvoir suivre la progression des captures des bateaux européens, principaux fournisseurs de poissons, pour les conserveries mauriciennes

Quelle suite a été donnée à cette sollicitation de dialogue ?

Dans un premier temps, nos demandes de dialogue ont été ignorées. Les choses ont évolué car mainte- nant nos demandes sont entendues par l’Union européenne.

Qu’est-ce que cette dé- marche a donné ?

Pour l’instant, ces demandes de dialogue ne débouchent sur rien de concret. En décembre 2017, nous avons rencontré des représentants de la Direction générale des Affaires maritimes et de la pêche, la DG Mare. Il n’en est rien ressorti. Puis, fin avril, nous avons, de nouveau, eu une réunion, cette fois-ci avec le di- recteur général en personne. Nous avons beaucoup apprécié son sens d’écoute, mais force est de consta- ter que, deux mois plus tard, il ne s’est toujours rien passé. Le 8 mai, avec les industries des Seychelles et de Madagascar, nous avons écrit au commissaire Karmenu Vella, responsable de la pêche à la Com- mission européenne.

Nous avons, de nouveau, demandé de la trans- parence dans la progression des captures des flottes. Nous avons manifesté une fois encore notre intérêt pour un dialogue régional. Nous sommes toujours en attente d’une réponse. Qu’en est-il de la ques- tion sur la dérogation existant dans le cadre de l’Accord de partenariat économique, si- gné entre Maurice et l’UE, qui permet d’importer du poisson d’autres pays ? Les demandes faites par la Mauritius Exporters Association (MEXA) ont été refusées, dans un premier temps.

Par la suite, elles n’ont jamais abouti dans un laps de temps qui aurait été utile à l’industrie. Au fait, que demandezvous précisément à l’Union européenne ? Ce que nous demandons est rela- tivement simple : nous demandons à la Direction générale des Affaires ma- ritimes et de la pêche, la DG Mare, de renforcer les contrôles existants pour s’assurer que les bateaux qui choisissent d’utiliser leur quota le plus rapidement possible ne viennent pas empiéter sur la part des autres et pro- voquent de ce fait un arrêt intempes- tif et anticipé de la pêche comme en 2017.

Le cas de nos voisins seychel- lois est un exemple à suivre. Depuis le début de l’année, ils ont adopté des mesures de contrôle très strictes pour les senneurs battant leur pavillon. Non seulement le quota est réparti par bateau, mais aussi par trimestre. De plus, les autorités seychelloises ont conservé 30 % du quota qu’elles répartissent ensuite, par tranches, à la fin de chaque période de pêche. Chaque bateau sait quelle quantité il est autorisé à pêcher par période de trois mois. En parallèle, les Sey- chelles ont aussi adopté des mesures pour sanctionner les contrevenants. Celles-ci comprennent le recours à une amende dépassant le million de roupies, l’arrêt temporaire du bateau ou le retrait pur et simple de la licence de pêche.

Cette tendance à pêcher le plus rapidement possible son quota est-elle généralisée ?

Heureusement que non. S’il y a des bateaux qui épuisent rapide- ment leur quota, il y en a d’autres, par contre, qui ont adopté depuis 2017 une approche durable pour la gestion de leur pêche. C’est juste- ment ceux-là que nous souhaitons voir continuer d’opérer.

«Nous souhaitons que la pêche se fasse de façon durable, dans le respect de la réglementation.»

Comment procèdent-ils ?

Ils font de plus longs arrêts au port à chaque fois qu’ils viennent dé- barquer, leurs armateurs ont répar- ti leur quota par «marée» et chaque équipage sait quelles limites il ne doit pas franchir. Tels sont les armateurs que nous voudrions voir pêcher en toute sérénité car ils vont pouvoir assurer l’approvisionnement de nos usines. De plus, cette façon de pro- céder évite une pêche intensive sur des dispositifs de concentration de poisson dérivants. C’est un mode de fonctionnement qui favorise le renou- vellement des stocks de poissons.

Début juin, le directeur de l’usine des Seychelles déclarait que dû au manque d’approvi- sionnement en albacore, 300 emplois étaient menacés. Une semaine plus tard, le minis- tère des Pêches seychellois an- nonçait une série de mesures à court, moyen et long termes permettant ainsi de pallier ce manque. Que pensez-vous de la situation aux Seychelles ?

Les autorités seychelloises ont adopté un certain nombre de me- sures qui méritent vraiment d’être encouragées. Selon le ministère des Pêches seychellois, ce déficit d’ap- provisionnement proviendrait du fait que 80 % du thon débarqué à Port Victoria sont réexportés et que l’usine seychelloise se retrouve, de ce fait, obligée d’importer du thon de l’Atlantique et du Pacifique. Parmi les mesures palliatives envisagées par le ministère, on trouve l’introduction d’une nouvelle clause pour les fu- tures licences de pêche, qui obligerait les ba- teaux à débarquer un certain pourcentage de leurs captures d’albacore à PortLouis. Si les Sey- chelles le font pour aider leur indus- trie, pourquoi ne pas envisager une mesure similaire pour les bateaux dé- tenant des licences de Maurice ?

Que va-t-il se pas- ser concernant vos relations mutuelles, si l’Union euro- péenne maintient sa position et refuse d’aller dans la direction que vous souhaitez ?

Nous ne pensons pas que nous soyons à ce stade… Il y a un bon nombre de challenges qui nous at- tendent tant pour l’Union euro- péenne que pour nous dans les mois à venir dans l’océan Indien. Les ré- sultats de la prochaine évaluation des stocks d’albacore en novembre font partie de ces défis. Mais plus que cela, un autre débat fait rage. Il s’agit de l’introduction de quotas pour l’ensemble des espèces de thons de l’océan Indien. Deux camps se des- sinent. D’un côté, le camp des États côtiers qui clame que ce qui est pêché dans leur zone économique exclusive lui revient de droit, et celui des flottes des nations pêchant en eaux loin- taines. Celles-ci arguent de leur côté qu’elles ont des droits historiques de captures dans l’océan Indien. Les dé- bats sur ce sujet ont pris une nouvelle dimension depuis l’année dernière et devraient culminer l’année prochaine.

Nous, en tant qu’industrie, nous souhaitons que la pêche se fasse de façon durable, dans le respect de la réglementation et de façon que le renouvellement des stocks soit as- suré. Notre île n’est pas un bateau qui peut lever l’ancre et s’en aller ailleurs s’il n’y a plus de poissons. Nous avons construit notre indus- trie pour qu’elle s’inscrive dans la durée et que les générations futures puissent en bénéficier.

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