Franc-maçonnerie: «Considérer drogue et criminalité comme les symptômes d’un mal-être social plus général»

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  Mohamed Ait-Aarab (à g.) et Gilles Richard sont en visite à Maurice.  

Gilles Richard, 3e grand maître adjoint du Grand Orient de France, basé dans l’Hexagone, et Mohamed Ait-Aarab, grand secrétaire aux affaires extérieures adjoint, à La Réunion sont en visite à Maurice dans le cadre de ses 50 ans d’Indépendance. «L’État mauricien a toujours besoin de la réflexion maçonnique», affirment-ils. Ils prévoient une série des réunions avec des dirigeants politiques.

La volonté de la part des obédiences à s’ouvrir, à communiquer davantage, a-telle permis de briser les fantasmes autour la franc-maçonnerie ?

Gilles Richard: La question du secret a une explication historique. Les francs-maçons ont été persécutés et le secret a été un moyen de se pro- téger. De la même manière, le secret réside aus- si dans le fait qu’on ne révèle pas l’appartenance maçonnique de quelqu’un qui est chez nous. Par contre, chacun est libre d’en faire état publiquement. Ce n’est pas interdit.

Nous ne sommes pas là pour faire du prosé- lytisme. Mais il s’agit de contribuer à mettre fin à ce genre de rumeurs. Les gens qui se sont opposés à nos valeurs humanistes, l’extrême droite en particulier, ont essayé de faire courir des bruits sur la maçonnerie en nous accusant de satanisme. D’autres courants nous ont reproché un antimaçonnisme d’église, ou on nous accuse de magie ou de sorcellerie. Il y a aussi les théories du complot, on nous compare à des illuminatis. Ce n’est pas, non seulement infondé, mais une grande bêtise. Mais la maçonnerie n’a jamais su communiquer et expliquer ce que nous faisions comme travail. Nous sommes aussi responsables des fausses rumeurs propagées.

Les francs-maçons sont aussi taxés d’affairistes…

G. R.: En loge, il y a toujours eu des gens qui venaient pour des mobiles pas toujours humanistes. La procédure qui nous permet de marquer l’adhésion fait l’objet d’enquête. Une espèce de filtre pour détecter des frères qui sont là pour autre chose que pour l’humanisme. Ça fonctionne mais parfois ça ne fonctionne pas.

Il y en a beaucoup ?

G. R.: Franchement, non. Au Grand Orient de France, en particulier, nous n’avons pas la réputation d’être une obédience affairiste. Il y a d’autres obédiences. Par courtoisie, je ne les citerai pas. Néanmoins, il peut y en avoir. Il y a des brebis galeuses partout. Nous avons des procédures qui permettent de les expulser et les radier dès lors que ça repose sur des faits concrets.

Qu’en est-il de l’intérêt pour la ma- çonnerie en 2018 ?

G. R.: L’intérêt va croissant. Parce qu’on est dans une société qui tend à perdre ses repères. On le voit à tous les niveaux. En même temps, c’est une société dont la science évolue et qui se trouve face à des révolutions technologiques, scienti- fiques. Ce n’est pas notre rôle de donner des ré- ponses toutes faites. Les églises, par exemple, ont un dogme et le dogme permet de donner du prêt à penser. Ce n’est pas notre objectif. Il s’agit de réfléchir collectivement.

Quel est votre regard sur cette société en mutation ?

G. R.: La société tend à s’individualiser. Je connais mal Maurice. Je ne sais pas si la société mauricienne fait aussi l’objet d’un repli sur soi. Mais, généralement dans les îles, il y a une solidarité, une vision collective. Je suis inquiet du fait que l’on recherche de moins en moins l’intérêt général, au profit de l’intérêt particulier. C’est préoccupant, comme l’éducation, par exemple. L’objet de l’école c’est de créer des citoyens pour lesquels on a développé le sens critique. On peut le voir partout dans le monde, y compris d’ailleurs en France, l’école n’est pas forcément ce lieu où l’on acquiert une autonomie de la pensée.

S’ajoutent les questions de modification géné- tique, la question environnementale. Vous êtes aujourd’hui, en tant qu’insulaires, particulièrement concernés par le réchauffement climatique.

La société mauricienne est touchée par la criminalité et la drogue. La franc-maçonnerie a-t-elle des réponses face à cela ?

G. R: Des réponses toutes construites, non. La maçonnerie a une capacité de s’adapter au contexte local. Il y a des pistes de réflexions. Que ce soit à La Réunion ou ailleurs, ces questions sont abordées en loge. Mais la problématique de la drogue est complexe parce qu’elle touche à la fois à la condition sociale, au progrès social, à la jeunesse, à l’école et à l’éducation et, évidemment, il y a un volet médical. Il faut se poser la question. Comment doit-on traiter les personnes qui se droguent ? Uniquement en délinquants ou avoir une réponse médicale ?

Peut-on faire un parallèle avec la situation à La Réunion ?

Mohamed Ait-Aarab: Il y a un certain nombre de points communs. Quand on aborde les questions comme la drogue, la criminalité, la délinquance en hausse, il faut les considérer comme les symptômes d’un mal-être social plus général. La méthode maçonnique, c’est prendre du recul et voir que la hausse de la délinquance, c’est peut-être un mal-être plus général de jeunes qui n’arrivent pas à trouver leur place dans la société, des problèmes d’éducation, de formation aussi, les problèmes d’un développement économique qui ne met pas l’homme au centre. La croissance économique ne sert à rien si elle laisse de côté des jeunes, des femmes. À Maurice et à La Réunion, il faut que nous, maçons, ayons cette capacité à prendre conscience de cela et à trouver des solutions. C’est vrai que cela prend du temps, il faut des solutions à long terme et pas simplement des espèces de traitements cosmétiques.

Comme vous vous occupez de la ré- gion, que pensez-vous des mesures prises par les autorités mauriciennes ?

M. A-A.: Les politiques ont le nez dans le guidon. Ils doivent parer au plus pressé. Il faut qu’ils trouvent des solutions parce qu’ils sont dans l’urgence. Ils sont demandeurs de réflexion ma- çonnique. Nous ne sommes pas des politiques. Nous n’avons pas d’élection à venir pour laquelle nous avons besoin d’être réélus. Donc, cette mé- thode maçonnique nous permet une réflexion posée, sereine. À plusieurs reprises, lors de nos déplacements, les politiciens nous demandent le leur faire part de nos réflexions sur tel ou tel sujet.

L’État mauricien a-t-il besoin de cette réflexion ?

M. A-A. : Je le crois. Ça ne veut pas dire que nous voulons nous ingérer. Nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté. Nous disons: «Voilà quel est le fruit de notre ré- flexion sur le développement durable, la fin de vie, etc. Nous vous le soumettons, vous en faites ce que vous voulez.» Dans toute société où la franc-ma- çonnerie est présente, la réflexion maçonnique peut nourrir la réflexion de nos décideurs. Si je prends juste l’exemple de La Réunion, la loi de départementalisation de 1946 a été réfléchie par les frères dans les loges.

À Maurice, une décision a-t-elle été initiée dans les loges ?

M. A-A.: Dans le passé, oui, bien sûr, à des moments précis, des réflexions sur le développement économique, sur le passage d’un statut politique à un autre. On sait très bien que la loge historique mauricienne, la Triple Espérance, a eu cette réflexion pour que naisse l’Indépendance de Maurice et pour que cette île accède à ce statut d’autonomie.

G. R.: Le père de l’Indépendance, sir Seewoosagur Ramgoolam, ce n’est un mystère pour personne, était franc-maçon au Grand Orient de France. Maurice a eu une trajectoire un peu singulière dans la catégorie des îles et des pays colonisés et a réalisé des progrès économiques impressionnants. Il y a un modèle de réussite que les Mauriciens ne doivent qu’à eux-mêmes.

Quel message avez-vous pour vos frères d’ici ?

M. A-A.: On n’a pas de mot d’ordre à leur donner. Peut-être qu’aujourd’hui, ce que pourraient apporter les loges du Grand Orient de France c’est, bien sûr, que ce développement éco- nomique se poursuive mais que moins de personnes soient laissées sur le bord du chemin.

La place de la femme dans les loges ?

G. R.: Le Grand Orient de France ne s’est ouvert aux femmes, aux sœurs, que très récem- ment. Depuis 2010. C’est très paradoxal puisqu’il a énormément œuvré pour la condition féminine. Nous avons été à l’origine de la première loi sur la pilule, la contraception, la loi de Simone Veil sur l’interruption de grossesse.

Mais les loges étaient fermées. Certains frères n’étaient pas sûrs de pouvoir garder cette forme de sociabilité en présence de femmes qui pouvaient, éventuellement, les «tenter»… Le maçon doit se perfectionner lui-même. On est arrivés à un stade où on ne pouvait pas ne pas accepter les femmes, qui rentrent en assez grand nombre, maintenant.

Des questions en particulier préoc- cupent-elles ces «sœurs» ?

M. A-A.: Les questions de parité au travail, parité salariale peuvent être davantage au cœur des préoccupations. Les femmes ont une espérance de vie beaucoup plus longue que les hommes. Donc, dans nos sociétés, la structure familiale a changé en 50 ans. Comment assurer à ces personnes âgées, à ces femmes, de vivre dans la dignité ?

La dernière question à Mohamed Ait-Aarab. Être musulman et franc maçon, est-ce compatible ?

M. A-A.: Historiquement, il y a toujours eu des liens, notamment dans les confréries soufies, qui sont aussi des sociétés initiatiques. Aujourd’hui, on semble considérer que c’est inconciliable. Il faut rappeler qu’au XVIIIe et XXe siècles, des prêtres étaient francs-maçons du Grand Orient de France et certains le sont encore. Aujourd’hui, on se pose la question, en raison de cet islam rigoriste, littéraliste, qui vient de l’Arabie saoudite, le wahhabisme. Or, l’islam ne peut se ré- duire à cela. D’ailleurs, les Saoudiens en prennent conscience. Le prince héritier est en train d’initier un certain nombre de réformes. Il n’y a pas de contradiction. Je trouve dans la maçonnerie aussi une démarche et un engagement spirituels qui complètent la démarche spirituelle que je peux avoir par ailleurs.

G. R.: D’ailleurs, dans le temple à Paris, le plus grand de notre siège, il y a un énorme portrait à l’entrée, celui de l’émir Abd el-Kader, avec son cordon de maçon, dont on connaît le rôle qu’il a eu en Algérie et dans le monde arabe. C’est peu dit dans le monde arabe, mais il était maçon.

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